Roshi Soki Morinaga : Le vrai visage du sixième patriarche


14 Apr 2016

Soko Morinaga, était à la tête de l’Université Hanazono et abbé de Daishu-in à Kyoto, l’un des vingt-quatre sous-temples de Daitoku-ji. Après s’être trouvé à la dérive suivant la Seconde Guerre mondiale, il a suivi la formation Zen à Daishuin sous la direction de Goto Zuigan, ancien abbé de Myoshin-ji et à ce moment abbé de Daitoku-ji. Morinaga est devenu plus tard le successeur en Dharma du Roshi Oda Sesso, et le chef de Daitoku-ji. Il a enseigné régulièrement dans les temples Rinzai en Californie et en Angleterre au cours de la dernière partie de sa vie. Il est l’auteur de plusieurs livres: Pointeurs à l’Insight: La vie d’un moine Zen, La fin des concepts: textes Zen des grottes Tun-Huang et De Novice à Maître: Une leçon continue dans l’étendue de ma propre stupidité. Morinaga Roshi est décédé en 1995.

(Revue Être. No 1. 1992)

Extrait d’une causerie donnée à la Société Bouddhiste à Londres en novembre 1990. Publié avec l’aimable autorisation de « The Middle Way ».

Il existe de multiples histoires pédagogiques qui mettent en lumière des points importants dont il faut se souvenir dans la pratique quotidienne du zen. Zazen en est évidemment un aspect essentiel, mais il est tout aussi essentiel, à mon sens, de prendre le temps de la réflexion. Selon la mise en garde contenue dans l’une de ces histoires, réfléchir sur soi, méditer sur soi, est une façon d’éviter l’engraissement des vers intérieurs. Nous ferions bien de les repérer durant notre pratique du zen.

Mais pour nous libérer de l’esclavage du moi, nous pouvons également mettre en pratique l’amour de l’autre. L’amour est un aspect important de cette libération. A un jeune ami allemand qui m’interrogeait sur cette qualité, je fis cette réponse : « L’amour est censé nous conduire à être rien, vacuité, vide ce qu’on appelle « mou » en japonais par rapport à la personne aimée. Aimer quelqu’un de tout son être, c’est avoir une vision claire de cette personne en s’effaçant, en congédiant pour ainsi dire le « moi ».

Un ami me racontait récemment qu’en rentrant chez lui après ses vacances d’été il avait remarqué que les mains de son père étaient couvertes de rides. Bien que vivant toujours à la maison, il ne s’en était encore jamais aperçu. Ces rides lui faisaient soudain prendre conscience du vieillissement de son père et remettaient en mémoire tout l’amour, toute la sollicitude que celui-ci avait manifesté à l’égard de ses enfants pendant de très longues années. Son attitude changea complètement : il devint plus prévenant, plus attentif envers ses parents. Avoir le souci du bien-être de ses parents est chose tout à fait normale non pas seulement en vertu de règles morales, mais du fait que la Nature-de-Bouddha peut ainsi être reflétée en nous et cette lumière être communiquée dans nos rapports avec ceux qui nous sont proches et chers.

Eno (Hui Nêng), c’est-à-dire le Sixième Patriarche, révérait grandement ses parents. En Chine, la tradition de la piété filiale est considérée comme la base même du comportement juste. En effet, lorsque la Nature-de-Bouddha en nous ne s’exprime pas dans nos rapports avec les proches, il est difficile d’imaginer qu’elle puisse s’exprimer en d’autres rapports ! L’homme ou la femme qui n’aime pas son conjoint et ses enfants est généralement capable de peu d’amour. Le Sixième Patriarche, lui, éprouvait une très grande tendresse pour son père et sa mère, ce qui tend à indiquer que la Nature-de Bouddha en lui était peu voilée, peu souillée. En conséquence, il semble utile de méditer quotidiennement sur le thème du non-égoïsme, nous demandant jusqu’à quel point nous avons un comportement non égoïste dans notre vie.

