Ma Suryananda Lakshmi : Le Temps de la Passion


17 Mar 2010

Résumé de la conférence donnée à Panharmonie le 12 mai 1979

(Revue Panharmonie. No 179. Novembre 1979)

Avec cette conférence, Ma inaugure un nouveau cycle sur « Le Temps de la Passion », base de notre foi occidentale et dans laquelle elle s’efforce de rechercher autre chose que le seul point de vue historique ou théologique traditionnel qui est duel. On a ramené le Christ à un individu, dit-elle, individu qui s’oppose à d’autres individus. Très supérieur, certainement, mais en lui enlevant ce qu’il est réellement, c’est-à-dire la majeure partie de sa puissance rédemptrice, régénératrice en nous.

Dans le récit de la Passion nous verrons que plusieurs fois le Christ a répété qui il était et à quoi on devait regarder en regardant en lui.

Pour commencer, Ma nous lit un passage de son livre « Journal Spirituel » (p. 166, 20.4 – 22.4 et p. 167, 6.5) auquel nous renvoyons nos lecteurs, ce « Journal Spirituel » étant aussi bien un enseignement remarquable d’une élévation rare, que le fruit d’une expérience hautement spirituelle.

Jésus, continue-t-elle, n’est pas « quelqu’un ». Il est l’Eternel, l’Absolu. Il est Cela d’où tout procède, en qui tout vit et grandit et à qui tout retourne immanquablement. Il l’a affirmé et répété, notamment lors du dernier repas de Pâques, lorsqu’il dit à ses disciples : « Je vous ai dit ces choses, afin que, lorsqu’elles arriveront, vous croyiez en moi ». Et encore : « Celui qui m’a vu a vu le Père, celui qui m’a entendu a entendu le Père ».

Ce que j’ai toujours recherché depuis le début de mon enseignement, c’est de dédramatiser les textes, de les dépersonnaliser, de les intérioriser, de les rendre à leur vertu première qui est de révéler Dieu en l’homme. Dieu est ce que l’on retrouve au fond de soi lorsque tout le reste est dépassé.

Après le dernier repas Jésus s’en va au Jardin des Oliviers à Gethsémani où il prie : « Père, s’il est possible que cette coupe s’éloigne de moi… toutefois non pas ce que je veux, mais ce que Toi, Tu veux ».

Il ne s’agit nullement ici de l’angoisse d’un homme devant la torture. Jésus affronte sa Passion en Roi, en Maître. Il n’est pas la victime, il est celui qui accomplit, selon sa sagesse, selon son autorité qui est celle de Dieu Lui-même. Son angoisse à Gethsémani, c’est l’angoisse divine devant notre ignorance humaine qu’elle sait et qu’elle va régénérer, racheter, qu’elle va élever vers la connaissance de la lumière, vers la compréhension de l’unité, vers le triomphe de l’Esprit dans l’incarnation qui est Golgotha. Golgotha c’est le crâne, c’est le Saharâna des Hindous, ce sommet de la conscience qui va s’épanouir dans la fleur à mille pétales et s’accomplir dans la Vérité de l’Unité. Et c’est pourquoi Jésus, à la fin de la crucifixion, dira : « Tout est consommé ! ».

Cette angoisse de Jésus devant l’immense ignorance de l’humanité, nous la voyons tous les jours en nous-mêmes comme dans le monde, cette incapacité de sortir de l’aspect dualiste de la vie, des oppositions bien et mal, vie et mort, agréable et désagréable, de cette impossibilité dans laquelle nous sommes de connaître Dieu dans sa nature, l’Eternel qui n’a ni commencement, ni fin, ni division, qui est seul et toujours le même sous tous les noms qu’il se donne ici-bas pour se faire connaître et se faire aimer.

Saint Augustin a dit : « Le Christianisme a toujours existé, depuis la fondation, depuis le commencement de la génération humaine. » Seulement cela n’a été appelé Christianisme qu’après que Jésus soit venu dans sa chair. L’opposition entre les religions est encore une fabrication de notre mental. Il y a la révélation dont la possibilité est dans tout homme à condition que sa conscience dualiste s’efforce de marcher vers l’unité, quelle que soit la couleur de sa peau, quel que soit son langage ici-bas, quel que soit le pays auquel il appartient, quelle que soit la religion qui est la sienne. Et ce chemin vers l’unité se trouve quand on se débarrasse des noms, des formes, des apparences, lorsqu’on ne fait plus de tous ces personnages qui se trouvent dans la Bible, des personnages qu’on admire ou que l’on condamne, car ils sont tous en nous, des éléments de notre propre nature.

