A. – M. Cocagnac : L’église et les mystères perdus


19 Feb 2011

(Revue Question De. No 22. Janvier-Février 1978)

L’Eglise craque de toutes parts et nul ne sait encore si ce grand corps s’étire ou se déchire. L’adolescent s’étire pour grandir et le dormeur pour s’éveiller, mais le corps peut aussi connaître d’intimes déchirures, et l’esprit, des schismes qui sont les failles du cœur. Ainsi, sans le savoir l’homme tout entier se retrouve dépecé. Les bruits que laisse entendre aujourd’hui le corps de l’Eglise sont de nature inquiétante. Croissance ? Métamorphose ? Rupture d’anévrisme ? Le sens de cette rumeur échappe. Une certaine ironie amère parle des craquements arthritiques d’un organisme qui se survit. L’espérance qui n’abandonne pas certains les pousse à évoquer la métamorphose des insectes : le crissement de ces déchirures prélude à la naissance du corps nouveau, à l’abandon des gaines durcies de la chrysalide. Ils citent saint Paul : « Abandonnez les vieux ferments, devenez les « azymes », les pains purs de la nouvelle Table. » Ils se souviennent de la parole de Jésus : « Le vin nouveau n’est pas fait pour de vieilles outres. »

L’ambiguïté, le délire de ces images rebutent les esprits cohérents : cela ne veut pas dire qu’ils créent nécessairement la confusion. Il n’en va pas des choses de la vie comme de la mécanique. Ce trouble, ce chaos que perçoit une certaine logique deviennent possibilité d’un ordre nouveau aux yeux d’un esprit moins géométrique. L’imprévu n’était peut-être pas imprévisible. Un loyal examen de conscience empêche l’inquiétude de virer à l’angoisse. Je pense, pour ma part, qu’il faut avoir l’esprit démesurément rectiligne pour voir dans le chaos actuel de l’Église une catastrophe définitive. Le chaos peut être aussi le moment nécessaire d’un cycle de rénovation. La communauté des croyants progresse selon une spirale ascendante qui n’ignore ni les éclipses ni les passages par l’ombre. Les étapes chaotiques font partie de cette ascension tourmentée.

L’homme connaît, au cours de sa vie, plusieurs âges critiques. « Critique » signifie ici « qui contraint à choisir ». L’adolescent, l’adulte, l’homme sur son déclin se trouvent acculés à de telles déterminations. Cette « critique » alors semble dure, elle suppose des éliminations douloureuses. Elle doit écarter le relatif pour découvrir l’essentiel. L’enfant abandonne un certain droit au jeu, l’homme mûr quelques illusions du pouvoir et le vieillard l’espoir d’être temporellement immortel.

L’Eglise connaît aujourd’hui un âge critique : c’est la preuve de sa vie. Si le terme d’autocritique n’était pas, parfois, si malsonnant, il faudrait l’appliquer à l’urgent discernement qui s’impose maintenant à sa conscience.

Les remarques qui vont suivre sont, en ce sens, critiques. Elles ne constituent pas un jugement porté de l’extérieur mais l’évaluation, aussi honnête que possible, d’un homme qui considère, avec un mélange homogène de gravité et d’humour, trente-cinq ans de son existence passés au service actif d’une Eglise en chantier.

LES PROFESSEURS ONT REMPLACE LES MYSTAGOGUES

Bien des choses restent obscures dans la prime enfance de l’Eglise. Nous ne prétendons pas ici simplifier la grande complexité que nous désignent les spécialistes. Une certitude émerge cependant : le christianisme n’est pas originellement un système de pensée, mais une communion d’espérance et de charité. Il s’agit donc d’un vécu suscité par le rayonnement mystérieux d’un personnage partiellement insaisissable : Jésus de Nazareth. Ce vécu n’est pas homogène. On repère très tôt dans la jeune Eglise une dialectique entre ce que confesse le groupe des croyants et les explorations mystiques d’un certain nombre d’aventuriers de l’esprit. L’évêque surveille la structure de foi et de mœurs du groupe qu’il a en charge. Le moine dépasse toujours par le haut ce qui détermine la structure de l’Eglise « laïque ». Ce jeu entre la mesure et l’excès, la vertu et la passion est le facteur dynamique, inquiétant, bouleversant du jeune corps ecclésial.

