Le Zen Universel: Qui suis-je? (citations)


18 May 2018

 

Voici les pensées de tous les hommes, de tous les âges et de tous les pays — ce ne sont pas seulement les miennes.

Si elles ne sont pas les vôtres autant que les miennes, elles ne sont rien ou presque rien.

Si elles n’enferment pas toutes choses, elles ne sont presque rien.

Si elles ne sont pas l’énigme et la solution de l’énigme, elles ne sont rien.

Si elles ne sont pas aussi proches qu’elles sont lointaines, elles ne sont rien.

WALT WHITMAN, Feuilles d’herbe.

L’enseignement du Zen consiste en un ensemble éprouvé de connaissances et de pratiques, spécialement conçu pour provoquer un état d’illumination de la conscience. L’Occidental qui voudrait atteindre cet éveil spirituel par les moyens du zazen et du sanzen, du jodo et du kufu, du koan et du mondo, sera de toute évidence obligé de réviser profondément son orientation psychologique traditionnelle. Cela n’implique pas pourtant que la « conscience » zen appartienne en propre à un secteur géographique particulier de l’Asie. Dans le monde entier des poètes, des mystiques, des artistes et des philosophes ont partagé et parfois exprimé sur la nature de la Réalité des vues auxquelles le terme de « zen », utilisé comme un adjectif, est applicable. R. H. Blyth a été l’un des premiers à mettre en lumière l’universalité essentielle du Zen et des modes de perception qui lui sont propres.

Encouragée par son exemple, j’ai entrepris de choisir dans la littérature occidentale et orientale des exemples de ces manières de voir et de sentir proches de celles du Zen, en essayant autant que possible d’éviter les dangers de citations détachées de leur contexte.

J’ai groupé ces « illustrations » en six catégories de mon choix, en suivant un ordre méthodique, et en souhaitant que le lecteur veuille bien lui-même suivre cet ordre.

N. W. R.

QUI SUIS-JE?

« Je suis sûre que je ne suis pas Ada, car ses cheveux font de longues boucles, et les miens ne sont pas bouclés du tout. Et je suis sûre de ne pas être Mabel, car je sais toutes sortes de choses et elle, oh ! elle en sait si peu ! En outre, elle est elle et moi je suis moi et — oh ! que tout cela est donc compliqué! »

LEWIS CARROLL, Alice au Pays des Merveilles.

Un homme a en lui plusieurs peaux, couvrant les profondeurs de son cœur. L’homme sait beaucoup de choses, mais il ne se connaît pas lui-même. Trente ou quarante épaisseurs de peau, aussi dures que celle du bœuf ou de l’ours, couvrent son âme. Plonge-toi en toi-même et apprends-y à te connaître.

MAITRE ECKHART.

Comme je montais l’escalier

Je rencontrai un homme qui n’était pas là.

Aujourd’hui non plus il n’y était pas.

Fasse Dieu qu’il soit parti !

HUGUES MEARNS.

Au bruit de la cloche qui résonne dans la nuit silencieuse, je m’éveille de mon rêve dans ce monde de rêve qui est le nôtre. En regardant le reflet de la lune dans l’étang, je vois, au-delà de ma forme, ma vraie forme.

KOJISHEI.

La révolution psychologique, créatrice, où le moi n’est pas en jeu, se produit seulement lorsque le penseur et la pensée ne font qu’un, lorsque est dépassée la dualité qui fait que le penseur contrôle la pensée. À mon avis, c’est cette expérience seule qui libère l’énergie créatrice, laquelle, à son tour, provoque une révolution fondamentale — l’éclatement du moi psychologique.

KRISHNAMURTI, La première et dernière liberté.

Zuigan, chaque jour, s’appelait lui-même : « Maître ! »

Et il se répondait : « Oui, je t’écoute. »

Alors il disait : « Deviens sobre. »

Et il ajoutait à nouveau : « Oui, Maître. »

Il ajoutait ensuite : « Ne te laisse pas abuser par les autres. »

Et il répondait : « Oui, Maître, oui. »

Commentaire de Mumon : Le vieux Zuigan se vend et s’achète lui-même. Il donne un spectacle de marionnettes où il porte un masque pour appeler : « Maître ! » et un autre pour répondre au maître. Un autre masque encore dit : « Sois sobre » et un autre encore : « Ne te laisse pas abuser. » Celui qui s’en tient à un seul de ces masques est dans l’erreur, mais s’il imite Zuigan, il deviendra rusé comme le renard.