Evangile veut dire : la Bonne Nouvelle. Et dans l’Apocalypse, chap. 6 Jean, à Patmos, voit un Ange traverser le ciel, portant dans sa main droite Un Evangile Universel pour toute langue, toute nation, toute tribu. Il n’y a rien à supprimer, à exclure, mais au contraire, il y a tout à embrasser, le monde entier et une foi en l’invisible Réalité, plus réelle que la visible complexité dans laquelle nous vivons.

Etudiée de cette manière, la Passion perd son caractère agressif et devient en nous un chemin d’élévation. Car, comme le disait saint Evagre-le-Pontique au IVe siècle : « La prière est une élévation de l’intelligence vers Dieu ». Et nos rencontres, mes amis, sont des prières, des moments d’oraison, pendant lesquels nous nous efforçons d’acquérir une compréhension meilleure, une tolérance plus vraie, plus juste. Elles nous mènent aussi vers un épanouissement, car la vie de l’Esprit est un épanouissement qui n’a pas de fin. Sortir de l’exiguïté historique des textes, c’est leur rendre leur valeur divine actuelle en nous, éternelle en nous-mêmes.

Lorsque Jésus fut arrêté et qu’un de ses disciples eut frappé l’un des soldats du principal sacrificateur, Jésus lui dit : « Mais ne crois-tu pas que si je le lui demandais, mon Père enverrait plus de douze Légions d’Anges pour me délivrer ? » En effet, Jésus pouvait mettre un terme immédiat à sa Passion par l’illumination intérieure qui le soustrairait à tout acte sur la terre. Il pouvait par le samadhi mettre fin à cette Passion. Jésus ajoute : « Mais si je le faisais, comment donc s’accomplirait l’Ecriture selon laquelle il faut que les choses se fassent? ». Les Ecritures sacrées ne sont pas des textes qui nous expliquent ce qui va arriver dans le temps, mais elles expliquent ce qui est la Loi immuable et fondamentale de l’existence qui vient de l’Eternel et qui n’est pas une tradition d’hommes. Comme l’a dit Jésus aux Pharisiens: « Vous respectez la tradition d’hommes et vous oubliez la Loi de l’Eternel ! ». Cette Loi est la structure de l’Univers dont la rédemption est la base. La descente dans la conscience relative et la possibilité de remonter vers l’Eternel, vers l’infini qui est la rédemption, est née en même temps que la Création.

L’Ecriture, qu’est-ce que c’est ? C’est le déroulement du pas à pas dans l’incarnation et si Jésus mettait face à face sa Passion et une illumination qui le soustrairait à toute action humaine, il ne réaliserait pas ce chemin que tout homme a à vivre pour s’élever peu à peu vers la vision de la Vérité dans l’Unité. Toutes ces étapes du jugement, de la condamnation et de la crucifixion de Jésus sont les sept plans de conscience gravis jusqu’au suprême où l’Esprit triomphe de l’incarnation. Et c’est pourquoi Jésus, le Maître, le Christus-Rex, accomplit sa Passion pour qu’elle soit le chemin rédempteur de l’humanité en chacun de nous et en tous.

Malgré tous les faux témoignages donnés devant le Sanhédrin, devant le Grand Prêtre Caïphe, il n’y a pas de raison pour condamner Jésus à mort. C’est alors que Caïphe, qui est en nous la conscience mentale individuelle, encore totalement dominée par le moi individuel, par l’égo, par les passions, par la violence, par les instincts, lui pose la question : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu ? ». Alors Jésus, qui jusque-là avait gardé le silence, ne répondant à aucune question, dit :

« Tu l’as dit. De plus, je vous le déclare, vous verrez désormais le Fils de l’Homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du Ciel. » Il annonce donc sa révélation sur la terre, sa révélation dans l’incarnation. Le Christ, assis à la droite du Père en nous, dans notre intelligence vraie, nous conduit à l’extase, à l’état où la conscience humaine est fondée dans sa base divine, originelle, essentielle.

Alors, les souverains sacrificateurs, déchirant leurs vêtements, s’écrient :

« Il a blasphémé ! Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? Il mérite la mort ! ». Puis ils lui crachèrent au visage, ils lui donnèrent des coups de poing et des soufflets, disant : « Christ, prophétise, dis-nous qui t’a frappé ? ».

