Jean Markale : Le temps étalé ou le destin-volonté


28 May 2015

(Revue Question De. No 55. Janvier-Février-Mars 1984)

Dans un des chants « miraculeusement re­trouvés » du Barzaz-Breiz, et qui est manifestement un faux, Hersart de la Villemarqué présente un soi-disant dialogue entre Merlin l’Enchanteur et un ermite, probablement Blaise. Merlin se vante de rechercher « l’œuf rouge du serpent marin », le « cresson vert », « l’herbe d’or » et autres fariboles druidiques inventées par les Romantiques. L’ermite lui conseille de « laisser le gui au chêne » et l’engage à se convertir. Et il ajoute : « Il n’y a de devin que Dieu. » Incontestablement, le jeu de mots, sensible en français, entre devin et divin (beaucoup moins évident en langue bretonne qui est sensée être celle du chant original), est d’une grande importance : si l’avenir n’appartient qu’à Dieu, à plus forte raison, la connaissance de cet avenir ne peut être que divine, qu’elle soit réservée à Dieu, qu’elle soit, en quelque sorte, déléguée à des êtres humains exceptionnels. En l’occur­rence, Merlin est un être exceptionnel puisque né d’une sainte femme et d’un démon incube, lequel, par sa semence, lui a transmis certains pouvoirs « démoniaques » au sens ancien du terme. Et Merlin, s’il faut en croire le texte de sa primitive légende, celle qu’a recueillie au XIIe siècle l’érudit gallois Geoffroy de Monmouth dans son Historia Regum Britanniae (puisant, pour ce faire, dans des récits antérieurs), ne se prive pas d’exercer ces pouvoirs démoniaques : de daïmôn grec qu’il était, il devient divinus latin, par l’entremise d’une vague chris­tianisation du mythe, laquelle christianisation ne fait qu’officialiser, en accord avec la mentalité du XIIe siècle, un état de fait remontant à la plus lointaine Préhistoire. Car Merlin est plus qu’un daïmôn : il est un diable, au sens étymologique, c’est-à-dire qu’il se jette en travers. Par son action, par sa vie, par ses paroles, il se jette en travers des choses établies, il dérange l’ordre établi. Et ce dérangement est particulièrement sensible dans le domaine du Temps, ce qui permet à Merlin d’être un « devin », un « prophète », connaissant à la fois le Passé, le Présent et l’Avenir, c’est-à-dire ayant la possibilité d’étaler le Temps devant lui et de le lire de façon linéaire.

LE PARADOXE DE L’ENFANT QUI PARLE

En effet, alors qu’il a tout juste dix-huit mois, l’enfant Merlin est amené à justifier sa mère devant un tribunal. Il en profite pour révéler au juge un secret qui concerne celui-ci, et prophétise la mort d’un prêtre. L’enfant Mer­lin s’exprime avec aisance, mais seulement quand il le veut, et après avoir ri. Il est donc un enfant qui parle, ce qui est strictement contradictoire : on a trop oublié que le mot enfant vient du latin in-fans, et signifie donc « qui ne parle pas ». C’est un premier dérangement dans l’ordre des choses. Et Merlin continuera : il révélera au roi Vortigern pourquoi la forteresse qu’il construit s’écroule toutes les nuits, et lui prédira son destin. Tout est paradoxe. Le dieu germanique Wotan a donné un de ses yeux en échange du don de voyance. Le prophète grec Tirésias est aveugle, comme le saint breton Hervé, et le dieu de l’éloquence des Celtes est bègue. Le diable, au fond, c’est tout ce qui est paradoxal. À moins qu’il ne faille penser en termes d’hétérologie.