Eno, le Sixième Patriarche, naquit dans une famille très pauvre du sud de la Chine et perdit tôt son père. La charge de sa mère lui revenant, il se mit à ramasser du bois pour le vendre. Un jour, sur la place du marché, il entendit réciter le Sutra du Diamant. Les paroles entendues firent sur lui une si profonde impression qu’il eut le désir d’en apprendre plus sur ce Sutra et il s’enquit du lieu où un enseignement tellement admirable était dispensé. C’est là qu’il entendit parler du Cinquième Patriarche (Hung Jen) et d’Obai-san (Huang Mei Shan la Montagne des Prunes Jaunes), dans le nord de la Chine. Aussitôt il prit la résolution de s’y rendre. Un mécène bienveillant s’étant proposé de faire une donation suffisante pour subvenir aux besoins matériels de sa mère, il se mit en route pour le monastère.

Maître Dogen, le fondateur de l’école Soto zen, aimait à comparer Eno au Deuxième Patriarche qui, afin de pouvoir suivre Bodhidharma, s’était coupé le bras. Autant que ce geste, le départ d’Eno signifiait l’abandon de la famille, ou plutôt de l’attachement. L’un et l’autre se sont coupés de l’attachement à la famille.

Après un voyage aussi long qu’éprouvant, Eno atteignit Obai-san et trouva le Cinquième Patriarche au milieu des moines. Il se présenta, et Gunin lui demanda d’où il venait et pour quelle raison il était venu. Il répondit qu’il était natif du sud de la Chine et avait fait tout ce chemin pour devenir Bouddha. Gunin lui rétorqua un peu sèchement qu’un rustre du sud de son espèce ne pouvait prétendre à la bouddéité, que ce privilège était réservé aux gens cultivés du nord.

De tels propos sont évidemment discriminatoires et cruels, mais ils reflètent bien les préjugés qui régnaient en ce temps-là dans le nord de la Chine contre le sud (les Chinois du nord regardaient ceux du sud comme des gens un peu primaires). Imaginez votre réaction à de telles paroles. Supposons un instant que l’on vous dise, à vous occidental, que vous êtes incapable d’atteindre à l’illumination. Il y a fort à parier que vous en preniez ombrage et décidiez de tourner les talons sur-le-champ.

Eno, lui, ne se départit pas de son calme, il n’eut aucune réaction dictée par l’orgueil, et se contenta de rétorquer : « Au regard des hommes, il y a les gens du sud et les gens du nord. Mais aux yeux de Bouddha, il n’y a ni sud ni nord ! » Gunin comprit qu’il avait affaire à un être sortant du commun mais, afin de le protéger de la jalousie des moines de la communauté, ainsi que de ses effets néfastes, il l’affecta à la corvée de broyage du riz. Il faut souligner qu’à l’époque le broyage du riz exigeait une certaine corpulence. Or Eno était petit et frêle, d’un poids à peine suffisant pour actionner le lourd levier du mortier. Mais il ne se laissa pas décourager, et eut l’idée d’ajuster une pierre autour de sa taille pour gagner du poids.

Jour après jour, pendant huit longs mois, il broya tout le riz nécessaire à la vaste communauté d’Obai-san et ne s’occupa de rien d’autre. Il se concentrait corps et âme à sa tâche, faisant inlassablement un avec le levier qu’il actionnait. Seriez-vous capables d’en faire autant ? Difficilement, j’imagine. En moins d’une heure, la plupart d’entre vous se mettraient à penser, à planifier, à anticiper, et que sais-je encore, se subdivisant au fil des heures en entités distinctes. Une énième entité viendrait s’ajouter qui critiquerait tour à tour les entités précédentes.

Eno, lui, restait imperturbablement un, comparable à l’enfant sacré se formant peu à peu dans le sein de sa mère. Une formation qui symbolise évidemment le chemin conduisant au satori. Je répugne à employer trop souvent ce mot de satori, d’éveil, car lorsqu’on en mésuse il devient pareil à un chien puant qu’on essaie de parfumer. Pendant huit mois, Gunin ne se rendit pas une seule fois dans la cabane où travaillait Eno, mais, jour après jour, il pouvait se rendre compte du beau travail qui s’y accomplissait.