Je vais avoir l’air de me faire l’avocat du diable en vous disant que dans la réponse du Grand Prêtre Caïphe il y a pourtant quelque chose de juste ! Parce que c’est vrai pour lui et pour le Sanhédrin, pour les Pharisiens et pour tous ceux qui sont là, gardiens d’une tradition humaine qu’ils croient être la Loi divine. Pour eux c’est vrai que l’individu qui se considère comme étant Dieu, blasphème et mérite la mort. Caïphe est incapable de voir en Jésus autre chose qu’un individu, c’est-à-dire une incarnation de Dieu. C’est une grâce de pouvoir le voir, et quand l’Apôtre Pierre, répondant à Jésus qui demande à ses disciples : « Qui dit-on que je suis? » répond :

« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! », il voit Dieu en Jésus. Et celui-ci lui répond : « Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont appris cela, mais c’est mon Père qui est dans les Cieux. ». C’est donc bien la voix de Dieu en l’homme qui permet de reconnaître Dieu en Christ. Mais, pour cela, il faut une certaine pureté intérieure :

« Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ! ».

« Je suis Dieu », a dit Jésus. Il dit cela du haut d’une conscience qui voit Dieu en toute vie, qui est unie à l’Eternel. Voilà pourquoi, dans sa bouche, c’est vrai.

Le passage du reniement de Pierre nous donne une immense leçon. Loin d’être condamnable ou sujet à mépriser un disciple qui, comme les autres, une fois Jésus arrêté, prend la fuite, c’est la déroute de la piété mentale, dualiste, qui ne comprend pas les sacrifices du moi individuel. Pierre reste cependant pour voir ce qui va se passer. Etant assis dans la cour, une servante s’approche de lui et lui dit : « Toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ». Et c’est là que Pierre nie connaître Jésus. Il est là, il ne comprend pas, lui qui répondit à Jésus, annonçant sa fin prochaine : « Qu’à cela ne plaise, Seigneur, cela ne t’arrivera pas ! ». Jésus, alors lui avait répondu :

« Arrière de moi, Satan, car tes paroles ne viennent pas de Dieu, mais des hommes ! ». Donc, sitôt avoir vu Dieu en Christ, Pierre déjà n’en acceptait pas la conséquence. Pierre n’est pas encore prêt à accepter cette mort en soi. Jésus, d’ailleurs, le lui dit au chap. XIII de l’Evangile selon saint Jean :

« Tu ne peux me suivre maintenant où je vais, mais tu me suivras plus tard ! ».

Pierre est encore cette piété sincère, mais dualiste, qui ne comprend pas qu’il faudra se détacher même du visage aimé du Christ. Et surtout ce qu’il ignore encore, c’est la faiblesse de sa foi qu’il doit dépasser. C’est précisément grâce à ce petit passage du reniement qu’il arrivera à dépasser cette faiblesse et cette impuissance.

Je suis toujours émerveillé de voir combien dans la Bible aucun mot n’est superflu et combien tous les détails sont importants, instructifs, pour peu que l’on sorte de l’histoire pour entrer dans leur signification spirituelle. « Toi aussi, tu étais avec le Galiléen ! » A ce moment nous sommes à Jérusalem, donc en Judée. Jérusalem, c’est l’homme ancien, attaché à son moi individuel qui va mettre à mort Jésus. C’est donc le lieu du sacrifice, de l’incompréhension, de l’inconscience, c’est le lieu du vieil homme qui aura à mourir à soi jusqu’à ce que, transfiguré, il accède auprès de Dieu. La Jérusalem nouvelle, la Jérusalem transfigurée, c’est l’homme nouveau. Nous sommes au moment où l’homme, non transfiguré, mais au seuil de la transfiguration, est encore assis dans son égoïsme, dans son orgueil. Mais Jésus a vécu à Nazareth, en Galilée. Il a réuni ses disciples en Galilée. La Galilée est donc le pays de l’homme nouveau, de la naissance nouvelle, et quand on vient dire à Pierre : « Mais toi aussi, tu étais avec Jésus, le Galiléen ! », cela veut dire : tu fais partie d’un autre état d’esprit, d’une autre mentalité. Et on va encore lui dire : « Ton langage te fait connaître ». Sans le vouloir, sans le savoir, Pierre fait déjà partie de cette Passion, c’est-à-dire de cette mort à soi, pour que puisse être l’homme nouveau, l’homme qui, au-delà de la mort et de l’apparence dans la dualité, vit dans la Vérité de l’union avec Dieu. Pierre ne sait pas ce que veut dire la servante. La servante est déjà une voix de sa propre conscience. Et Pierre se souvient des paroles de Jésus : « En vérité, je te le dis, avant que le coq ne chante, tu m’auras renié trois fois ! » Ce n’était pas une menace, mais bien au contraire, c’était déjà le chemin de la miséricorde qui avance en Pierre et va le conduire à l’abandon de sa faiblesse pieuse, pour une consécration plus totale.