Cette hétérologie, Merlin la possède par nature, et c’est pourquoi il est devin (et divin). Le Temps mécanique, celui des horloges et celui de la succession des jours et des nuits, est un « ce qui va de soi », solidement incarné dans la mentalité humaine au point que personne ne peut mettre en doute cette réalité en quelque sorte bio­logique. Tout ce que la mentalité humaine peut admettre, c’est que certains êtres sont capables d’agir ou de parler « à contre-temps ». D’où la permanence et la fréquence de ceux qui sont — ou qui font semblant d’être — des prophètes, des visionnaires du Passé ou de l’Avenir. D’où la lutte contre le Temps mécanique intégrée dans de nombreux mythes qui sont révélateurs du désir humain d’échapper à ce qui passe pour une loi universelle. Mais la pesanteur psychologique est telle qu’on y croit sans y croire, ou qu’on n’y croit pas tout en y croyant. La réalité est parfois si étrange, si merveilleuse (autrement dit « miraculeuse ») qu’il est impossible de la faire sienne sans réserves.

ÉTALEMENT DU TEMPS

Dans un récit mythologique irlandais, le grand dieu Dagda, qui est amoureux de la belle Boinn, épouse du dieu Elcmar, éloigne le mari gênant pour pouvoir concrétiser sa passion. Mais il veut « prendre son temps ». Qu’à cela ne tienne ! il arrête le Temps. Ainsi, le fils qui naît de cette union, Oengus, vient au monde « le soir du jour où il a été engendré ». Il faut noter que Boinn, autre nom de Brigit, déesse au triple visage, est la propre fille de Dagda dont Elcmar, autre nom du dieu de l’éloquence Ogmé (Ogmios), est le frère. Toute cette histoire est sym­bolique. D’une part, Dagda et Elcmar représentent le même duo divin que les indiens Mitra et Varuna. D’au­tre part, les noms sont significatifs : Boïnn est Bo-Vinda, la « Vache blanche », image de la fertilité, Dagda est Dago-Devos, le « Dieu Bon », Elcmar le « Grand Mé­chant » et Oengus le « Choix Unique ». Et puis, il y a une suite : Oengus — qui est également nommé Mac Oc, « Jeune Fils », s’empare par ruse du domaine de son père en se faisant prêter ce domaine pour un jour et une nuit. Or, symboliquement, la durée d’un jour et d’une nuit équivaut à l’éternité. Là encore, le Temps mécanique est nié de façon formelle.

Tout repose sur la prise de conscience que le Passé, le Présent et l’Avenir ne sont que les trois aspects relatifs d’une même réalité absolue. Quand on veut arrêter le temps — ou au contraire l’allonger, comme c’est le cas dans certaines légendes où le héros revient deux siècles après son départ tout en croyant n’avoir passé que deux mois hors de son pays —, il suffit de ne plus penser en termes de multiplicité, mais en termes d’unité. La Triade du Temps relatif (Passé, Présent, Futur) contient l’Éternité. Et quand on veut regarder comment se déroule la ligne du Temps, il suffit de poser son regard sur un moment de cet ensemble infini. C’est ce que prétendent faire les devins et les prophètes, se substituant ainsi à la divinité qui, par essence, puisqu’elle contient tout, peut tout voir d’un seul regard. À partir de là, toute pratique divinatoire est une méthode, plus ou moins efficace, pour « décrocher » du monde des relativités et accéder au monde de l’absolu.

LE TEMPS MULTIPLE

Dans la Machine Infernale, Jean Cocteau fait dire cer­taines paroles étranges à son personnage d’Anubis, le dieu-chacal des Égyptiens égaré dans une légende grec­que. Après la victoire ambiguë d’Œdipe sur le Sphinx, le monstre, qui a repris son visage féminin de Némésis, demande à Anubis de lui dévoiler l’avenir d’Œdipe. Et Anubis de faire une comparaison avec un papier plié et replié sur lui-même de nombreuses fois et percé par un unique coup d’épingle. « Lorsqu’il aura déplié le papier, et lorsqu’il l’aura étalé devant lui, un homme aura du mal à imaginer que tous les trous sont le fait d’un seul coup d’aiguille. » C’est ce qu’Anubis dit, en substance. Et cela veut dire que le Destin frappe une fois, même si les conséquences de ce coup unique sont innombra­bles. Il y a de quoi méditer sur le Destin. Mais aussi sur les moyens de connaître le Destin. Car ce papier étalé devant nous, avec ses multiples trous, n’est-ce pas le Temps, étalé devant notre regard à la suite d’un « dé­crochage », et qui nous présente les multiples épisodes du Passé, du Présent et de l’Avenir ? À nous alors d’ana­lyser, et nous serons des « voyants », des « sachants ». N’oublions pas que le mot druide signifie « très voyant », ou « très savant ». Merlin, sous l’aspect que nous lui connaissons, est une image devenue folklorique du drui­de de l’ancienne religion celtique. Non seulement il res­titue, en conseillant le roi Arthur, le fameux couple druide-roi, pivot essentiel de la société celtique (où le profane et le sacré ne font qu’un), mais il a la connais­sance du Passé, la vision de l’Avenir, et par ses dons d’ubiquité — d’ordre expressément spatial, mais là se reconnaît la notion d’espace-temps — la possibilité de savoir tout ce qui se passe au même moment sur toute la planète. En un sens, sur un plan mythique, Merlin est l’incarnation la plus convaincante du Devin-Divin, à travers les remous de l’Histoire, que celle-ci soit réelle ou qu’elle soit imaginaire.

