Micheline Flak : Le yoga trait d’union – pédagogie d’Orient – pédagogie d’Occident


05 May 2011

(Revue Pratiques de formations (analyses). No 21-22. Juin 1991)

A en juger par le succès de ce que l’on nomme aujourd’hui, en Europe, « le yoga », les rapports de l’Orient et de l’Occident constituent un sujet d’actualité, bien prêt d’être rebattu. Avec des mots, et avec des techniques tels que le yoga, le zen, le chikong, le shiatsu, et d’autres encore, voici des extraits culturels de l’Inde, de la Chine, du Japon millénaires, devenus objets de consommation.

Les sociologues auraient à dire sur ce phénomène. Ils peuvent le situer dans la longue suite des engouements qui poussent soudain une société donnée, à un moment donné de son développement, vers telle ou telle forme d’exotisme. Mais le point de vue sociologique ne saurait analyser en profondeur des relations où l’humanité s’est depuis si longtemps engagée. Le sujet est immense et on n’a pas fini de démêler l’écheveau des fécondations et des ressourcements réciproques. Tâche d’autant plus complexe qu’il faut éviter le piège des préjugés, de la mauvaise foi, de l’ingratitude souvent (Roger-Pol Droit, L’Oubli de l’Inde, PUF, 1989).

Notre objectif est ici de rendre compte d’une expérience personnelle d’accès à l’Orient. Cette contribution illustre à sa façon un épisode d’échange fructueux, s’opérant sur un terrain où jusqu’alors on n’avait pas pensé à y aller chercher : le domaine pédagogique.

UN « JE NE SAIS QUOI »

Brillante est la trajectoire — et non opaque, et encore moins occulte — qui m’a amenée à découvrir l’Orient. J’en ai tiré des éléments capables d’enrichir ma pédagogie. Certains esprits forts, que telle cause rend ennemis, s’entendent au moins sur un point : l’incompatibilité entre civilisation d’Orient et civilisation d’Occident. Je ne peux me rallier à pareil postulat. L’Orient, il est vrai, est riche en figures de singulière altérité. Mais l’éloignement dont il nous donne l’image est propre à corriger chez nous certains manques dus à une vision partiale de la réalité.

Rigide, sûr de ses démarches logiques et technologiques, privilégiant les contenus, notre enseignement a longtemps oublié de mettre au programme de ses réformes la notion de développement personnel et donc le progrès intérieur. D’où le décalage entre notre avancée matérielle et la juste appréciation du potentiel humain. Le rationalisme despotique prétend le cerner et le mesurer, mais n’en saisit que des ombres.

Un « je ne sais quoi » joue un rôle décisif dans le succès ou l’insuccès de toute entreprise. L’école n’échappe pas à cette remarque. En vain avons-nous mis en place le projecteur des évaluations, des statistiques, l’appareil des pourcentages, calculs, analyses, afin de traquer ce facteur X.

Comme nous l’a rappelé Saint Exupéry « L’essentiel est invisible pour les yeux ».

LE DETOUR PAR L’AMÉRIQUE

Découvrir cet essentiel a été le but du transcendantalisme américain. Le grand écrivain et penseur Henry David Thoreau en faisait partie. Décidant de se retirer dans les bois, où il resta deux ans, il avait emporté dans ses bagages ces seuls livres : Homère et la Bhagavad Gita, le lecteur vorace de maintes bibliothèques, s’était cantonné à ces deux œuvres-racines.

Les motifs de sa retraite sont concentrés dans un passage fameux qui a inspiré Le cercle des poètes disparus. Ce film a beaucoup secoué la conscience collective occidentale. Est-ce parce qu’au travers d’un questionnement sur le sens de la vie, il propose en filigrane une réflexion devenue incontournable sur les tenants et aboutissants de l’éducation ? Ecoutons Thoreau :

… « Je partis dans les bois parce que je souhaitais vivre à bon escient, n’affronter que les données essentielles de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à m’enseigner et non au moment de mourir découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si précieuse, ni ne voulais pratiquer la résignation, à moins que ce ne fût tout à fait nécessaire.