Pour l’instant, Pierre ne sait pas ce que veut dire la voix de la servante, il préfère ne pas s’engager… « Comme il se dirigeait vers la porte, une autre servante le vit et dit à ceux qui se trouvaient là :  » Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth ! « … » Se dirigeant vers la porte, ce n’est pas selon l’apparence les serviteurs de Caïphe que suit Pierre, mais en réalité, c’est lui-même qu’il suit. C’est cette voix, ce souvenir en lui qu’il veut fuir, qu’il ne peut supporter pour l’instant. Il veut être seul, il ne veut plus rien entendre, car il pressent qu’au terme de ce qu’il entend maintenant, il va rencontrer Jésus. Il se fuit lui-même, sa faiblesse, sa peur, son incompréhension. Encore une fois il nie avec serment : « Je ne connais pas cet homme ! ». Effectivement, il ne connaît pas l’homme nouveau, l’homme de Nazareth, de Galilée.

Et nous ? Nous ne le connaissons pas non plus tant que nous n’aurons pas renoncé à ce petit moi qui craint d’être transfiguré, d’être rendu à son universalité, à sa vérité spirituelle, lumineuse.

« …Ceux qui étaient là s’étant rapprochés… », cela se resserre. D’abord c’était une servante, puis une autre, et maintenant ce sont tous les serviteurs réunis, c’est-à-dire ce sont toutes les voix de la conscience mentale qui cernent Pierre, qui l’acculent et qui disent : certainement, tu étais aussi de ces gens-là, car ton langage le fait reconnaître. Sur le plan humain, le langage de Pierre qui était Galiléen, était différent de celui de Jérusalem. Mais quand il s’agit d’un texte sacré, quand il s’agit d’un récit où Dieu parle, il y a autre chose encore à comprendre. Ce langage de Pierre, c’est déjà un langage de l’unité, c’est déjà le langage du Galiléen. Lui-même ne l’accepte pas encore, parce que sa piété est faible et que sa foi, son amour pour Jésus sont encore impuissants à réaliser cette mort à soi qui est la condition de la renaissance en Dieu. Il se met à jurer : « Je ne connais pas cet homme… ». Aussitôt, le coq chante. Pierre se souvient des paroles de Jésus et, « étant sorti, il pleura amèrement ».

Lorsque le coq chante, ce n’est pas la voix du coq qu’il entend, mais la voix de Jésus qui l’appelle à lui. Il y a là, de toute évidence, une rencontre intérieure que j’appellerais un samadhi, une extase. Soudain, Pierre est planté dans sa nature essentielle où il est face à face avec Jésus. Tout à coup, il réalise sa faiblesse, il prend conscience de cette impuissance. Ces larmes de Pierre sont l’abandon enfin à l’influence de ce que Jésus est réellement, c’est-à-dire Dieu, c’est-à-dire notre conscience suprême qui est toute lumière et toute vérité et qui descend à notre rencontre. C’est là l’histoire du reniement de Pierre, du cheminement qui nous est propre à tous et à chacun.

Et maintenant, la rencontre avec Pilate, dont on a fait le lâche. Jésus est arrêté, il comparaît devant Caïphe qui est le mental sûr de sa foi et de son obéissance à la Loi qu’il garde, dont il a fait une tradition. Caïphe qui est à la fois orgueilleux de son savoir et parfaitement ignorant. Pierre est déjà un peu plus, il est le mental qui essaye de suivre Jésus et qui, à travers son reniement, a fait un bon chemin, a réalisé sa faiblesse, son impuissance.

Il est arrivé à cet abandon par lequel, maintenant, il va pouvoir grandir, instruit et accompagné par Jésus, par l’Esprit, comme Jésus l’a d’ailleurs promis : « Quand je serai parti, je vous enverrai le Saint-Esprit qui vous conduira dans toute la Vérité… ». Pierre, maintenant, est prêt à recevoir l’enseignement de l’Esprit.