COMMENT ÉTALER LE TEMPS ?

La difficulté réside dans l’obtention de cet « état de grâ­ce » pendant lequel le devin va pouvoir coïncider avec le divin et après lequel il va pouvoir ramener des infor­mations dignes de foi et d’intérêt concernant certains épisodes inscrits sur la courbe du Temps. Tous les peu­ples, depuis l’aube de l’humanité, ont pratiqué la vatici­nation à plus ou moins grande échelle, et selon les tech­niques les plus diverses. Toutes les religions — sauf le Christianisme officiel — ont utilisé des procédés, des plus intellectuels aux plus aberrants, pour tenter de dé­chiffrer l’écriture des Dieux. Car il ne suffit peut-être pas de voir le temps étalé, avec ses multiples trous, il faut aussi savoir le secret des « runes », connaître le sens des hiéroglyphes. Dans ce concours ouvert en perma­nence, les Celtes ont eu leur juste part. À vrai dire, tous les écrivains de l’Antiquité classique ne tarissent pas d’éloges sur leurs capacités divinatoires. Cicéron admi­rait fort le druide éduen Diviciacos, grand spécialiste en la matière, et nous trouvons souvent des réflexions de cette sorte : « Pour ce qui est de la pratique des augures, les Gaulois surpassent toutes les autres na­tions » (Trogue-Pompée, dans Justin, XXIV, 4, 3).

Merlin est un Celte, un Breton du Nord, très exactement, un personnage historique du VIe siècle de notre ère, com­plètement récupéré par la légende, devenu un héros de roman fantastique. Mais il y a d’autres personnages de ce genre, aussi bien dans l’Histoire que dans la Tradition des Celtes. On sait que les Druides avaient la divination dans leurs attributions. Bien sûr, il y avait souvent spé­cialisation : en Gaule, la prédiction était du ressort des Vates, l’une des catégories de la classe druidique. Chez les Bretons du Pays de Galles, les vates sont devenus de simples bardes pratiquant la gwawd (prédiction-satire). Chez les Irlandais, c’étaient aussi des druides catégoriels qui pratiquaient l’art appelé fâithsine. Et après la chris­tianisation, ce sont les fili, héritiers des druides, la plu­part du temps convertis à la nouvelle religion, qui ont continué à pratiquer, sous certaines conditions impo­sées par saint Patrick, cet art de divination. Et s’il y a eu des druidesses, ce ne peut avoir été que dans cette catégorie.

Cela dit, nous connaissons, par des récits épiques, quel­ques-unes des techniques utilisées par les druides. Ainsi, le teim laegda, ou « illumination du chant », se pratiquait de la façon suivante : on posait des baguettes sur un objet à élucider, ou bien, chose plus courante, on mettait son pouce dans sa bouche au contact d’une dent, une dent de sagesse de préférence, on le mordait, et on im­provisait un quatrain. On était alors certain de « voir » ce que l’on cherchait. Dans la période païenne, cela se terminait par un sacrifice à la divinité.