Entre ces deux pôles passe un courant de vie non dépourvu d’étincelles : les problèmes extérieurs de la jeune communauté chrétienne manifestent l’ardeur d’une intense existence spirituelle. Le groupe de croyants réunis en Eglise particulière fondée par un Apôtre entend rattacher sa règle de vie au message du Christ. Ce message, en réalité, nous échappe en partie, en raison de sa transcendante simplicité ; les premières chartes de la vie chrétienne sont déjà des transcriptions d’un discours que Jésus proféra en paroles, en actes, en miracles et, pour finir, par la mort sur la croix. Certains le sentent. Les divergences sont significatives. Il y a place pour une aspiration qui dépasse le cadre d’un entendement communautaire de la foi.

Un contact vivant entre les moines et les fidèles

C’est alors que les moines interviennent dans la vie de l’Eglise. Le monachisme n’est pas originellement chrétien. Au-delà des antécédents ascétiques repérables dans la Bible ou dans la tradition égyptienne, on trouve des solitaires, des yogis dans les temps les plus reculés de l’histoire de l’Inde. Quant au bouddhisme, il réunissait des communautés monastiques plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Les liens historiques entre l’Inde et l’Europe ne sont pas dans ce domaine évidents, mais le fait demeure : l’idéal monastique est antérieur au christianisme. Très tôt pourtant, l’Eglise chrétienne accueillera le monachisme. On pourrait tout aussi bien dire que les moines s’imposeront, presque par force, dans la communion des chrétiens.

Entre les groupes chrétiens de fondation apostolique et le mouvement monastique (ermites et cénobites) va s’établir un contact vivant, arc électrique jailli entre deux électrodes. Les grands témoins de la foi seront des Pères-du-désert (ou de la solitude) avant de devenir des évêques. Cette rencontre de deux itinéraires différents a certainement été à la source des plus grandes richesses de l’Eglise. Mais que le chemin initié par Bouddha ait pu recouper la voie du Christ, voilà qui est fait pour dérouter les esprits par trop « linéaires » que nous évoquions plus haut. Le vécu spirituel des moines a rejoint le vécu des « Eglises » menant l’existence séculière. Un des fruits de cette rencontre est la création de la liturgie. Les premiers solitaires se méfiaient un peu du rite, de ses splendeurs capables de fasciner et de détourner l’esprit de l’essentiel. Peut-être étaient-ils aussi les lointains héritiers des premiers bouddhistes qui contestaient violemment la raison d’être du sacrifice védique. Ce sont pourtant de grands moines qui deviendront les Pères de la liturgie orientale : Basile, Jean Chrysostome, etc. Cette symbiose entre deux modes de vie différents, monastique et laïque, a permis à la théologie naissante de montrer toute sa vitalité. Moine devenu évêque, l’ascète apportait à la communauté chrétienne l’acquis de son vécu en profondeur. Il devenait ainsi un mystagogue, un initiateur, l’homme qui fait entrer dans le mystère. Il héritait cependant des soucis pastoraux des anciens surveillants (épiscopoi) de la communauté apostolique. Capables de manier l’instrument dialectique mais aussi de proposer l’homélie, ces Pères de l’Eglise étaient des théologiens au vrai sens du terme. Ils apportaient aux croyants le témoignage d’une doctrine préalablement vécue dans des exercices de contemplation qui élargissaient considérablement les portes de leur perception spirituelle.

La rupture entre la doctrine et le vécu

On appelle aujourd’hui théologien un professeur d’université chargé d’un enseignement théorique, même si sa discipline possède un objectif concret. Cette mutation, qui s’est accomplie au Moyen Age, confirme encore actuellement le théologien dans la fonction d’un enseignant. Certes il ne manque pas de nos jours de théologiens conscients de cette difficulté, mais leur statut n’a pas changé. Pour moi, une conviction demeure : cet état de fait coupe l’homme de la doctrine du vécu chrétien et poursuit un processus très regrettable d’intellectualisation de la foi. Tout s’est joué autour du concept de science.