Je voulais vivre profond et sucer toute la moelle de la vie, vivre hardiment et en spartiate de façon à mettre en déroute ce qui n’était pas la vie, tailler un large andain bien à ras, acculer la vie dans ses derniers retranchements, lui faire mettre bas le masque, et si elle se révélait médiocre, eh bien alors connaître toute l’étendue de son authentique médiocrité et publier sa médiocrité au monde entier, ou, si elle était sublime, le savoir d’expérience et être à même d’en donner un compte rendu exact dans ma prochaine excursion ». (Walden, Chap. 1 « Où j’ai vécu et pourquoi j’ai vécu »)

L’actualité de Thoreau justifie qu’on le cite ici longuement. Porte-parole de notre profond désir de changement il se révèle notre contemporain. J’en ai eu conscience dès les années soixante en découvrant son œuvre à l’occasion d’un programme de littérature américaine.

Alors j’ai pu tout à la fois l’analyser sous la direction éclairée de deux grands universitaires, Roger Asselineau et Maurice Gonnaud et le comprendre par l’effet d’une démarche similaire : un commun désir d’application concrète.

Dans le village de Concord, au Massachussetts, était rassemblée probablement la plus grande collection d’ouvrages traitant de l’Orient en général, et du yoga en particulier, qu’on ait pu trouver en cette moitié de XIXe siècle. Thoreau a fait l’expérience du yoga comme il le relate dans Walden (Chap. IV Solitude). Dans un premier temps cette démarche pour se connaître en profondeur l’a conduit à s’écarter de la foule. Un second temps l’amène, selon une logique de la complémentarité, à entrer dans l’arène.

Les grands principes éternels de liberté étaient en jeu. Thoreau prend ouvertement parti contre l’esclavage. Sa position dépasse le cadre politique. Les moyens et les arguments de sa résistance sont développés dans La Désobéissance civile (Préface et traduction Pauvert, 1968). Ecrit en prison en une nuit, cet essai représente un tournant dans l’histoire des idées. Il inspirera Gandhi dans ses campagnes pour l’indépendance de l’Inde, et l’action non violente de Martin Luther en faveur des droits civiques.

Ce serait résumer très vite l’histoire de ma propre relation à Thoreau, que de mentionner mes traductions de son œuvre et la thèse que je lui ai consacrée (Thoreau « Une haute sagesse au service de l’action » Coll. Philosophes de tous les temps Seghers, 1973). L’essentiel à mes yeux n’est pas là ; il est dans l’influence que la pensée orientale découverte à travers son œuvre, et ultérieurement intégrée dans ma recherche personnelle, a exercé sur ma vision de l’enseignement et sur ma pratique pédagogique.

TENIR SES CLASSES

Tout un monde à gérer a surgi au début de ma carrière d’enseignante. Et ni la formation du CAPES, ni celle de l’agrégation ne m’avaient permis de l’entrevoir. Il émergeait comme un message écrit à l’encre sympathique, soudain rendu visible sur le papier par l’effet de la chaleur. Les textes officiels délimitaient les programmes, demandaient qu’on veille à les appliquer avec rigueur. Aucune mention des moyens propres à les appliquer avec rigueur. Aucune mention des moyens propres à mouvoir l’énergie qui anime une classe. Où l’apprendre ?

J’avais du savoir : en anglais et en américain ; mais j’ignorais comment compenser la déperdition de forces nerveuses que subit un jeune professeur débutant. Aujourd’hui le mal est reconnu à l’envie dans tous les media car il s’est largement amplifié et atteint aussi bien les enseignants chevronnés. La situation des éducateurs affrontés à l’agitation multiforme et grandissante de leurs élèves n’est pourtant pas toujours comprise. Il va de soi qu’ils doivent « tenir » leurs classes et leur langue, s’ils sont en difficulté. Beaucoup, profondément atteints dans leur confiance en eux, laissent leurs forces et une part d’équilibre sur le terrain de l’école.