LE TEMPS DÉVOILÉ

L’Imbas Forosnai nécessitait un rituel plus important : on commençait par sacrifier à la divinité un chat, un chien ou un porc, on chantait une incantation sur un morceau de la chair de la victime, ou bien on mâchait ce morceau, on invoquait la divinité, puis on sombrait dans un sommeil magique pouvant durer trois fois neuf jours. Pendant ce sommeil, l’opérateur avait un songe qui lui révélait ce qu’il cherchait. Cet Imbas Forosnai a beaucoup de parenté avec le Tarbfes, cérémonie rituelle, avec sacrifice d’un taureau, pour découvrir qui devait être le nouveau roi.

Mais c’est le Dichetal do chennaib cnaime, ou « Incanta­tion par le bout des os (en fait le bout des doigts) » qui semble avoir été la pratique la plus courante, perpétuée d’ailleurs dans l’Irlande chrétienne. Il n’y avait pas de sacrifice. Il suffisait de composer une strophe à la fois avec son esprit et avec le bout de ses doigts. Le procédé est curieux, d’autant plus qu’on sait maintenant que le bout des doigts, richement fourni en terminaisons ner­veuses, est une source extraordinaire d’informations pour notre cerveau. Les druides, et leurs héritiers, les fili, ont été aussi des médecins. Connaissaient-ils cette particularité physiologique du bout des doigts ? De tou­tes façons, le procédé fait appel à l’intuition, à ce qu’on pourrait appeler le « sixième sens », lequel n’est pas for­cément localisé dans un « troisième œil » plus symboli­que que réel, en dépit de tout ce qu’on a pu raconter au sujet de l’hypophyse.

Bien entendu, les Celtes, comme les autres peuples, ont fait un grand usage de techniques magiques, ou soi-disant telles, de récitations diverses, de passes dites magnéti­ques, de boissons enivrantes, de champignons ou d’her­bes hallucinogènes. Le chamanisme n’est pas loin, et avec lui les fameuses techniques de l’Extase. Quoique le sujet soit controversé, il est très probable que les druides ont utilisé des procédés analogues ou identiques à ceux des Chamans. L’essentiel étant de « décrocher », de parvenir à un état de médiumnité (dans les langues celtiques, le mot désignant l’ivresse est aussi celui qui désigne le « milieu »), tous les moyens étaient bons, même les plus dangereux. De même qu’un chaman ne revenait pas forcément indemne de son « voyage », le druide — ou le file — n’était pas assuré du succès de son expérience extatique. C’étaient les risques de la fonction.

Il y a cependant en Irlande celtique — et probablement dans les autres pays du domaine celte, mais nous n’en avons pas de témoignages formels — des procédés autrement puissants concernant à la fois la prédiction et l’ac­tion humaine sur le Destin. L’un de ces procédés est ce qu’on appelle le « Jeûne contre Dieu ». Il a été utilisé par les grands saints irlandais, saint Patrick en particu­lier, pour faire coïncider la volonté de Dieu avec la volonté humaine, ce qui était une façon d’harmoniser le temps réel et le temps fictif, et de prédire ainsi à coup sûr un avenir décidé volontairement. Mais, en Irlande païenne, deux procédés druidiques demeurent les plus importants et les plus efficaces : le geis et le Glam Dicinn.

L’ACTION SUR LE TEMPS

La technique habituelle des augures consiste à connaître la volonté divine et à conformer son action avec ce qui est écrit sur le grand livre des Destinées. Il s’agit d’une attitude parfaitement passive : l’être humain subit la volonté de Dieu — ou des Dieux. C’est l’attitude grecque devant l’Anankê. C’est, en dernière analyse, l’attitude chrétienne officielle de soumission à la volonté divine, et par conséquent un aveu non déguisé de la faiblesse humaine.

Tout au contraire, les Chrétientés celtiques, du IIIe au IXe siècle, imprégnées d’un état d’esprit voisin des doc­trines de Pélage, prônant le Libre-Arbitre absolu, ont prétendu imposer leur propre vision de l’avenir à la dé­cision de Dieu. Cela peut paraître, sinon blasphématoire, du moins fortement hétérodoxe, mais c’est ainsi, et les preuves ne nous manquent pas. Or, les Celtes chrétiens n’ont rien inventé. Ils ont seulement continué la tradi­tion druidique. Et cette hétérodoxie ne manque pas d’in­térêt dans la mesure où elle renverse toutes les données du problème de la divination.

