Jean E. Charon : L’électron spirituel


25 Mar 2014

(Revue Science et Avenir. Numéro Spécial No 42. Dieu et la science. Sans date, probablement milieu des années 1980)

 Pour Jean E. Charon, si les biologistes s’accordent à reconnaître qu’au bout de leurs recherches ils ne rencontrent pas l’Esprit, celui-ci, au contraire, existerait pour certains physiciens. Qui l’ont même identifié.

 Deux grandes disciplines scientifiques, la biologie et la physique, semblent aujourd’hui en désaccord sur un aspect de la Connaissance qui nous concerne tous au premier chef : le problème de l’Esprit. Une large part des biologistes adhère en effet à l’idée que, au bout de leurs recherches, ils n’ont rien rencontré ressemblant à ce qu’on a coutume de désigner comme l’Esprit. « Désormais, à quoi bon parler d’Esprit ? », affirme par exemple Jean-Pierre Changeux (L’Homme neuronal, Fayard, 1983.), professeur au Collège de France et à l’Institut Pasteur. On connaîtrait suffisamment bien maintenant, d’après Changeux, la « mécanique » de ces cellules nerveuses nommées neurones, qui se retrouvent similaires chez tout le Vivant, et seraient le support des phénomènes psychiques ; ces neurones traduisent leurs interactions entre eux ou avec le milieu extérieur au moyen d’une production de signaux électriques ou chimiques bien connus par la physique de la Matière seule. Alors, pourquoi faire entrer dans la représentation des phénomènes psychiques autre chose que les réactions physiques de la matière inerte ? Pourquoi associer à la biologie une notion aussi « métaphysique » que celle de l’Esprit ?

Sur l’autre versant de la science on trouve les physiciens. Eux aussi étudient la Matière : et, au cours de ces quinze dernières années, le concept d’Esprit est au contraire progressivement devenu toujours plus central en physique ; au point qu’on n’hésite plus ici à parler aujourd’hui de la « participation directe » de l’Esprit aux phénomènes observés (J.A. Wheeler, directeur du Centre de physique théorique à Austin, Texas). Admettre comme nécessaire de tenir compte de l’Esprit dans la représentation des phénomènes, n’est-ce pas supposer aussi l’existence d’une réalité nommée Esprit ? Y aurait-il donc deux sortes de Matière, une pour les physiciens, l’autre pour les biologistes ? Certes, cette Matière entre chez les biologistes dans des structures complexes, comme celle des neurones de notre cerveau ; mais si le physicien, pour sa part, prétend devoir associer l’Esprit à la représentation de la Matière dès le niveau des atomes individuels, il paraît difficile aux biologistes de soutenir que cet Esprit aurait disparu quand ils considèrent la Matière complexe, c’est plutôt au contraire qu’on pourrait s’attendre, l’Esprit s’intensifiant encore avec la complexité.

Ce qu’est l’Esprit pour les physiciens

Curieusement, on constate à l’examen que les biologistes optent généralement pour un matérialisme inconditionnel de la Nature en s’abritant derrière l’idée (1) qu’il n’y aurait d’autre définition claire de l’Esprit qu’en termes de ses constituants purement matériels : l’Esprit ne serait qu’une « émergence » se manifestant à partir d’un certain degré de complexification de la Matière brute et pourrait être entièrement justifié par des relations physicochimiques.

Mais les physiciens sont gens rigoureux, et s’ils estiment aujourd’hui nécessaire de parler d’Esprit, c’est qu’ils ont été d’abord capables de donner une stricte définition du mot Esprit, afin de bien préciser de quoi ils ont l’intention de parler.

Définir l’Esprit, c’est identifier celui-ci sans ambiguïté au moyen des attributs que chacun de nous lui reconnaît, dont les trois principaux sont les suivants :

L’Esprit a conscience de lui-même, je pense mais je sais aussi que je pense. Ceci implique que, grâce à l’Esprit, je suis capable de me penser en tant qu’objet qui pense. C’est ceci qui distingue nettement une structure dotée d’Esprit d’un robot mécanique, comme un ordinateur par exemple [1]. Pour avoir conscience d’être, il faut non seulement être objet dans le monde, mais encore pouvoir être simultanément sujet, c’est-à-dire capable d’occuper (au moins par la pensée) une sorte de position « hors du monde » des objets et posséder ainsi le recul nécessaire pour contempler (au moins par la pensée) les objets du monde, dont éventuellement soi-même en tant qu’objet pensant. Ceci exige l’existence d’un univers de l’Esprit (du sujet conscient) distinct de l’univers de la Matière (de l’objet, fût-il même pensant). Cet attribut de l’Esprit d’être porté par un univers distinct de celui de la Matière interdit dès lors de prétendre pouvoir décrire l’Esprit en termes de Matière, puisque ces deux entités (le sujet et l’objet) se situent dans deux univers dont l’« intersection » est vide, ou se réduit en tout cas spatialement à un seul point.