Cet état de fait a commencé d’évoluer et ce particulièrement à la faveur du Colloque de Chamarande. En mai 1983, nouvellement créées, les MAFPEN (Missions Académiques de Formation des Personnels de l’Education Nationale) proposent à des délégués de toute la France, d’inclure dans la Formation des Maîtres des techniques reposant sur la culture de soi et la reconnaissance fondamentale de diverses manières d’enseigner.

« Faites Otrement » proclamait un panneau. Il y avait là plus qu’une facétie orthographique soixante huitarde. C’était faire appel à l’enseignant reconnu dans sa spécificité en tant que personne. Les ateliers de pédagogie interculturelle, de gestion mentale, d’analyse transactionnelle, et de yoga, proposés en même temps que ceux consacrés à diverses didactiques, ont étonné plus d’un représentant de la France dite profonde. C’était un premier pas. Un défi porté aux routines ancrées profondément dans les comportements.

Dès lors on a admis et compris que ces nouvelles versions du progrès pédagogique pouvaient être conçues sous un mode d’ouverture consciente, et intégrées à une réflexion générale. Et surtout soumises à des adaptations de qualité directement applicables à un contexte de classe.

LA PRESENCE DE L’ENSEIGNANT

La didactique ne peut plus seule occuper le devant de la scène du système éducatif. En réalité pour prendre la bonne mesure de son rôle, il faut désormais faire intervenir un autre facteur : la « présence » de l’enseignant.

Pour parvenir à faire passer la matière qu’il enseigne celui-ci doit être à même de manifester son rôle de transmetteur, qualité dont le développement est au cœur du yoga.

La notion « d’être » est perçue avec plus ou moins de netteté et d’urgence selon la culture à laquelle on participe de naissance. Dans sa tradition, l’Inde a rendu manifeste que quelque chose d’essentiel émanait directement de la personne, et se transmettait dans un vécu verbal et non verbal. Recru de sciences et de savoirs faire, l’Occident en a convenu plus d’une fois, bon gré, mal gré. A la période cruciale de la Renaissance c’est la satire de la scholastique, énorme chez Rabelais, savante et feutrée chez Montaigne dont l’Apologie de Raymond Sebon qui dévoile la vanité des discours des magisters de tous bords. Un peu plus tard, à l’âge éclatant des Lumières, Rousseau, l’autodidacte, remet en cause l’école modélisante de son temps. En plein XIXe siècle, du côté du Nouveau Monde cette fois, Emerson, maître et ami de Thoreau, pose une nouvelle fois le problème et prévient tous les aspirants pédagogues : « Ce que vous êtes parle si fort que je n’entends pas ce que vous dites. »

Et nous voici arrivé au cœur d’un débat qui aujourd’hui encore a le pouvoir de diviser le monde de l’enseignement. Il oppose les partisans des contenus aux partisans du développement personnel. Mais n’est-ce pas un faux débat ? Peut-on instruire sans être apte à « accrocher » l’attention des élèves ? A quoi sert un spécialiste bardé de diplômes s’il se révélait incapable de faire passer les précieuses connaissances longuement acquises à l’université ? A quoi sert une présence rayonnante si elle n’est médiatrice efficace d’une indispensable acquisition de savoirs ? Leur alliance est nécessaire pour une approche pédagogique plus juste et plus efficace.

PROFESSEUR ET YOGI

« On n’enseigne pas ce qu’on sait, on enseigne ce qu’on est ». L’adage n’est en vérité ni d’Orient, ni d’Occident. Il n’appartient ni au passé, ni au présent. La validité en est universelle et l’enseignement quand il le véhicule n’en a pas davantage le monopole. Devant un chef-d’œuvre, et c’est aussi vrai des découvertes scientifiques, on oublie le pays d’origine.