Examinons le Glam Dicinn païen. Il s’agit d’un « cri », ou d’une « malédiction extrême ». D’après les textes épi­ques, le Glam Dicinn est prononcé dans une posture ma­gique, « sur un pied, avec un seul œil, d’une seule main, en faisant le tour des hommes d’Irlande » (Bataille de Mag Tured). Dans le texte cité, les ennemis sont défaits, parce que telle a été la volonté du dieu Lug, auteur du Glam Dicinn. Dans d’autres récits, l’incantation provoque l’apparition de trois boutons sur le visage de la victime, trois boutons qui sont « injure, honte et faute. Et il mourait tout de suite, ou avant neuf jours s’il ne venait pas » (Tain Bô Cualngé). En somme, celui qui reçoit le Glam Dicinn est châtié s’il n’obéit pas au destin tracé par l’incantateur-druide, agissant ainsi au nom de la di­vinité, pour ne pas dire en tant que divinité. Le Destin, ce n’est pas une vague notion abstraite, c’est une ligne de temps tracée par la volonté humaine : ne pas s’y conformer, c’est bousculer l’ordre cosmique, d’où l’éli­mination du perturbateur. La prédiction est alors une contrainte, et non une acceptation passive de quelque volonté divine indifférenciée.

Il en est de même pour le geis, redoutable incantation magique qui oblige celui qui en est l’objet à se conformer au destin tracé et voulu, L’exemple le plus caractéristi­que est celui de la jeune Deirdré qui jette son dévolu sur le beau guerrier Noisé et qui oblige celui-ci à l’enle­ver sous peine de honte, mort et destruction. Un autre exemple est celui de Grainné, archétype d’Yseult, pro­nonçant le même geis sur Diarmaid (= Tristan). L’hom­me sous le coup du geis ne peut plus hésiter. Il doit accomplir le destin provoqué par l’incantation magique. Et il y a bien d’autres cas de ce genre dans la littérature irlandaise [1].

L’opérateur du glam dicinn et du geis appartient en prin­cipe à la classe druidique. Il est, toujours théoriquement, chargé de la satire, et en tant que tel, il est nécessaire­ment poète. On voit à ce propos que le poème, chez les Celtes, est du même ordre que le carmen des Latins : il consiste en un « charme » au sens fort du terme. Et comme la civilisation celtique — pour différentes raisons — est essentiellement du domaine de l’oralité, le poème (ou la satire, comme on veut) ne peut être exprimé qu’à haute voix. Cela consacre le triomphe de la Parole. Tout repose sur la puissance du Verbe. D’après le conti­nuateur des Commentaires de Jules César, Hirtius, qui d’ailleurs a pris le mot pour un nom propre, il y avait chez les Gaulois (en l’occurrence chez les Carnutes) un prêtre, donc un individu appartenant à la classe druidi­que, dont l’appellation est Gutuater. Or ce terme peut être traduit par « Père de la Parole », guth signifiant indubitablement « voix » ou « parole ». C’était, de toute évidence un druide invocateur, une sorte de devin qui pratiquait des opérations analogues à celles décrites dans les récits irlandais.