Certains disciples du Zen ne comprennent pas que l’homme véritable est un masque,

Parce qu’ils croient à la réalité du moi,

Le moi est le germe de la naissance et de la mort,

Et ce sont les idiots qui voient en lui l’homme vrai.

(La porte sans porte.)

Entre l’idée et la réalité

Entre le mouvement et l’acte

Tombe l’Ombre.

………………………………

Entre la conception et la création

Entre l’émotion et la réponse

Tombe l’Ombre.

………………………………

Entre le désir et le spasme

Entre la puissance et l’existence

Entre l’essence et la chute

Tombe l’Ombre.

T. S. ELIOT, L’Homme creux.

Pour l’alchimiste, il était évident que le « centre » ou ce que nous appellerions le Soi ne réside pas dans l’ego mais hors de lui, en nous mais non dans notre esprit, étant localisé plutôt dans ce que nous sommes inconsciemment, le quid qui nous reste à découvrir. Aujourd’hui, nous l’appellerions l’inconscient, et nous faisons la distinction entre un inconscient personnel et un inconscient impersonnel où nous reconnaissons le symbole et l’archétype du Soi.

C. C. JUNG, Aion.

Chaque homme est multiple à sa naissance et unique à sa mort.

MARTIN HEIDEGGER.

Je ne serai jamais seul,

si nombreux étant ceux

qui se mêlent à ce Moi qui est moi.

RAINER MARIA RILKE.

Je ris tout bas devant mon propre cénotaphe,

Et sortant des cavernes de la pluie,

Tel un enfant de la matrice ou un fantôme du tombeau,

Je me dresse et le détruis à nouveau.

SHELLEY, Le Nuage.

Une étoile me regarde et dit :

« Nous voici, toi et moi,

chacun à notre place…

Que comptes-tu faire ? »

Je réponds : « Autant que je sache,

Attendre et laisser le Temps passer,

jusqu’à ce que vienne mon heure. »

« Moi aussi, dit l’étoile, moi aussi… »

THOMAS HARDY, Attente.

Un jour, alors que notre Maître venait de mettre un terme à la première des réunions quotidiennes au monastère K’ai-Yuan, près de Hung-Chou, moi, P’ei-Hsiu, je pénétrai dans son enceinte. Interrogeant le moine de service sur une peinture murale que j’avais remarquée, j’appris de lui que c’était le portrait d’un moine célèbre.

Vraiment ? dis-je. Je vois en effet son effigie, mais où est l’homme lui-même ?

Le moine ne me répondant pas, j’ajoutai :

Il y a certainement des moines zen dans ce temple ?

Oui, me dit le moine. Il y en a un.

Après cela, je demandai au Maître de me recevoir et lui rapportai cette conversation.

P’ei-Hsiu ! s’écria le Maître.

Oui, Maître ? dis-je respectueusement.

Où es-tu, toi ?

Me rendant compte qu’il n’y avait pas de réponse possible à une telle question, je m’empressai de demander à notre Maître de regagner la salle et de poursuivre son sermon.

(L’enseignement de Huang-Po.)

La mort de tout homme me diminue, parce que je fais partie de l’humanité.

Ne demande jamais pour qui sonne le glas : c’est pour toi.

JOHN DONNE, Dévotions, XVII.

Dieu n’attend de toi qu’une seule chose : que tu renonces à toi-même en tant que créature et que tu laisses en toi la place à Dieu.

MAÎTRE ECKHART.

Toute méditation est basée sur la conviction qu’il nous suffit, pour nous éveiller de la longue illusion du moi, de reconnaître et d’accepter la Réalité, dont nous n’avons jamais été vraiment séparés. Ce faisant, nous cesserons de penser à la Vérité pour la comprendre et la vivre. Nous aurons accompli le passage de la pensée à la connaissance, la transmutation de l’attention en « non-pensée ».

HUGH L’ANSON FAUSSET, La flamme et la lumière.

De même que la Divinité n’a pas de nom et que tout nom Lui est étranger, de même l’âme — car elle est identique à Dieu.