La pratique et la sagesse du yoga sont nées dans le continent subasiatique, il y a au moins 5000 ans comme en témoignent les fouilles de Mohenjo Daro, dans la vallée de l’Indus. Grâce à la justesse de ses propositions, vérifiées par le temps et la science, il s’est perpétué par une filière ininterrompue. Sa transmission appartient désormais au patrimoine commun de l’humanité. Il s’est développé en Occident où on le trouve présent dans les institutions les plus variées : banques, MJC, grands magasins, Chambre des Députés même ! Et bien entendu écoles.

Les peuples orientaux auraient pu être les seuls dépositaires de la vieille science, mais ils la partagent avec nous d’autant mieux qu’ils souffrent eux aussi d’un mal aux formes diverses : le stress. Ses méfaits passent par-dessus les frontières d’Orient et d’Occident. Il sème des troubles de tous ordres qui ne sont pas seulement justiciables d’un traitement médical mais appellent un traitement pédagogique.

C’est bien en premier sur le terrain de l’école, miroir de la société, qu’il faut remédier de toute urgence aux effets délétères de notre mode de vie et à l’agitation qu’y perpètre la mobilité mercurielle des diverses incitations sensorielles. Les invites à se disperser sont multiples et elles entament durablement l’aptitude à la concentration. Cette observation est générale. Et combien inquiète ! Les jeunes souffrent d’une difficulté grandissante à faire attention. Submergés par les informations ils n’arrivent plus à établir de hiérarchie dans la masse de stimuli qui les matraquent de tous côtés.

On déplore la saturation des divers canaux par lesquels cette surabondance mobilise les yeux et les oreilles. N’oublions pas cet autre déversoir de choix ! l’estomac gavé par ce que Joël de Rosnay appelle « La malbouffe ». Marais sacrants de carambars, oasis de sodas aux arc-en-ciels gustatifs forts en chimie. Ajoutons pour faire bonne mesure l’irrégularité des repas. Ces conditions ne sont guère favorables au fonctionnement adéquat des cellules cérébrales. La science donne aujourd’hui un éclairage de plus en plus fouillé des liens corps/mental, de leurs interactions chimiques, électriques et autres. La médecine en tire les conséquences et demande que nous soyons plus attentifs à la nutrition, au mode de vie et à nos réactions face aux émotions. Ces éléments ne sont plus perçus comme étrangers à la qualité de la vie intellectuelle. Nous devons en tenir compte, en particulier dans la conception des rythmes et emplois du temps scolaire.

Mais la personnalité du maître intervient de façon toute aussi décisive. Le travail qu’il opère sur lui-même joue un rôle essentiel. Révélé par la réussite de sa « présence » il est de fait le moyen terme de la transmission.

OBSERVER L’ALTERNANCE

Comme moi-même nombre de mes collègues ont pu constater au travers de leur pratique de yoga, ou la faveur de certaines démarches de pacification intérieure, les changements pour le mieux dans leurs relations aux jeunes. Il est vrai que diminuer les vicissitudes de son énergie, se maintenir en « bonne forme » a pour effet de nous rendre plus disponible à ce qui est, d’observer mieux, d’ajuster, et ainsi d’améliorer les différentes ambiances de classe. Au lieu de plaquer sur l’heure de cours un thème préparé on sait s’adapter sagement et souplement à un vécu qui, non pris en compte, risque de prendre la forme d’un ras-le-bol dangereux. Le moyen de surmonter l’ennui, à la base des rejets conscients et inconscients avec ses conséquences, est de pratiquer l’alternance. Elle répond à des lois de la vie depuis longtemps explorées. Par exemple les exercices impliquant le corps reposent de ceux impliquant l’esprit, et inversement. A une activité kinésique comme le sport ou même l’écriture, on peut faire succéder une écoute, un exercice de créativité.

Bien conduite l’alternance équivaut en effet à une détente car elle rafraîchit les facultés en sollicitant de nouvelles zones du cerveau et en mettant au repos celles qu’avait éveillées l’activité précédente. Des cartographies du cerveau établies à l’aide de techniques d’investigation de pointe ont montré que les aires cérébrales stimulées par la lecture n’étaient pas les mêmes selon que celle-ci s’opérait à haute voix, à voix basse ou encore silencieusement.