L’Esprit est un flux continu et spontané de pensée qu’il n’est pas possible d’arrêter. En cela la pensée ressemble beaucoup au temps qui s’écoule, qui ne peut non plus être « arrêté ». Mais la pensée est d’abord « forme », c’est-à-dire étendue spatiale. L’Esprit se caractérise donc comme un univers où l’espace « coule » continuellement comme du temps. En contraste, l’Esprit est toujours également centre de réflexion, il définit ainsi pour le sujet qui pense un éternel présent. Le sujet « se campe » dans le présent de son Esprit comme l’objet peut se camper en un lieu particulier de l’espace. L’univers de l’Esprit doit donc être rapporté à un cadre où espace et temps ont échangé leurs rôles respectifs par rapport à l’espace-temps de l’univers de la Matière : chez l’Esprit l’espace « coule » comme du temps et le sujet pensant s’« arrête » sur l’instant présent comme la Matière (l’objet) peut s’arrêter dans l’espace. En bref, nous dirons que l’univers de l’Esprit est un temps-espace, alors que l’univers de la Matière est un espace-temps.

L’Esprit est libre, c’est-à-dire capable d’initiative. Une image qui peut éclairer cet aspect est celle d’un sculpteur, commençant avec son ébauche de pierre grossière et achevant avec son œuvre d’art où il a fait passer sa pensée dans la forme. Le sculpteur fait ici preuve de son Esprit par sa libre initiative à choisir la forme de sa création. Si l’œuvre d’art est ensuite abandonnée à elle-même pendant de longues années, on verra le temps finir par faire disparaître ce produit de l’Esprit, qui deviendra à nouveau une substance informe semblable à celle dont le sculpteur avait extrait son œuvre. Ainsi, quand le temps s’écoule, l’Esprit engendre spontanément de l’ordre (la forme), au lieu que la Matière seule engendre spontanément le désordre (retour à la substance). On peut encore exprimer ce résultat en disant que, si le temps de l’univers de la Matière est affecté d’un signe toujours positif, on doit penser que le temps de l’univers de l’Esprit est toujours négatif, les deux évolutions procédant de manière complémentaire l’une de l’autre, la marche vers le désordre chez la première étant ainsi remplacée par une marche vers l’ordre pour la seconde.

Les trois observations qui précèdent permettent à la physique de fournir une définition précise de  ce qu’on va nommer Esprit : l’Esprit est un univers temps-espace à temps négatif distinct de l’univers espace-temps de la Matière.

La découverte en physique des univers-trous

Avec cette définition de l’Esprit, il ne restait plus alors aux physiciens qu’à rechercher si un tel univers de l’Esprit, avec les caractéristiques qu’on était conduit à lui attribuer, « existait » vraiment. Notre monde était-il fait non seulement de notre univers « observable » (celui de la Matière), mais encore d’un ou plusieurs univers distincts de celui-ci, qui seraient les porteurs de l’Esprit ?

Les biologistes, perdus dans la forêt des structures complexes qu’ils portaient sous leur microscope, comme on l’a vu, n’y croyaient guère. Mais les physiciens, qui en sont aujourd’hui arrivés à vouloir « disséquer » jusqu’aux particules individuelles de Matière, avaient besoin d’y croire, car il leur fallait l’Esprit pour faire accomplir un pas de plus à la connaissance de la Matière.

Et ce fut l’incroyable de la biologie qui, finalement, devint la réalité de la physique. Ceci s’est produit en deux étapes principales, pendant lesquelles se sont fait toujours mieux connaître ce qu’on nomme aujourd’hui les univers-trous (worldholes).