Gunin était âgé. Il commençait à sentir sa fin proche, de sorte qu’il songeait depuis quelques jours à nommer son successeur. Il convoqua les moines afin de demander à chacun d’exprimer sa compréhension du zen en vers, ou gathas. Les moines étaient unanimes à penser que Jinshu était le plus désigné pour la succession, et Jinshu lui-même se voyait volontiers remplir ce rôle. Mais n’étant pas très sûr de pouvoir composer des gathas qui soient acceptables, il épingla ceux qu’il avait composés au mur sans les signer, pensant qu’il serait toujours temps d’en réclamer la paternité au cas où le Patriarche et l’ensemble des moines approuveraient leur contenu. Voici ce qu’il avait écrit :

« Le corps est l’arbre de Bodhi ;

Le cœur comparable à un miroir poli,

Que tu veilleras à garder propre,

Afin que la poussière ne s’y accumule pas. »

L’ayant lu, Gunin se confondit en éloges. Il conseilla même aux moines de réciter la strophe. Elle les aiderait, ajouta-t-il, dans leur pratique, même s’ils n’en comprenaient pas clairement le sens. Mais lorsque Jinshu lui eut appris en être l’auteur, le Patriarche lui dit de rejoindre sa cellule et de composer une deuxième strophe.

Pendant ce temps, les moines récitèrent le poème, comme le Maître l’avait recommandé. Les paroles arrivèrent aux oreilles d’Eno occupé, comme d’habitude, à broyer du riz. Il les trouva défectueuses et sut aussitôt pourquoi. Voulant rétablir les gathas, il demanda à un jeune moine de coucher par écrit ce qu’il lui dicterait, car lui-même ne savait ni lire ni écrire. Voici ce qu’il dicta :

« Il n’y a ni arbre de Bodhi, Ni même de miroir poli.

Depuis le commencement, il n’y a que vacuité.

Où donc la poussière pourrait-elle s’amasser ? »

Vous connaissez sûrement ces gathas. Lorsque je les entendis moi-même pour la première fois, ils me firent l’effet d’un tremblement de terre. Il est sans doute inutile de souligner ce qui les distingue de ceux composés par Jinshu. Disons simplement qu’ils expriment de façon tellement plus juste l’esprit même du Zen. Ce fut donc Eno, le rustre qui broyait sans interruption depuis huit mois le riz pour la communauté, qui fut le gagnant.

Lorsque vous vous trouvez devant un problème difficile à résoudre, pensez à Eno et à ce vers qu’il a composé : « Depuis le commencement, il n’y a que vacuité ». Si la portée de cette ligne vous échappe, n’en soyez pas découragé, gardez-la simplement en mémoire.

Je connais un homme n’ayant apparemment pas le moindre désir de réussite, et dont l’entourage prétend qu’il n’a pas de désir du tout. Lui-même a d’ailleurs la même prétention. Il va jusqu’à dire que si le gouvernement lui octroyait la plus haute distinction, il la refuserait ! Seulement voilà, il regrette qu’on ne lui en ait jamais proposé aucune ! Les méandres de l’esprit et du cœur sont parfois subtils, pas commodes à cerner. Ajoutons que les tout derniers méandres sont les plus coriaces, et qu’il est difficile de les redresser.

Le vers d’Eno, « Depuis le commencement, il n’y a que vacuité », m’a appris en quoi consistait réellement l’apprentissage zen. Au Japon, le roshi donne un nom à la cellule qu’il occupe. Pour ma part, j’ai appelé la mienne « cellule du mortier », en mémoire du Sixième Patriarche.

L’histoire d’Eno, la plupart d’entre vous la connaissent, se poursuivit de la manière suivante : Gunin prit secrètement la décision de faire d’Eno son successeur, mais devant les moines réunis il effaça le poème du sable avec sa sandale, pour éviter tout sentiment de jalousie. Les moines, quant à eux, en conclurent que le poème ne valait pas grand chose.

Dès la nuit suivante, Gunin fit venir Eno dans sa cellule. Il lui tendit sa robe et son bol, transmis de patriarche en patriarche depuis Bodhidharma, et lui demanda de se rendre dans le sud. Il l’accompagna jusqu’à la rivière et lui proposa de manœuvrer les rames à sa place. Mais Eno lui répondit tranquillement : « J’ai longtemps dépendu de votre enseignement. A présent, je pense pouvoir m’en dispenser, aussi aimerais-je moi-même manœuvrer les rames ». Ils embarquèrent tous les deux, et Eno prit effectivement les rames.

