Aimé Michel : Le volcan qui bouge


16 Jun 2011

(Revue Question De. No 27. Novembre-Décembre 1978)

Les nouveaux philosophes nous ont débarrassés du radotage marxo-politico-utopique. Bon. Il fallait le faire. Il y a toujours des militants communistes, des partis communistes (il en faut pour tous les goûts). Les Etats-goulags sont toujours là, mais du moins le terrain intellectuel est-il maintenant dégagé des graves théoriciens qui, au mépris des faits, l’occupaient tout entier depuis des décennies.

Pas entièrement dégagé, certes : il reste quelques vieillards respectables trop habitués à eux-mêmes pour changer, mais leur temps passe, très patient. Restent aussi (de ce côté-ci s’entend) les camarades évêques et révérends engagés, mais là aussi passe le temps miséricordieux : n’ont-ils pas toujours été engagés avec une idée de retard ? Nous avons l’habitude.

Donc voilà la philosophie une fois de plus disponible pour des réflexions neuves. Le Discours de la méthode date de 1637. Nous sommes en 1630. A quoi va s’occuper cette pensée disponible ? Le Discours venait tout droit de Copernic, Kepler, Galilée. On n’y échappera pas davantage cette fois : c’est de la science encore que surgira l’éruption. Quiconque se tient un peu au courant voit déjà monter ici et là les fumeroles annonciatrices.

Ici ou là, la bonne fumerole ? C’est la seule question. Je me propose d’en faire remarquer une, de taille, catastrophiquement prometteuse et dont on peut examiner à loisir les volutes sulfureuses. Elle s’élève avec discrétion des revues où les astronomes publient leurs petits articles ésotériques, protégés des regards profanes par ce qu’il faut d’équations. Voyons donc de quoi discutent ces astronomes.

L’apparition de la vie sur Terre et ailleurs

Chacun sait maintenant que les étoiles sont des soleils, qu’il y en a cent ou deux cents milliards dans notre Voie lactée et qu’autour peut-être de la plupart de ces soleils, gravitent des corps obscurs. Vu d’une autre étoile, notre soleil laisserait lui aussi deviner de tels corps obscurs : Mercure, Vénus, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, Pluton et la Terre, où médita Descartes.

Chacun sait aussi que l’espace est parsemé d’acides aminés, éléments de la vie proprement dite, et de méthane où se forment, on sait aussi comment, ces acides aminés. En réalité, l’évolution biologique se prépare longuement dans l’espace et nous avons une preuve unique mais excellente que les acides aminés de l’espace poursuivent sur le champ leur évolution pour donner la vie là où des océans leur offrent le milieu ad hoc d’une soupe primitive : c’est que la vie sur la Terre est apparue dès la formation des océans, dès l’origine de la Terre : on trouve les premières fossiles dans les plus anciennes roches ; le « miracle » s’est produit sans attendre : il n’y a donc pas de miracle, c’est une règle. Chacun sait encore que les « corps obscurs », les planètes, se répartissent à des distances diverses de l’étoile centrale, les unes trop proches, les autres trop éloignées pour avoir des océans. La probabilité est que sur le nombre il y en ait souvent une où l’eau se mette à courir et remplisse les creux. Ici, ce fut la Terre. Mais n’oublions pas les milliards de soleils.

Chacun sait enfin qu’aussitôt apparue la vie s’est mise à évoluer vers des formes de plus en plus complexes, douées de comportements eux aussi de plus en plus complexes ; et que les paléontologistes qui, jadis, cherchaient le « chaînon manquant » pour arriver à l’homme ne savent plus trop maintenant où donner de la tête, tellement se multiplient les fossiles d’êtres qui, il y a quelques millions d’années, s’humanisaient avec entrain : là non plus, pas de miracle, une règle.

L’apparition de l’Homme

Ecce homo, donc.

Mais alors, ecce homo partout ? Des milliards, des dizaines de milliards d’humanités sidérales ? Laissons cela à la science-fiction et continuons plutôt (c’est ce que font les astronomes) de voir où nous conduisent les lois des grands nombres appliqués non à ce que l’on suppose, mais à ce qu’on sait et que je viens de résumer.

Le Soleil, la Terre, la vie sur la Terre ont à peu près le même âge : autour de quatre milliards d’années. Quatre milliards d’années après la naissance du Soleil, les hommes découvrent ce passé d’où ils sortent.

Et voici où se laisse apercevoir la première fumerole : il y a dans la Voie lactée des dizaines de milliards d’étoiles plus âgées que le Soleil, tellement plus âgées, qu’elles avaient déjà notre âge au moment où naissait le Soleil, puis la vie sur la Terre.

Dès lors les astronomes, dont c’est le métier de savoir ce qui se passe dans le ciel, se posent la question : que devons-nous chercher maintenant, si une activité intelligente équivalente et éventuellement supérieure à la nôtre est à l’œuvre dans l’univers depuis des milliards d’années ?

Le langage futur de la philosophie

Mais qui ne voit que cette question de technologie astronomique exige d’abord que l’on réponde à une foule d’autres questions qui, elles, sont du ressort de la philosophie ? Pour la première fois depuis un temps indéterminé, peut-être depuis l’épanouissement présocratique, les philosophes ont quelque chose de fondamental à offrir à la science. A y regarder de près, il semble même bien que seuls les philosophes sont armés pour ouvrir à la science des portes où elle peut, sans eux, pénétrer un temps, mais un temps seulement.