LE TEMPS DÉCIDÉ

Cela fait d’ailleurs penser à un passage du récit gallois de Kulhwch et Olwen dans lequel le jeune héros se pré­sente à la cour d’Arthur. Le portier ne veut pas le laisser entrer. Alors le jeune Kulhwch dit au portier que s’il n’ouvre pas la porte, il « répandra honte à son maître ». « Je pousserai trois cris tels à cette porte qu’il n’y en aura jamais eu de plus mortels… tout ce qu’il y a de femmes enceintes dans cette île avortera ; les autres seront accablées d’un tel malaise que leur sein se retour­nera et qu’elles ne concevront jamais plus » (Mabino­gion, trad. J. Loth, nouv. édit. Paris, 1979, p. 103). Le cri perçant, diaspad, était, au Moyen Âge encore, au Pays de Galles, un moyen légal de protestation. Il est évident qu’il conservait l’aspect magique qui avait été le sien au départ et qui l’apparente au Glam Dicinn et au Geis irlandais. Et le héros Kulhwch agit comme un gutuater. Par sa voix, par son incantation, il prédit ce qui arrivera si on ne lui donne pas satisfaction. Ainsi se pose, en termes très clairs, le problème de la divination chez les Celtes : le devin n’a jamais tort, — a toujours raison, puisqu’il s’arrange, par des moyens magiques — et divins — pour que ce qu’il prédit se réalise. C’est le triomphe de la volonté humaine et la prise en charge absolue du Destin par l’homme, fût-il un homme privilégié et doué du don de prophétie. C’est dire qu’au concept de temps étalé s’ajoute, chez les Celtes en tout cas, le concept d’un Destin découlant de la volonté humaine exprimée verbalement.

LA PAROLE CRÉATRICE

Du reste, cette double conception de la divination ne s’est jamais perdue. Au sein d’un Christianisme qui refuse la prédiction, les prédicateurs ont pris le relais des druides, leurs prédécesseurs. Lorsque le prêtre catholi­que (on pourrait en dire autant du pasteur protestant pour qui la Parole est encore plus importante) tonitrue en chaire, mêlant la volonté divine à des vaticinations personnelles d’ordre apocalyptique, il ne fait qu’actualiser le glam dicinn ou le geis. Il est plus que jamais un gutuater, un faith, un vatis. C’est du haut de la chaire, endroit symbolique s’il en fût, et la plupart du temps surmonté de la colombe, symbole de l’Esprit-Saint, qu’il prophétise. Et sa fonction sacrée, son rang de prêtre l’identifiant à Dieu, il dévoile l’avenir, son avenir. Mal­heur à ceux qui ne l’écouteront pas ! Sa parole faisant autorité, tout doit obligatoirement se passer comme il l’a prédit. Car il prêche, donc il prae-dicit, avec toutes les nuances qu’on peut apporter aux dérivés du verbe latin dicere, notamment celles d’obligation. Encore une fois, la Parole est créatrice.

Si l’on en revient aux origines celtiques, on peut dire que Merlin, personnification des arts divinatoires, agit en tant que démiurge. Il s’identifie à Dieu lorsqu’il dé­voile l’avenir au roi Arthur. Mais ce faisant, il oblige le roi Arthur à lui obéir. Il a étalé le temps devant Arthur, un temps qui lui appartient, à lui Merlin, et il a marqué les points, les trous dans le papier, que le roi doit accomplir sous peine de faillir à sa mission et d’être rejeté dans les ténèbres de la honte et de la malédiction. Au temps du paganisme celtique, les textes irlandais en font foi, le roi ne pouvait jamais parler en public avant que le druide n’ait lui-même parlé. Et le roi ne faisait jamais rien sans « avoir pris conseil de son druide ». Cela veut dire qu’il demandait à son druide de lui dé­voiler le Futur. Et ce Futur, seul le druide, intermédiaire privilégié entre les Dieux et les Hommes, pouvait le voir, et surtout le déchiffrer. Parce que c’était son propre Futur, le druide étant l’incarnation, même temporaire, de la divinité. Plus que jamais, dans le couple druide-roi, comme dans le duo indien Mitra-Varuna, était réalisée l’union du sacré et du profane. Mais à travers cette union, une autre, plus importante se dessine : celle de la cause et du but, celle de la causalité et de la finalité. En effet, le Passé peut-être assimilé à la Cause, puisqu’il est le point de départ de toute action, tandis que le Futur est la Finalité, le But, l’objet vers lequel tend l’action. Or, pour parler un langage syntaxique, toute action dé­bouche sur une Conséquence. Le problème est de faire coïncider le But projeté, donc idéal et théorique, avec la Conséquence, inéluctable et parfaitement pratique, puisque inscrite dans les faits. Mais sans l’aide du devin, la Conséquence risque d’être fort éloignée du But, et l’action devient inutile, ou stérile. D’où l’importance du devin et des arts divinatoires dans la construction du monde.