Au Moyen Age, certains théologiens pensaient encore que leur discipline était « scientifique », parce qu’elle dépendait de la science que les « élus » (c’est-à-dire ceux qui après leur mort voyaient Dieu) avaient de la divinité. Ainsi la théologie était-elle subordonnée à la plus haute « science », la contemplation directe du Seigneur. Un tel concept ne pouvait plaire à des hommes qui, dès la Renaissance, commençaient à avoir de la science une tout autre notion. Le développement des sciences humaines, histoire, philosophie, archéologie, la technique logique des philosophes ont contribué à faire du théologien à ses propres yeux un homme scientifique au sens moderne du terme. Or, il faut l’avouer, nous sommes ici encore en pleine équivoque. Les mathématiciens et les physiciens d’aujourd’hui considèrent avec un intérêt très condescendant les « sciences » humaines. Dans le meilleur des cas, ils leur accordent ce titre de sciences en l’affectant mentalement du coefficient de certitude le plus bas.

Cette prétention de la théologie au statut scientifique procédait en fait d’un double désir. L’un, très louable, est la pente naturelle de l’esprit vers la précision ; l’autre, plus suspect, est l’acquisition d’un pouvoir. Ainsi les évêques se sont-ils souvent inclinés devant les théologiens dont les arguments étaient parfois renforcés par des armes inquisitoriales ou politiques. Se confinant dans le rôle d’administrateurs, ils cédaient alors le pas, dans l’ordre de la pensée, aux robes noires et aux bonnets carrés. Ainsi les professeurs de théologie ont-ils pris l’habitude de tout régenter en matière de liturgie, de pastorale et de morale.

Voici donc une des causes de la crise actuelle : l’acquisition du pouvoir par les clercs enseignants a supposé une intellectualisation de la foi. C’est la grande misère du christianisme occidental contemporain. Le « Docteur » a coupé la foi de son vécu, il l’a entraînée dans des formes de scolastique aberrantes dont la pire n’est peut-être pas la médiévale. Que dire, de nos jours, de la pensée attirée dans un piège verbal, de courants où la mode fait loi, de propositions où le Verbe émietté se répand en pures paroles ? Je crains que la réforme liturgique contemporaine ne doive ses actuelles difficultés à cette domination des théologiens. Dans un tournant trop brusque, on a perdu la trace des cheminements nécessaires à tout acte de culte collectif : contemplation mystique, création artistique née d’une rumination des données de la foi, besoin de la fête populaire, force de l’incantation.

Les communautés de base qui ont fait si peur aux tenants du système pyramidal avaient perçu ces problèmes. Elles n’ont pu cependant rejoindre l’autre pôle, celui de l’expérience de Dieu vécue tout ensemble par l’individu et par la communauté. Elles se sont souvent tournées vers d’autres combats mais là, en rase campagne, elles offraient une cible facile à l’artillerie lourde des pouvoirs hiérarchiques. La communauté de base capable de réussir devrait pouvoir montrer à l’Eglise l’exemple irréfutable d’une expérience de Dieu. De tels groupes ne peuvent être seulement des assemblées de gens de bonne volonté. Un entraînement, des entraîneurs sont nécessaires, car le jeu avec Dieu est un sport qui refuse les amateurs comme chefs.

Qui prendra le relais des anciens moines ? Les ordres traditionnels montreront-ils une vigueur nouvelle ? Quels maîtres, quels gourous, quels hommes inspirés, initiés à une pratique avancée de la foi et de la charité peuvent constituer aujourd’hui l’autre pôle, celui sans lequel ne peut jaillir l’arc vivant du courant de la foi ?

Bien des hommes cherchent de nos jours une telle synthèse dans des réalisations sectaires qui souvent nous irritent. Là, trop souvent, la religion se fait magna sous l’obédience d’esprits confus, ou dominatio à l’instigation de cerveaux malins (Religion is energy and energy is money). Il est cependant honnête de se demander ce qui fait courir de la sorte l’humanité désemparée. En fait, ces êtres sont en quête d’un milieu capable de susciter et de développer un vécu spirituel. Ils ont besoin d’être irradiés par des êtres radioactifs, chargés d’espérance et de tendresse au terme d’un long cheminement. Le chemin qui passe par le Christ a fait jadis ses preuves. Retrouverons-nous le tracé de cet itinéraire ? Ils ont besoin d’être immergés dans un groupe qui, par osmose, puisse nourrir leur désir profond. Leur pain ne saurait être une doctrine abstraite, émiettée, desséchée en concepts et en mots. Ils réclament une infusion de vie. Les jeunes qui n’hésitent pas à faire le voyage de Londres pour écouter Krishnamurti reviennent tous avec les mêmes paroles : « Ce qu’il dit est simple, direct, vécu : ce doit être vrai ! »

DANS LE MONDE ?  HORS DU MONDE ?