Quoique nous soyons quelques-uns à avoir discrètement anticipé ces problèmes de vingt ou trente ans, je me bornerai à poser quelques-unes des questions philosophiques dont l’astronomie requiert en ce moment, de toute urgence, la solution ou du moins l’examen et le recensement clair et utilisable. Ne nous y trompons pas : si les philosophes professionnels ne saisissent pas l’occasion d’opérer eux-mêmes leur « redéploiement », la percée que l’on attend d’eux sera faite par des astronomes ayant l’esprit philosophique. Il y en a. Ils le feront avec un peu de retard pour leurs propres programmes. Mais en court-circuitant la philosophie dans les derniers domaines où celle-ci a des chances d’avoir quelque chose à nous dire.

Première question : qu’est-ce que la raison ? Est-elle l’instrument intellectuel provisoire et limité du mammifère, provisoire et limité lui aussi, actuellement dominant sur la Terre ? Ou bien est-elle l’instrument intellectuel ultime, indépassable et suffisant, capable de s’identifier aux lois qui gouvernent les choses ? Thèmes de réflexion : « Tout ce qui est rationnel existe et tout ce qui existe est rationnel » (Hegel, et selon moi, la bourde la plus gigantesque qu’ait enfantée la philosophie) ; le théorème de Gödel sur la complétude des systèmes ; le passage progressif de l’animal à l’homme attesté par la paléontologie et la préhistoire, l’équation de Schrödinger ; les paradoxes quantiques.

Deuxième question, liée à la première : à supposer que l’irrationnel existe dans le monde, serait-il rationnellement décelable et comment ? Où le chercher ? La pensée humaine a-t-elle des chances d’imaginer ce qui dépasserait irrémédiablement (par hypothèse) son outil de connaissance ? Quelques thèmes : vision de l’univers humain par les animaux ; la parapsychologie ; les O.V.N.I. (remarques sur ces deux derniers points : il n’est pas nécessaire, évidemment, de croire aux prouesses d’Uri Geller pour réfléchir à leurs implications si elles étaient authentiques ; quant aux O.V.N.I., outre la même réserve, il se trouve qu’un jeune philosophe professionnel vient de leur consacrer, sous un titre déplorable, un livre magistral que tout homme curieux de notre avenir intellectuel se doit de lire et méditer). [ Bertrand Méheust : Science-Fiction et Soucoupes volantes (Paris, Mercure de France, 1978); Méheust sera ainsi le premier philosophe à avoir discerné sur un problème précis le point de percée dont il est ici question ].

Troisième question : peut-on concevoir des méthodes et des critères permettant de réfléchir sur de l’hypothétiquement transrationnel en évitant les pièges de la superstition ? (Exemples d’échecs : les derniers écrits philosophiques de l’Antiquité, Jamblique, Proclus, etc. ; contre-exemples n’aboutissant pas encore à des méthodes et des critères définis mais montrant que la tentative n’est pas désespérée : les derniers livres de Koestler et celui de Méheust).

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Ce ne sont là que quelques questions, encore vagues, quoique pressantes. Peut-être les trouvera-t-on naïves ou insolubles.

Alors tant pis. Elles seront résolues par les savants et supposez-les résolues : avec quoi les philosophes pourront-ils encore nous intéresser ?

Aimé Michel

Textes de réflexion

On en trouvera une bibliographie assez complète de 1966 à 1977 à la fin des articles de T.B.H. Kuiper et M. Morris Searching for Extraterrestrial Civilizations (A la recherche de civilisations extra-terrestres) dans Science du 6 mai 1977, p. 616 ; David W. Schwartzman : The Absence of Extraterrestrials on Earth and the Prospects for Search for Extraterrestrial Intelligence (dans Icarus, vol. 32, 1977, p. 473). Les auteurs de ces deux articles participent au plus haut niveau aux actuels projets spatiaux américains au Jet PropulsionLaboratory (California Institue of Technology, Pasadena, 91 103). Résumé de l’article de Schwartzman par lui-même : « L’absence d’extraterrestres sur Terre, en dépit de l’existence probable d’un « club galactique » (dénomination humoristique donnée par un autre astrophysicien, Carl Sagan, à la pensée cosmologique transhumaine) résulte de notre situation presque unique » dans la Galaxie, d’être sur le point d’en devenir membres. Ce fait donne à penser que nous sommes sous surveillance de la pensée extra-terrestre et réduit la vraisemblance d’un contact par radiotélescope. » Ces auteurs et d’autres ont en 1978 poussé beaucoup plus loin leurs réflexions non encore publiées. Le texte le plus récent vient d’être publié par la NASA : The Search for Extra Terrestrial Intelligence (NASA, SP 419, publication du Gouvernement américain, Washington DC, 20002).

D’autres auteurs ont montré la naïveté des notions de « civilisation extraterrestre », de « club galactique » (même cum grano salis) qui toutes supposent qu’il n’y a rien après et au-delà de l’homme (ô Hegel !). Et n’oublions pas que tout cela se trouvait en germe dans le Matin des magiciens, preuve que la voyance poétique n’est pas morte avec Victor Hugo. Voir aussi la réédition, mise à jour en 1977, de mon livre Mystérieux Objets célestes (Paris, Seghers, 1978).


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