Qui est Pilate ? « Jésus comparut devant le Gouverneur. Le Gouverneur l’interroge en ces termes : « Es-tu le Roi des Juifs ? ». Jésus lui répond :

« Tu l’as dit ! ». Mais il ne répondit rien aux accusations des principaux sacrificateurs et des anciens. Alors, Pilate lui dit : « N’entends-tu pas de combien de choses ils t’accusent ? » et Jésus ne lui donna aucune réponse sur ces paroles, ce qui étonna beaucoup le Gouverneur. » Et dans l’Évangile selon saint Jean, chap. XVIII, vers. 37, Jésus, devant le Gouverneur, répond aussi : « Tu le dis, je suis Roi » et il ajoute : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Vérité. Celui qui est de la Vérité me suit. ». Et Pilate lui fait cette question qui est tellement juste :

« Qu’est-ce que la Vérité ? » C’est, en effet, la question de notre mental lorsqu’il a dépassé les instincts inférieurs, les passions, les violences, qui sont le plan de Caïphe, du Sanhédrin. Pilate, d’autre part, est un étranger, il est le Gouverneur romain, il est étranger à ce drame. Pilate est ce mental qui a maîtrisé ses passions, qui juge avec une grande impartialité. Sincèrement, il cherche à dissuader le peuple, le Sanhédrin, de condamner Jésus. Il dira :

« Je ne vois pas d’erreur en ce Juste », et il propose de le relâcher. Mais il ne peut rien faire, parce que ce mental qui maîtrise ses passions inférieures, ne sait pas ce que c’est que la Vérité. Il est loin d’être le lâche qu’on en fait.

Jésus se tait, parce que l’Esprit divin ne répond pas à la violence, au mensonge, aux sottises des hommes. Il attend pour parler qu’il soit mort. Il sait ce qu’il a à faire, il a à accomplir la rédemption de l’homme en lui-même, il a à réaliser cette mort à soi et le triomphe de l’Esprit dans l’incarnation.

Et puis, Pilate fait quelque chose de plus : « A chaque fête le Gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que demande le peuple.

Il y avait alors un prisonnier fameux appelé Barabas. Pilate leur dit :

 » Lequel voulez-vous que je lâche ? Barabas ou Jésus qu’on appelle Christ ? « .

Car il savait que c’était par envie qu’ils avaient livré Jésus. ».

Par envie… Le mental supérieur est conscient du désir du mental inférieur de rester profondément en l’homme. Notre égo n’a qu’un désir, c’est de rester le souverain de la vie, de soi-même et dans le monde.

Dans l’Apocalypse, chap. XII, vers. 9, il est dit du dragon, du serpent ancien, de Satan « qu’il séduit toute la terre ». On ne peut pas mieux définir le moi individuel. Pilate qui est le mental maître de soi, se rend compte que Jésus n’est pas condamnable. Jésus parle avec l’autorité de l’Esprit et non pas comme les scribes : « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même, mais je les dis du Père qui me les donne. Je vous parle au nom de Dieu ici-bas, selon l’Esprit… », et ceci Caïphe, le Sanhédrin, ne peuvent le supporter parce que, eux, ils ont perdu la substance et le sens des Lois de l’Eternel.

Barabas était un révolté politique. Le plan vital, mental, qui cherche sa liberté et qui ne peut la trouver. Il la cherche dans l’anarchie. Il veut se libérer des contraintes de la Loi, des contraintes de la société. C’est actuel, ce n’est jamais nouveau. Il est un danger public à cause de cela. Barabas est exactement l’antithèse de Jésus et ce n’est pas par hasard. Il est l’homme qui se veut libre dans la violence, dans la révolte contre les autres. Jésus, c’est Dieu qui est notre liberté essentielle, éternelle, constante, dans la domination de l’Esprit sur toute la vie incarnée. Et bien sûr, le Sanhédrin, les Pharisiens, les principaux sacrificateurs et les anciens, persuadent la foule de demander Barabas et de faire périr Jésus.

Mais entre-temps intervient la femme du Gouverneur : « Il était assis sur le tribunal et sa femme lui fit dire : Qu’il n’y ait rien entre toi et ce Juste, car aujourd’hui j’ai beaucoup souffert en songe à cause de lui ! ».