MAITRE ECKHART.

La nature poétique n’a pas d’existence propre, elle est tout et rien. Un poète n’a pas d’identité ; il habite sans cesse un autre corps.

JOHN KEATS.

Je me célèbre moi-même

et ce que je dis de moi vaut pour vous

car chaque atome de moi est aussi bien à vous.

WALT WHITMAN, Feuilles d’herbe.

Toute réalité est une activité à laquelle je participe sans pouvoir me l’approprier. Où il n’y a pas partage il n’est pas de réalité.

MARTIN BUBER.

Oserons-nous ouvrir nos portes aux sources de notre être ? À quoi servent la chair et les os ?

PAUL REPS.

Si ton esprit est l’objet du travail de ton esprit,

Comment éviteras-tu une immense confusion ?

SENG-TS’AN.

Si un homme veut être assuré de la route qu’il suit, il lui faut fermer les yeux et marcher dans la nuit.

ST JEAN DE LA CROIX, La nuit sombre de l’Âme.

La naissance n’est pas un acte, c’est un processus. Le but de la vie est de naître pleinement, mais sa tragédie est que la plupart d’entre nous meurent avant d’être vraiment nés. Vivre, c’est naître à chaque instant. La mort se produit quand on cesse de naître. Physiologiquement, notre système cellulaire est en état de naissance continuelle ; mais psychologiquement, la plupart d’entre nous cessent de naître à un certain point.

ERICH FROMM, Bouddhisme zen et Psychanalyse.

Comme le soulignent beaucoup de textes sacrés de l’Orient, la vraie naissance est malaisée à atteindre. Les Maîtres thibétains déclarent : « Seul le sot gaspille la chance extraordinaire qu’offre l’atteinte de la naissance humaine. »

W. Y. EVANS-WENTZ, Préface au Sutra de Diamant.

Heidegger commence ses causeries aux étudiants de Fribourg en leur parlant de la situation de l’université et des problèmes de la vie contemporaine. La philosophie elle-même, leur dit-il, commence avec notre souci de notre environnement immédiat. « Qu’est-ce que la philosophie ? C’est philosopher. Et qu’est-ce que philosopher ? C’est transcender. » Qu’est-ce que transcender ? C’est prendre conscience de soi en tant qu’homme à la fois soumis aux contingences et indépendant d’elles. C’est aller directement à l’objet, dans l’éclair de conscience que Platon comparaît à une étincelle qui s’enflamme. C’est découvrir la signification de l’être en observant sa manifestation en soi-même, lorsqu’on travaille ou dans les diverses circonstances de la vie quotidienne.

Lorsque nous devenons conscients non point du bien ou du mal d’un acte isolé, non point de la conscience elle-même considérée comme une force prudente nous épargnant des ennuis, mais du sérieux de la vie considérée comme un tout, comme un ensemble de possibilités qu’il convient de réaliser à temps et avant ma mort, alors nous atteignons à l’Existence. Seul le Soi qui existe dans la durée et qui associe le passé et l’avenir dans l’unité du présent et de ses possibilités peut accomplir cela.

JULIUS SEELYE BIXLER, Revue de Théologie de Harvard.

Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé cela est fondé sur nos pensées et fait d’elles. Si un homme parle ou agit avec une mauvaise pensée, la souffrance le suit comme la roue du chariot suit le sabot du bœuf.

Tout ce que nous sommes est le résultat de ce que nous avons pensé : cela est fondé sur nos pensées et fait d’elles. Si un homme parle ou agit avec une pensée pure, le bonheur le suit comme une ombre qui ne le quitte jamais. »

(Dhammapada.)

Le Bouddha dit : « Pensez à ceci : bien que chacun des quatre éléments dont est fait le corps ait un nom, aucun d’entre eux ne constitue une partie de l’être véritable. En fait, celui-ci n’a pas plus d’existence qu’un mirage. »

(Sutra des Quarante-deux Sections.)