MAIS ENFIN, DE QUEL MONDE S’AGIT-IL ?

Saint Jean met dans la bouche du Christ ces paroles : « Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. » Il s’agit des Apôtres, c’est pourquoi il ajoute : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. » L’emploi que fait l’Evangéliste de ce terme est si mystérieux qu’il a suscité de nombreux commentaires qui tournent tous autour de la même question : Le monde est-il bon ou mauvais ? Saint Jean répond peut-être à une question assez différente. Etre dans le monde sans être du monde est une question que se pose la jeunesse d’aujourd’hui. Les contradictions de son comportement traduisent sous forme de dilemme une interrogation fondamentale qui ne conduit pourtant pas nécessairement à une impasse.

Les jeunes (et les moins jeunes) veulent être « in » car l’américain est devenu la langue sacrée, ésotérique de la nouvelle génération; tant celle des minets que des loubards, des pops ou des punks. Etre « in », c’est être en contact étroit avec les variations de son époque pour ne pas rater la mutation importante qui s’annoncera de manière imperceptible pour ceux qui ne sont pas « branchés ». Il faut pour cela assumer tous les problèmes, les angoisses, les espérances de son temps, entrer dans les courants et les remous du monde. Notons en passant qu’un tel langage s’entendait naguère dans les milieux d’une action catholique, bien avant la génération des admirateurs de Bob Dylan. De quel monde s’agit-il ?

Les jeunes générations cherchent à élargir leur vision du monde

D’une manière paradoxale, les mêmes jeunes pensent qu’être « in », dans le courant, c’est aller aussi à contre-courant ou, mieux encore, au-delà du courant, tenter d’atteindre l’autre rive. Ils pensent que la vision du monde inculquée par leur éducation, leur culture, doit être dépassée : ils cherchent à élargir à tout prix leur perception de ce monde. Ici la transgression, dépassant le plan de la morale, devient franchement une rupture métaphysique. L’ennui n’est pas pour eux un malaise transitoire, c’est la question fondamentale posée à toute conscience humaine. Refouler cette interrogation leur semble, à juste titre, une opération malsaine, ils entendent la ramener au premier plan de leur souci.

Le monde, en effet, ne s’identifie pas à ce que nous révèle la perception ordinaire. Le témoignage du « bon sens » ou l’« anthropologie structurale » ne sont que des mesures imposées au réel. Elles permettent de vivre, d’agir. Certains toutefois, pour leur bonheur ou leur malheur, sentent que le monde, dans sa totalité, est un plus, un au-delà de tout ce que l’esprit humain peut sentir, percevoir, concevoir. A chaque étape d’une plus grande clairvoyance, ces êtres souffrent d’une insatisfaction : ce plus les fascine, qu’ils voudraient embrasser d’un seul regard. Ils souhaiteraient même parfois pouvoir s’endormir dans une inconscience béate, mais la pression de l’au-delà se fait plus active, les bombarde de messages, les enveloppe d’un réseau de signes dont ils cherchent à tâtons le code et le nœud.

Un écho de cet appel conduit les jeunes vers les falaises abruptes des drogues chimiques, musicales, vacancières, etc. L’ennui radical, le dégoût de vivre, la marginalisation sauvage proviennent de cette surconscience encombrante, inutilisable, et même redoutable lorsque nul maître n’est là pour tendre la clef du secret.

Une certaine soif mystique se perd dans le brouillard lumineux que dégage un pressentiment trop vif pour ne pas fasciner et trop confus pour éclairer, guider, conduire à terme l’âme altérée par ce désir.