Qu’est-ce qui pointe sous l’aspect de la femme du Gouverneur, dans ce mental impartial ? C’est l’intuition spirituelle. Faire de Pilate un lâche qui se lave les mains de la mort de ce Juste, montre qu’on n’a rien compris au récit qui pourtant nous permet en nous ce travail. De même que le reniement de Pierre, nous avons aussi à réaliser en nous-mêmes le fait du Gouverneur et de sa femme. L’avertissement de la femme du Gouverneur est une sorte de réponse à la question du Gouverneur : « Qu’est-ce que la Vérité ? ». C’est l’intuition du mental supérieur déjà dégagé des passions inférieures, qui est déjà un peu moins égoïste, qui possède une certaine justice dans l’intelligence humaine et qui est capable d’une intuition supérieure, d’une souffrance, due au fait qu’il ne sait pas où est la vérité et qui va peut-être lui permettre de faire un pas de plus. Et Pilate accomplira ce pas en mettant au moment de la crucifixion une inscription en trois langues sur la croix, en hébreu, en latin et en grec : « Jésus-Christi, Roi des Juifs ». Et aux contestations des principaux sacrificateurs, il répondra : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». Il a donc fait une démarche juste, il a compris sur le plan sur lequel il pouvait comprendre, il a pressenti quelque chose de la réalité, car aux adjurations du peuple il répond : « Je suis innocent du sang de ce Juste, cela vous regarde ! ». Et celui-ci dit : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! ». Et c’est vrai que le fait de ne pas accompagner Jésus dans le sacrifice de soi qui nous accomplit dans notre plénitude, est quelque chose qui retombe sur nous et sur nos enfants.

Pilate, entendant que Jésus était Galiléen, donc sous la juridiction d’Hérode, le renvoya à Hérode qui, ce jour-là, se trouvait à Jérusalem.

Hérode est un autre aspect de notre mental : « Lorsque Hérode vit Jésus, il en eut une grande joie, car depuis longtemps il désirait le voir à cause de ce qu’il avait entendu dire de lui et il espérait le voir faire quelque miracle.

Il lui adressa beaucoup de questions, mais Jésus ne répondit rien. Les principaux sacrificateurs et scribes étaient là et l’accusaient avec violence. Hérode avec ses gardes les traita avec mépris et, après s’être moqué de lui et l’ayant fait revêtir d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate. Ce jour-là, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. ».

Hérode ! C’est l’égo, la conscience individuelle qui se fait souveraine et qui ne doute pas de sa puissance ici-bas. Il est l’égo dans tout son orgueil qui se croit souverain et qui, par conséquent, se croit tout permis. « Il reçoit Jésus avec joie, car il avait entendu parler de lui et se réjouissait de lui voir faire quelque miracle… » L’éternelle histoire ! L’homme qui ne croit que s’il se passe quelque chose d’exceptionnel, de merveilleux, d’inexplicable.

Nous sommes tous comme cela aujourd’hui. Si nous voyons des événements qui ont l’air de dépasser nos possibilités habituelles, nous dirons : « Certainement, c’est une preuve de Dieu. ». Jésus l’a traité d’enfantillage : « Cette race perverse et méchante demande un miracle. Il ne lui sera point donné, point donné d’autre que celui de Jonas qui passa trois jours dans le ventre d’un poisson et qui ressuscita le troisième jour ». Donc le passage de la mort à la résurrection dans l’Esprit.

A cette soif de miracles Anandamayee Ma en Inde donne une réponse très simple : « Je deviendrai si connue que personne ne me reconnaîtra ! ».

Et Vivekananda : « Le Yogi ne doit rien faire d’exceptionnel, il accomplit seulement ce que l’homme est capable d’accomplir. ». Est capable de par Dieu, capable depuis toujours. Hérode se réjouit de voir Jésus accomplir quelque miracle qui flattera sa curiosité sans entamer sa souveraineté, son moi individuel, incontesté dans le monde. « Il lui adressa beaucoup de questions, et Jésus ne lui répondit pas. » L’Esprit ne répond pas à l’orgueil de l’homme qui parle trop haut. Parce que sa réponse, c’est la mort à soi, la mort à la forme. « …Et de ce jour, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. » Le résultat de la démarche divine du sacrifice au travers de tous les plans de conscience mentale, c’est leur unité, leur fusion. C’est cela le miracle. Le mental humain a conquis son unité, il pourra être projeté en ce dépassement de soi qui est le vrai sens du Golgotha.