La première étape débuta avec l’intérêt renouvelé des astrophysiciens pour les trous noirs, qui constituent l’état final des étoiles mourantes. La Relativité générale d’Einstein avait indiqué, dès les années 1920, que les étoiles, en se recroquevillant sur elles-mêmes après avoir brûlé tout leur combustible, atteindraient bientôt un état de densité telle qu’elles « crèveraient » littéralement l’espace, à la façon dont un navire trop chargé sombre derrière la surface de l’océan. Ces étoiles mourantes deviennent alors invisibles, car la lumière ne peut plus sortir du nouvel espace où elles viennent de s’immerger : d’où leur appellation de trou noir. Mais l’aspect le plus intéressant du trou noir est celui-ci : quand il a ainsi disparu derrière l’horizon de notre espace ordinaire, le trou noir devient un lieu de l’Univers où, d’une part temps et espace échangent leurs rôles respectifs ; et, d’autre part, où le temps s’écoule à l’inverse du temps ordinaire (le temps du trou noir s’écoule du futur vers le passé) [2]. En bref, l’espace et le temps des trous noirs sont des régions de notre Univers capables, précisément, de manifester les trois propriétés que les physiciens exigeaient pour conclure à une présence possible dans notre Univers d’une propriété nommée Esprit, avec la définition stricte qu’ils ont donnée à un tel mot.

La seconde étape est venue avec le développement, vers la fin des années soixante-dix, de la Relativité complexe [3], qui prolonge en espace complexe (au sens mathématique) la Relativité générale d’Einstein, et étend notamment les résultats obtenus pour les trous noirs au domaine des particules de matière. Il y aurait ainsi des univers-trous gravitationnels (trous noirs) et des univers-trous forts (particulaires). La question est alors la suivante : peut-il y avoir, parmi les « grains » de matière constituant les atomes, une particule qui se présenterait comme un univers-trou, c’est-à-dire « enfermerait » une région d’Univers ayant les curieuses propriétés d’espace et de temps présentées par les trous noirs ? Un bon candidat pour de telles caractéristiques structurelles était l’électron, qui malgré sa masse non nulle apparaît dans ses interactions dans l’espace observable comme réduit à un point de volume nul. Ne fallait-il pas interpréter ce paradoxe apparent en soupçonnant que ce volume était nul dans l’espace observable parce qu’il était, à l’instar d’un trou noir, situé dans l’invisible ? Effectivement, une étude plus élaborée démontrait bientôt que l’électron, et plus généralement encore l’ensemble des particules entrant dans la classe dite des leptons chargés [4], pouvait en Relativité complexe être représenté par un modèle univers-trou permettant de justifier de toutes les interactions physiques connues de l’électron. Selon ce modèle, l’électron est un véritable petit univers refermé sur lui-même, mais situé, comme un trou noir, de l’« autre côté » de notre espace observable habituel. Ce minuscule univers électronique est en pulsation, comme notre immense Univers cosmologique (mais une pulsation des milliards de fois plus rapide) ; comme notre grand Univers encore, le micro-univers électronique enferme des photons thermiques (mais à des milliards de degrés, au lieu des 2,7 degrés de notre monde observable actuel). Ce sont ces photons (et également des neutrinos, aussi présents dans l’univers-trou électronique) qui vont justifier des interactions physiques connues (faibles et électromagnétiques) de cette particule.

Un modèle de l’électron, alors qu’il n’en existait pas auparavant en physique, (puisque l’électron était assimilé à un point), c’est bien. Mais, en physique, un modèle ne devient un véritable instrument de progrès dans la représentation des phénomènes que si, indépendamment de retrouver les résultats expérimentaux observés, il est en outre une meilleure approximation de la réalité que les modèles précédents. Et, pour la physique contemporaine, l’expression meilleure approximation » n’est nullement une question de sentiment, c’est un critère précis et quantitatif d’estimation [5] : est une « meilleure approximation » de la réalité tout modèle qui permet de diminuer le nombre des interactions indépendantes et le nombre des constantes d’ajustement (dites constantes physiques fondamentales) utilisées pour décrire la Nature. Or le nouveau modèle de l’électron démontre de manière convaincante l’unité des interactions faibles et électromagnétiques (déjà pressentie en physique) ; mais, surtout, ce modèle diminue de manière saisissante le nombre des constantes fondamentales, en permettant le calcul direct, à partir des équations du modèle, de six de ces constantes physiques fondamentales [6]. Ce résultat remarquable conduit à considérer le modèle de l’électron univers-trou, plus brièvement nommé éon [7], comme la meilleure approximation que possède aujourd’hui la physique dans sa représentation de la réalité.