Le christianisme a longtemps été une institution capable de piloter la conscience humaine dans les passes et les récifs de sa recherche intérieure. La synthèse entre le message du Christ et les très anciennes pratiques ascétiques suscitait des hommes capables d’élargir leur perception du monde dans la clarté de Dieu. Ce que vivaient ces pionniers de l’espace intérieur était monnayé par des hommes de génie pour les fidèles d’une communauté humaine soumise aux exigences du travail, brûlée par les passions, meurtrie par les événements d’une rude existence. Ces voyants et ces pasteurs, au terme d’un entraînement spirituel rigoureux, considéraient le mystère de Dieu et de l’Incarnation sous l’angle de vision le plus vaste. Ils étaient capables d’intégrer dans ce champ les manifestations de conscience que nous désignons aujourd’hui par le terme réticent de connaissance paranormale. La coïncidence des techniques intellectuelles avec de vigoureuses insufflations de l’Esprit amenait la communauté à un point d’équilibre parfait, parce que très haut placé. La « statique » des choses spirituelles suit en effet la loi de l’antigravité : la grâce joue avec la pesanteur un jeu subtil que ne saisiront jamais les esprits terre à terre.

Les techniques chrétiennes d’élargissement de conscience

L’ascèse, le jeûne, un certain yoga, l’incantation sont de soi des choses bien païennes, vécues depuis le néolithique dans les coordonnées spirituelles les plus variées. Ces efforts qui ne sont que des moyens ont pourtant permis un élargissement du champ de la conscience humaine pour mieux accueillir le message du Christ. Ils n’avaient pas pour but d’acquérir, dans le cadre de l’Eglise, des « pouvoirs » aussi spectaculaires qu’inutiles : ils changeaient la face du monde en réfractant dans le cristal des cœurs la lumière de l’Esprit. Ce qui change en effet n’est pas le monde mais son visage, et ce visage dépend de la mesure qu’on lui applique. Passant au-delà de la maya, de la mesure étroite de la perception habituelle, on entre dans un nouveau domaine qui est l’espace normal de la foi.

Certes, les pratiques fakiriques de certains ascètes chrétiens nous dépassent. Ce genre de sport relève d’un tempérament qui n’est plus celui du modèle courant de l’organisme humain. D’autres moyens pourtant sont à la portée de notre cœur. Ils sont moins spectaculaires, mais tout aussi efficaces pour passer les frontières de notre nuit.

L’intérêt des chrétiens d’aujourd’hui pour le yoga n’est pas une lubie, une mode. Ils ont compris que la maîtrise de certaines puissances de l’organisme humain excluait toute violence. Une certaine régulation interne suppose un cheminement de douceur et de silence. Ainsi l’homme tout entier, conscient de son unité qui dépasse la division grossière de l’âme affrontée au corps, peut entrer dans le monde d’une conscience élargie. Ainsi réintégrée, la forme organique d’un être devient pour lui le moyen de saisir une réalité plus vaste. Il agrandit ainsi l’échancrure phénoménale qui se prenait pour la porte immuable du savoir.

Tout cela nous ramène vers le « monde » de saint Jean. Ce monde mis en question est peut-être l’univers construit par une perception limitée, utile, indispensable pour la vie du groupe, mais barrière devant un au-delà présentement désirable. Le moine, écarté, solitaire est un voyant qui discerne cet ailleurs dans l’optique de son unité retrouvée. Il provoque le laïque à une semblable expérience. Ce faisant, il entre inévitablement en conflit avec les gardiens du groupe, mais au-delà des gardiens on trouve des sages qui savent que le plus grave péril pour une société est l’ennui. Ils n’ignorent pas qu’il est au cœur de l’homme une insatisfaction profonde. L’argent, le travail et la réussite ne sauraient la guérir.

Vaincre le monde c’est, tout en faisant face aux obligations de la condition humaine, ne pas abandonner la quête de l’Autre Visage, secret d’une totalité qui peut seule nous combler.

Dans la mesure où l’Eglise retrouvera cette perception habituelle de l’inhabituel, elle reprendra du même coup sa transparence proprement divine. Bien des habitudes prises, consacrées, bénies, ancrées, risquent d’être remises en question. Mais finalement la barque de saint Pierre n’est pas un vaisseau à l’ancre. Il est fait pour la haute mer.

L’Eglise est aussi une réalité vivante, un corps animé par le Christ et l’Esprit. Cet organisme est un peu pétrifié par ses résistances, raidi par trop de mécanismes de défense. Quel réformateur peut lui rendre sa souplesse originelle, sa disponibilité fondamentale ? Seul l’Esprit de Dieu peut lui susciter les êtres illuminés qui, portant au-dessus des combats de détail le témoignage rayonnant de leur vie, rappelleront les exigences fondamentales du Père sur le corps mystique de son Fils.

A.-M. Cocagnac