Le temps n’est pas une réalité Une interview de David Bohm


10 Mar 2010

(Revue Aurores. No 23. Mai 1982)

Sous le titre général «La totalité de l’Univers et l’ordre impliqué du monde» France Culture a diffusé, dans le cadre des «recherches et pensées contemporaines», deux émissions : le 12 juin «Les paradoxes de la physique. Percée sur la totalité» et le 19 juin «La conscience et la matière ou l’unité globale». Ces émissions sont entièrement consacrées à des entretiens avec David Bohm. Nous avons choisi un extrait sur un thème qui a toujours préoccupé l’homme : le temps.

Michel Cazenave : Peut-on dire que, pour vous, la théorie de la mécanique quantique est entièrement valable, mais que vous voulez aller plus loin que le point de vue de Bohr, —qui disait que l’on ne pouvait décrire la réalité que dans certaines limites —, et, qu’en fin de compte votre ambition, précisément, est d’essayer de décrire la totalité de la réalité, et donc de dépasser la mécanique quantique classique ?

David Bohm : Oui. Je ne suis pas encore parvenu au terme de l’évolution de mes idées, vous voyez, mais je veux atteindre un accord, une unité. Bohr le voulait aussi — mais il a atteint cet accord en affirmant qu’un caractère inanalysable et indescriptible était inhérent à ces niveaux très fins de la matière, de telle sorte que c’était seulement des niveaux les plus apparents que l’on pouvait «abstraire» ce qui pouvait être décrit, et qu’il n’y avait pas de connexion claire ou directe. Aussi, je pense que le point de vue de Bohr a empêché un développement et une compréhension plus profonds, et aussi que l’on puisse aller plus loin. Pourtant j’admets beaucoup d’aspects de ses thèses sur la Totalité, quand il dit par exemple que les conditions expérimentales d’une part et les résultats expérimentaux d’autre part, les choses observées d’une part et l’observateur d’autre part, forment un Tout. Mais en disant que l’on ne pouvait pas les analyser, il disait aussi que l’on ne pouvait même pas y penser. C’était sa façon.

Ensuite, j’ai commencé à scruter l’interprétation causale en posant que l’électron était à la fois une onde et une particule, et j’ai travaillé avec Vigier pendant un bon moment; nous avons formé des développements plus avancés là-dessus. Or, je pense que si dans un système concernant une seule particule il était possible de donner une interprétation simple, en revanche dès que nous avions à faire à plus d’une particule (spécialement dans le cas d’un grand nombre de particules), nous n’arrivions à rien. En effet, nous nous trouvions devant ces forces entre un grand nombre de particules, qui jouent à longue portée et qui, de plus, dépendent de l’ensemble complet du système, et non simplement des particules elles-mêmes; Il s’agit donc de la manifestation d’une totalité, qui ne se présente pas dans la physique classique. C’est comme si on disait que les relations entre deux personnes, ne peuvent être définies par ces deux seules personnes, mais par l’ensemble de la société. Autrement dit, dans une société différente, ces deux personnes auraient des relations différentes.

Quelque chose de semblable se passe avec les particules. Mais nous n’avons pas réussi à trouver une vue pleinement satisfaisante de ce travail. Broglie et Vigier sont allés plus loin, mais je n’ai jamais été vraiment satisfait de ce qu’ils ont fait. D’un autre côté, je suis sûr qu’ils ont mené une étude quasi systématique. Depuis, mes idées ont commencé à évoluer graduellement. Un de mes livres, c’était … en 1957, « Causalité et chance dans la Physique moderne » paru chez Routledge, en Angleterre, développait des considérations sur l’infini dans la nature. J’y avançai que chaque chose que nous étudions est une abstraction relativement indépendante et que les lois ont des possibilités (de combinaisons) infinies. Dans ce sens … à une époque j’ai lu quelque part une citation de Lénine parlant des inépuisables qualités de la matière, je ne me rappelle pas la phrase exacte, mais c’était quelque chose de ce genre, et dans ce sens-là, j’aimais l’idée … enfin c’était ma façon de penser, quoiqu’il en soit. J’essaie de former une espèce de théorie en physique, sur la façon dont les choses pourraient marcher à plusieurs niveaux. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à poursuivre plus loin encore; à essayer de comprendre la nature même du temps et de l’espace de cette façon — c’est-à-dire comme inséparables de la matière — et d’étudier espace et temps dans l’optique d’une étude de la matière avec les relations géométriques du temps et de l’espace, avec leurs relations topologiques et autres. Exactement comme Einstein avait mis en relation géométrie et gravité, j’ai dit que «la particularité topologique* devait être mise en relation avec la théorie des quanta». Ainsi la mécanique quantique donne des fils conducteurs au temps et à l’espace, ainsi la nature du temps et de l’espace ne serait pas nécessairement continue — cela c’était les vieilles coordonnées cartésiennes. Il s’agirait de quelque chose de beaucoup plus subtil. On pourrait l’illustrer en disant que chaque système à mouvement oscillatoire périodique possède son propre temps; nous ne devrions pas prendre le temps et l’espace en tant que «maintenant» et «n’importe où». Ils devraient être pris sous forme verbale, comme «temporant» et «espaciant». Ne pourrions-nous pas, par exemple, utiliser le mot grec «chronos» en fabriquant le verbe «chroner» ?

Tout système doué de son propre rythme est une «topochronation». Et l’équation de Lorentz signifie que les éléments qui vont à des vitesses différentes ont des rythmes internes différents. Ils «topochronent» différemment ! Autrement vous donnez dans le vieux panneau en posant que «temps et espace sont absolus» — et cependant, pour quelque étrange raison, chaque système a un temps et un espace différent. En fait, il n’y a ni temps ni espace — c’est ce que nous proposons — du moins il n’y en a pas en tant que tels. Disons plutôt qu’il y a une topochronation, et puis tous ses différents modes de manifestation, comme les différentes horloges biologiques, les horloges psychologiques, les horloges à quartz, les horloges planétaires, etc… qui sont toutes en inter relation.

M.C. : Vous voulez dire que temps et espace comme nous les concevons sont complètement impliqués ou mélangés ensemble ?

D.B. : C’est cela … et pas seulement cela … en plus nous les extrayons ou plutôt les abstrayons du mouvement, du devenir. Le temps suppose avant tout un processus périodique, comme les saisons, et un processus non-périodique. La relation entre périodicité et non-périodicité est l’essence du temps.

Ceci dit, des systèmes différents peuvent développer des temps différents mais ce sont en réalité des mouvements, il n’y a pas de temps comme tel. Le temps n’est pas une qualité. On ne peut pas dire que le temps existe comme cette table existe.

* Topologie : branche des mathématiques fondée sur l’étude des déformations connues en géométrie et sur les rapports entre la théorie des surfaces et l’analyse mathématique.