L’homme moderne, nous disait un philosophe hollandais, n’est qu’un barbare raffiné. Par « être barbare », nous entendons tout homme en qui les processus d’avidité du moi et toutes les violences qui en découlent sont dans la plénitude de leur expression. Telles sont précisément les qualités essentielles qui sont actives dans l’individu, cet élément constitutif du monde. Toutes nos structures sociales, religieuses, morales sont basées sur la réalité du moi dont elles encouragent l’expression dans tous les domaines. Tel est le drame fondamental de la civilisation dite « chrétienne ». Considérant dès le point de départ la réalité absolue du « moi », il était inévitable que celui-ci s’affirme avec les caractères de violence et de cruauté dont nous subissons tous les conséquences, dans les drames actuels.

En opposition radicale à ce qui précède, la notion de base essentielle du Bouddhisme est l’impermanence du « moi » et de toutes choses.

ROBERT LINSSEN, Essai sur le Bouddhisme en général et le Zen en particulier.

Bassui écrivit la lettre suivante à un de ses disciples qui était sur le point de mourir : « L’essence de ton esprit n’est pas née ; elle ne mourra donc jamais. Elle n’a pas d’existence périssable. Ce n’est pas une absence, un simple vide. Elle n’a ni couleur ni forme, ne connaît ni le plaisir ni la souffrance.

« Je sais que tu es très malade. Comme un bon disciple du Zen, tu affrontes la maladie sans que ta sérénité en soit affectée. Peut-être ne sais-tu pas exactement qui en souffre, mais pose-toi cette question : qu’est-ce que l’essence de l’esprit ? Pense seulement à cela et cela te suffira. Ne désire rien. Ta fin n’en est pas une. Elle est un flocon de neige qui se dissout dans l’air pur. »

PAUL REPS.

Au centre de moi, en ce centre encore inconscient aujourd’hui, réside l’homme primordial, uni au Principe de l’Univers et par lui au tout de l’Univers, se suffisant totalement, Un principiel, ni seul ni non seul, ni affirmé ni nié, en amont de tout dualisme. C’est l’Être Primordial, sous-jacent à tous les « états » égotistes qui le recouvrent dans ma conscience actuelle.

Parce que je suis ignorant aujourd’hui de ce que sont en réalité mes états égotistes, ces états constituent une sorte d’écran qui me sépare de mon centre, de mon Moi Réel. Je suis inconscient de mon identité essentielle avec le Tout et je ne me considère qu’en tant que distinct du reste de l’Univers. L’Ego, c’est moi en tant que je me considère comme distinct. L’Ego est illusoire, puisque je ne suis pas en réalité en tant que distinct ; et tous les états égotistes sont également illusoires.

HUBERT BENOIT, La Doctrine suprême selon la pensée zen.

J’ai dit qu’une question est posée à l’homme par le fait même de son existence et que cette question naît de la contradiction qu’il porte en lui : il est dans la nature et en même temps il transcende la nature dans la mesure où il se connaît en tant qu’être vivant. Tout homme qui écoute cette question, qui s’applique à y répondre, non seulement par la pensée, mais par la totalité de son être, et qui voit dans cette tentative de réponse le but suprême de la vie, est un homme « religieux ». Tous les systèmes qui essaient de donner, d’enseigner et de transmettre cette réponse sont des « religions ». En revanche, tout homme ou toute culture qui veulent rester sourds au problème existentiel sont irréligieux (…) Si souvent qu’il « pense » à Dieu ou qu’il aille à l’église, quelle que soit son adhésion aux idées religieuses, s’il reste sourd au problème essentiel, s’il n’y a pas de réponse, l’homme piétine, il vit et meurt comme vivent et meurent les millions de choses qu’il produit — parce qu’il pense à Dieu au lieu de s’identifier à Lui.

ERICH FROMM, Bouddhisme zen et Psychanalyse.

Quel est le prix de l’Expérience ? Les hommes l’achètent-ils avec une chanson — ou la Sagesse avec une danse dans la rue ? Non, l’homme doit payer cela de tout ce qu’il possède…

WILLIAM BLAKE.

Sois l’objet de ton étude

Cela dont tu es partie

Et la conscience que tu en as,

C’est cela que tu es en réalité.

Tout ce qui est hors de toi

Est aussi en toi.

SOLOMON TRIMOSIN (1598) (cité par C. G. Jung).

Regarde en toi : tu es le Bouddha.

(Parole de Bouddha.)

Le Royaume des Cieux est en vous.

(Parole du Christ.)

(Extrait de l’anthologie : Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1968)


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