Nous abordons ici le vaste domaine de la relaxation. Son importance est maintenant si reconnue que nous serions tentés de passer sous silence un sujet rebattu. Mais le succès ne va pas sans équivoque. Trop souvent on confond le yoga avec la pause et pourquoi pas ? le farniente. Utile, ô combien, dans notre époque d’agitation et de course contre la montre, la relaxation peut être vue comme contre pause du travail mais aussi son prélude. La tâche physique ou intellectuelle suppose une mise sous-tension musculaire ou psychique, capable de rendre efficaces les opérations mentales aussi bien que les réflexes, la détente y prépare.

PACIFIER LE MENTAL

Plutôt que la toute-puissance de la relaxation nous aimerions souligner son rôle subordonné à « la tension vers », c’est-à-dire à l’attention. Ceux qui sont familiarisés avec les enseignements traditionnels transmis aussi bien par Gurdjieff que Krishnamurti, par les maîtres bouddhistes ou par les maîtres zen, connaissent l’importance attribuée à la prise de conscience « Be aware » (awareness). C’est en effet l’injonction qui est au seuil de toute recherche intérieure. Elle évoque le « rappel à soi » qui rassemble les fils épars de l’extraversion comme la « présence d’esprit » qui suscite le mot juste ; ou la « réceptivité » d’où procède la perception de la double réalité, celle du dehors et celle du dedans.

Nous rejoignons notre propos qui est d’éduquer. Il est intéressant de noter la ressemblance de cette qualité de conscience avec celle requise par toute personne (jeune ou moins jeune) en situation d’apprentissage. Si depuis des millénaires, des stratégies et des méthodes ont été proposées pour dompter de la belle manière le mental dispersé, nous gagnerions beaucoup à les connaître et à les adapter.

Les Ecritures tibétaines ont une métaphore récurrente pour décrire cette tendance dissipative. Elle est comparée au comportement d’un singe ivre. L’image pourrait sans difficulté s’appliquer à l’état mental des élèves du XXe siècle, ivres de télé de coca-cola, de néons, de musiques assourdissantes, de zappings qui zigzaguent à travers tous leurs sens !

Quelle surprise à constater aujourd’hui que l’attention soit malade ? Dans sa nature ordinaire cette belle infidèle est fragile. Ses intentions sont aisément déviées par les sollicitations ambiantes, mais aussi par les émotions, les sensations, la fatigue, l’énervement et l’habituation. Elle pâtit d’excès : du trop d’événements comme du trop de monotonie. Les lois qui gouvernent ses éclipses et ses retours ont été répertoriées depuis des siècles et nous pouvons les mettre en regard de la science contemporaine. De cette confrontation témoignent des travaux menés en relation avec des médecins et des chercheurs. Certains ont déjà été publiés (Savoir faire attention, Actes du Colloque RYE, septembre 1989 ; Médecine et Education, Actes du Symposium RYE, janvier 1988).

EDUQUER L’ATTENTION

Il faudra bien que l’Europe en quête d’une politique éducative se penche sur le problème de la reconstruction de l’attention. Sans quoi toutes nos méthodes sophistiquées d’apprentissage se heurteront à la mollesse d’un intellect mal conditionné, étanche à toute valeur profonde, et poreux à toute ambiance médiatique. Mental angoissé de ne rien retenir malgré des brassées d’images, mental complexé par l’intelligence artificielle de ses machines savantes.

Dans cette situation critique il est inévitable que le concept d’intelligence doive être réévalué. Les techniques aussi bien que les analyses théoriques de l’Orient peuvent et doivent y aider.

Techniques d’abord. C’est pour les mettre en place qu’a été créé le RYE — Recherche sur le Yoga dans l’Education —. Elles répondent à la demande de gens de terrain affrontés aux difficultés quotidiennes du métier d’enseignant. Pour répondre aux impératifs d’une « pédagogie différenciée » nous avons proposé depuis 1978 des batteries d’exercices aux modalités d’utilisation variées, suivant l’âge, les capacités, le niveau d’écoute, le moment.