Le lendemain matin, les moines s’aperçurent du départ d’Eno et ils comprirent que c’est à lui que leur maître avait cédé robe et bol. Ils se sentirent comme rejetés, en conçurent une extrême jalousie qui les incita à se lancer à la poursuite d’Eno. L’un des moines, portant le nom d’Emyo, avait servi dans l’armée et était fort et agile c’est lui qui prit la tête du groupe. Arrivé tout près du col de Dairyu, il aperçut Eno qui cheminait tranquillement. Ce dernier l’ayant vu, arrêta de marcher, ôta la robe que Gunin lui avait transmise, la posa sur le sol et, sans plus se soucier de la proximité d’Emyo, entra en méditation. Quand il sentit ce dernier à son côté, il se contenta de dire : « Si tu me pourchasses pour t’emparer de la robe et du bol, prends-les, ils sont à toi. » Emyo se baissa donc pour les ramasser, mais stupéfaction ! ils étaient devenus aussi lourds que du plomb. Malgré toute sa robustesse, il ne parvint pas à les décoller de terre.

En cet instant précis, un des derniers « méandres » de l’esprit d’Emyo se redressa. Il s’inclina devant Eno et lui annonça son désir de trouver le Dharma.

Eno lui répondit calmement, « Sans penser bien ou mal, peux-tu me dire quel est ton vrai visage ? ». Cette question, bien que vieille de quelque mille cinq cents ans, a gardé toute son efficacité ; elle opère à la manière d’une épée, tranchant pour ainsi dire la tête aux moines à qui elle est posée. J’aimerais qu’elle opère pareillement pour vous, de sorte que votre Vrai Visage se dévoile avec clarté, que vous puissiez agir en toute liberté.

Face à Eno qui « était vacuité » depuis le commencement », Emyo devint « vacuité depuis le commencement » à son tour, et éclata en sanglots. Tout le poids qui s’était amassé sur ses épaules pendant des années s’évaporait. Il demanda néanmoins qu’Eno lui fasse quelque révélation extraordinaire, mais celui-ci lui dit : « Il n’y a rien de mystérieux, lorsque tu auras découvert ton Vrai Visage, tu t’apercevras que plus rien ne te manque ».

Il serait bon que nous répétions à notre propre intention cette déclaration d’Eno. Ce qu’il y a de plus précieux, aucun maître ne peut vous le donner. Même le maître le plus accompli ne fait office que de réveille-matin capable de vous arracher à un mauvais rêve. Vous seuls pouvez pénétrer la Vérité. L’ami n’est là que pour vous aider à la découvrir.

Emyo était reconnaissant à Eno de lui avoir dessillé les yeux. Avec lui il avait pu boire de l’eau vive et goûté sa fraîcheur. Il l’appela mon « Vénérable Aîné » et lui demanda d’être son disciple. Mais Eno refusa, disant : « Toi et moi sommes disciples de notre maître à Obai-san, je ne puis être ton maître, je puis seulement être ton ami ».

Vous et moi, nous sommes amis. Nous sommes des amis cherchant à comprendre l’enseignement du Bouddha. De retour au japon, je parlerai à nos amis là-bas de leurs amis ici. Vos amis au Japon, entendant parler de vous en seront encouragés, à défaut de réaliser le satori. Par conséquent, rappelez-vous que vous avez de nombreux amis, qu’ils sont avec vous, même s’ils sont très loin de vous, même si vous ne les connaissez pas. Ils vous encouragent et sont encouragés par vous. Mais le dernier pas, le plus important, chacun ne peut le franchir que seul. L’encouragement et la stimulation offertes par les amis comptent, certes. Faire du zazen ensemble est également un encouragement réciproque. Le fait que je vous raconte la vie des Patriarches est aussi une stimulation pour nous tous. Joshu, Eno, Nansen, Baso et d’autres Patriarches sont des présences amicales. Nous pouvons les rencontrer en esprit, et recevoir d’eux un suprême encouragement.

Traduit de l’anglais par Béatrice Jehl.


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