LE DESTIN-VOLONTÉ

Alors apparaît la notion de Destin-Volonté, édictée par le Devin-Divin, en l’occurrence le Druide des Celtes. La Science, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’est donnée pour tâche d’explorer les causalités et d’ignorer délibérément les finalités. Elle se prive non seulement d’une grande part d’informations, mais aussi de sa pro­pre substance, et elle risque de tourner à vide. Car, à y réfléchir, la Cause et le But ne sont que les deux aspects apparemment contradictoires d’une même réalité. Com­ment se fait-il que l’adverbe « pourquoi » puisse désigner aussi bien la Cause que le But ? Et la Cause sans But est aussi aberrante que le But sans Cause.

Dieu a souvent été proposé comme un Créateur perpétuel. Si l’on s’en tient à cette proposition, il faut admettre qu’un seul geste de Dieu — ou une seule parole suffit pour créer tout l’enchaînement des faits qui consti­tue le Monde, un peu comme le coup d’épingle dans le papier plié dont parlait Cocteau. Mais cette création per­pétuelle se fait à travers la créature, laquelle doit néces­sairement contribuer à la création sous peine d’être néan­tisée. Le système de pensée des Druides, pour ce que nous en savons, semble avoir eu cette prodigieuse intuition : c’est par la créature que Dieu — quel que soit son aspect —, créateur en perpétuel devenir, se crée lui-même : autrement, il n’existerait pas, ou il équivaudrait, selon le raisonnement hégélien, au pur néant. De là la confiance totale de la pensée druidique en la volonté hu­maine, la confiance totale des Celtes chrétiens dans le Libre-Arbitre absolu. Dans ces conditions, toute pratique divinatoire est un acte divin que chaque être humain peut réaliser. Mais, les choses étant ce qu’elles sont, et les êtres humains étant prisonniers de leurs illusions ou de leurs routines, seuls, pour le moment du moins, des humains privilégiés ou doués de pouvoirs surnatu­rels, comme Merlin, peuvent étaler le Temps, l’analyser et montrer aux autres ce qu’il convient de faire. Comme ces êtres privilégiés sont identifiés, ne serait-ce que sym­boliquement, mythiquement, à la divinité, leur parole n’est pas une hypothèse, elle est certitude absolue. Sinon, ils ne seraient pas devins, ni divins.

À ce compte, la magie, comme la prophétie, n’existe pas. C’est la volonté qui compte. Volonté contre volonté, c’est la plus forte qui l’emporte. L’humanité n’a pas cessé de pleurer sur son destin tout en l’acceptant passivement et même servilement. Le Christianisme n’a rien arrangé, du moins dans ses évolutions post-médiévales. Il serait bon de méditer sur l’exemple celtique. Les druides ne sont peut-être plus possibles aujourd’hui, parce que leur raison d’être n’avait de valeur qu’au sein d’une société qui était à leur mesure. Mais ils nous ont laissé quelques réflexions. Leur zèle pour l’art augural, universellement reconnu à l’époque, devait être tout à fait exceptionnel. Et ce qui faisait l’originalité de cet art augural, c’est qu’il magnifiait non pas le Destin subi, mais le Destin-Volonté. Il y a peu d’exemples de cette sorte.

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1 Je me suis longuement expliqué sur le geis dans la Femme Celte, Paris, éd. Payot, pp. 310-327. Voir également J. Markale, l’Épopée celtique d’Ir­lande, Paris, éd. Payot, pp. 64-71, 153-164, 171-184. Le geis est aussi un interdit majeur qu’on ne peut transgresser sans courir le risque de mou­rir. De plus, un individu peut se trouver aux prises avec des gessa contradic­toires. C’est le cas du héros Cûchulainn, et cela cause sa mort. Il en est de même pour le roi Conairé le Grand. De toutes façons, le roi irlandais était soumis à un nombre impressionnant de gessa. On en retrouve la trace dans Jules César à propos des interdits concernant le « vergobret » des Eduens, substitut du roi chez ce peuple gaulois.