Ces techniques ont été adaptées de la tradition pour s’insérer dans un contexte de salle de classe, le plus souvent entre tables et chaise. Elles tiennent en six points :

1 – Prise de conscience de l’environnement.

2 – Prise de conscience de soi-même.

3 – Opération dos droit.

4 – Respiration correcte.

5 – Relaxation.

6 – Développement de l’attention.

Ceci répond à une graduation qui se fonde sur l’échelle dite de Patanjali, l’auteur indien du code fameux dit Yoga Sutra (Propos sur la Liberté, commentaires des Sutras de Patanjali, Ed. Satyanandashram)

PREALABLE DE L’EXPERIENCE VECUE

S’il fallait présenter la pédagogie d’Orient face à la pédagogie d’Occident comment ne pas souligner la différence radicale de leur démarche ? La première part de la pratique et la seconde de la théorie. Pour l’Oriental en général c’est le vécu d’une expérience qui fonde l’approche de la connaissance. C’est lui qui nourrit le véritable travail d’assimilation. En conséquences point de programmation toute faite, d’étiquettes, de systèmes contraignants pour conduire l’apprentissage qui n’est assujetti à aucun préalable, ni exigence de perfection abstraite et théorique.

Pour l’Occidental sa conviction est bien différente. Selon lui l’acte d’apprendre présuppose la possession d’un bagage intellectuel, d’un « package », souvent verbal et livresque, qui lui tient lieu à bon compte de connaissance nécessaire et suffisante. A l’usage, il doit plus d’une fois admettre que l’immersion dans le concret est plus efficace. Elle entraîne la mise en place de réflexes et de conduites, que la simple prise de contact intellectuelle avait été bien incapable à elle seule d’établir. Alors pour gagner du temps ne faut-il pas accepter de patauger, de tâtonner ?

Cette comparaison est finalement pleine d’enseignements. Elle nous invite à élargir notre action de connaissance. Il faut d’urgence dépasser le sacro-saint intellect et englober ce substrat périphérique qu’est le corps. Alors l’acte d’apprendre peut enfin devenir efficace en passant par une démarche où les sens seront mis à contribution.

Notons à ce sujet que la domination totalitaire de l’audiovisuel peut être heureusement contrebalancée par la revalorisation de l’odorat, du goût, du toucher. Il y a toute une éducation de la vue et de l’oreille à poursuivre certes, mais aussi une éducation de la saveur, des parfums et du tact. Pour ce dernier il peut être développé, entraîné à sentir les fines textures que rencontre le souffle dans les narines et l’appareil respiratoire. Le fil de la vie suit l’échelle subtile des perceptions proprioceptives et nous guide vers les lieux cachés de nos ressourcements.

Le lien entre le corps et le mental est profond et nous apprendrions beaucoup sur les réactions de notre psychisme en devenant plus attentifs à notre cœnesthésie. Un meilleur état de santé, une moindre dépendance des tranquillisants et remèdes en découleraient. Surtout, grâce à cette approche un avantage pédagogique pourrait s’ébaucher : l’apprivoisement des sens internes responsables des sentiers cachés de l’apprentissage. C’est un vaste domaine, peu exploré. Cependant les sciences de l’éducation lui attachent de plus en plus d’intérêt. Et l’on constate que des démarches comme celles d’Antoine de la Garanderie (Gestion mentale), du Docteur Lozanov (Suggestopédie), du yoga (Techniques RYE), de la PNL ou de la Psychosynthèse, ont une répercussion sensible sur le terrain de la classe pour mesurer l’apport du yoga à cet élargissement de la pédagogie contemporaine on se reportera avec profit aux grands textes de la tradition. Ils nous donnent un complément théorique inestimable et principalement le Samkhya Karika (Ed. Trigramme) dont l’exposé sous-tend toute la praxis du yoga.

Corps et mental ont même support. Le mental n’est pas un tout homogène et il n’est pas indépendant du corps. Tout comme ce dernier il participe de la matière, et de même que notre enveloppe physique il est fait d’un agrégat d’éléments qui s’ajoutent les uns aux autres, se répondent et se complètent. Mais chacun de ces composants renvoie à l’existence d’une entité non matérielle ! La Conscience Pure, source véritable de plénitude et par conséquent porteuse du sens, porteuse de joie.

L’INTELLECT N’EST PAS LE DERNIER MOT DE LA PERSONNE

On conçoit que l’affleurement de cette réalité profonde soit intimement relié à l’émergence de la motivation. Qualité éminente.

Associée au bien-être, elle mérite qu’on réfléchisse aux moyens de l’entretenir. Mais la carotte tendue à l’âne pour le faire avancer n’est certes plus l’allégorie plaisante pour l’éducateur bien né, voire re-né.

L’entraînement du mental tel que nous le connaissons devra être révisé. Pour la science yogique il n’est qu’un outil, plus ou moins perfectionné, mais qui ne peut en aucune façon servir de sommet-refuge à la personne. Comment mettre en doute qu’il ne saurait à lui seul tenir lieu de norme de l’Intelligence ? Depuis le début de ce siècle les réactions souvent erronées des intellectuels peuvent en témoigner. Elles signalent les limites d’une instruction qui dérive souvent vers la glorification des idéologies de tous bords, sans référence au concret.

A la lumière de l’expérience nous constatons que notre système éducatif procède d’une conception trop étroite de la nature humaine. D’où une piètre manière de l’élever ! Nous pourrions avec profit adapter à notre enseignement la culture de soi telle que la prône la Tradition, car elle privilégie une perception intuitive aujourd’hui souvent obscurcie : celle du lien d’humanité. Favoriser cette démarche et les recherches qu’elle implique doit être selon nous une priorité pour les éducateurs.

A l’heure où l’on parle de civilisation planétaire ne serait-il pas désastreux que le système éducatif ne fasse rien pour désamorcer en profondeur la montée des fanatismes et l’emprise des propagandes sur un mental emballé, coupé de ses racines ?

On peut aider les jeunes à se servir de leurs facultés. Certaines sont actuellement en jachère. Il s’agit de les réveiller. Non pour façonner et soutenir les dogmes qui divisent, mais pour faire affleurer dans un nouvel esprit de laïcité la vision qui unit : celle de l’interrelation de toutes les choses et de tous les êtres vivants. La prise de conscience de leur environnement les conduira à vouloir le préserver et le défendre.

La perception d’un bien commun à tous, alliée à une fine perception et à la maîtrise de l’énergie à l’œuvre dans leur corps aussi bien que dans celui de la planète, les rendra attentifs à ces lois non écrites qui sont celles de la santé et du bien-être. Une telle expérience fera merveille pour tracer les grandes lignes d’un savoir qui au lieu de détruire, éclaire.

Ainsi bien loin de nous faire croire à l’incompatibilité Orient-Occident, notre expérience d’un yoga adapté à l’éducation nous amène à penser que l’apparente contradiction se résout dans une paisible avancée, hors des ornières du passé.

Nous sommes poussés à des changements autant par raison que par intuition. Souplesse et ouverture d’esprit sont au rendez-vous. Mais il appartiendra aux générations montantes, pas à nous, de mettre en œuvre des certitudes. En tant qu’éducateur à la charnière des deux mondes nous préférons poser la question « Etre ou ne pas être » ?

J’y trouve un écho dans celle que Michel Serres lance dans Le Tiers instruit (Ed. François Bourin, p. 65) :

« Pourquoi s’entêter à ne point nommer l’âme, cette intensité vacante, monde et pensée possibles, au beau milieu du corps, comme une rosace ou un petit soleil ? »

Micheline Flak

Professeur d’Anglais

et fondatrice du R.Y.E