Toute la Matière est porteuse d’Esprit

Si le modèle de l’électron-éon est donc bien la représentation qu’il nous faut maintenant adopter pour cette particule, il convient cependant d’aller jusqu’au bout de ce qu’un tel résultat implique : puisque ce modèle est celui d’un univers-trou, l’électron enferme en lui un espace ayant les propriétés des univers-trous, et témoigne donc non seulement de propriétés physiques, mais encore de propriétés psychiques ; ces dernières sont portées par la lumière enfermée dans cet espace, qui évolue à entropie décroissante (donc en accroissant l’ordre des informations mémorisées) [8]. Ce résultat est d’autant plus lourd de conséquences que la Relativité complexe ne tardait pas à montrer (réf. 3) la parenté étroite entre les leptons chargés et les éléments (nommés quarks) entrant dans la composition des autres particules de matière, à savoir les hadrons (constituants du noyau de l’atome). C’est donc toute la Matière qui devient ainsi porteuse d’Esprit. Cette fois-ci, toute tentative de vouloir étayer une représentation scientifique, fut-elle celle de la biologie, en excluant la réalité de l’Esprit, devient anachronique et caduque. Rien n’interdit aux matérialistes irréductibles d’espérer demain un retour vers leurs thèses, au moyen d’une nouvelle « meilleure approximation » de la réalité. Mais l’attitude scientifique actuelle est de s’en tenir au « meilleur » modèle offert par la physique, qui conclut à l’existence de l’Esprit dans chaque particule de matière. Pour paraphraser Jean-Pierre Changeux, il faudrait aujourd’hui plus correctement affirmer en science : « Désormais, à quoi bon parler de Matière : elle n’est qu’une « projection » de l’Esprit. »

On peut d’ores et déjà distinguer trois grands axes de développement reposant sur cette découverte de la Matière porteuse d’Esprit :

La psychophysique (ou développement post-einsteinien), qui permet à la physique de se poser des questions fondamentales sur la manière dont notre Esprit approche le Réel afin d’en donner une représentation approximative. Les premières études mettent d’ores et déjà en relief l’importance de la pensée mythique (ou intuitive) dans l’élaboration de la pensée scientifique rationnelle. L’Esprit apparaît ici comme le porteur du dialogue entre un Réel où nous sommes immergés et une Réalité faite de la représentation du Réel par approximation successives.

La psychobiologie (ou développement post-teilhardien), qui tient compte des possibilités offertes par la Matière, de mémoriser et organiser l’information et conduit ainsi à un panorama de l’évolution, du Minéral au Vivant, beaucoup moins soumis à l’influence darwinienne du milieu extérieur et du « hasard ». La psychobiologie propose une évolution où vient plus nettement s’affirmer une sorte de transformation spontanée de la Matière pour édifier, avec le temps, par diversification et « inventions », des structures complexes de plus en plus « néguentropiques » (c’est-à- dire plus conscientes).

La psychologie systématique (ou développement post-junguien), s’appuyant sur la reconnaissance de l’unité relationnelle des deux domaines psychiques constituant notre corps : le Conscient, qui est l’expression associée de manière prépondérante à l’information acquise depuis notre conception ; et l’Inconscient, qui est l’expression associée de manière prépondérante à l’information innée (savoir-faire accumulé par la Matière depuis le début du monde, il y a quinze milliards d’années) [9].

Nul doute que cette prise de conscience d’une Matière porteuse d’Esprit va conduire, dans les années qui viennent, à une vision beaucoup plus « spiritualiste » de la science, avec un effort de connaissance moins cloisonnée entre les différentes disciplines du savoir, On aura notamment à considérer dans un contexte renouvelé les interactions entre nos pulsions conscientes et inconscientes, ainsi que les relations entre chacun de nous et le cosmos tout entier.


[1] Les physiciens diront qu’un ordinateur, comme toute chose « matérielle », ne peut fonctionner qu’à entropie non décroissante.
[2] Pour des détails sur cet aspect des trous noirs consulter, par exemple, Gravitation, de Wheeler, Misner et Thorne, Freeman, San Francisco, 1973.
[3] Jean E. Charon, L’Esprit et la Relativité complexe, Albin Michel, 1983.
[4] L’autre classe est celle des hadrons, qui constituent notamment le noyau des atomes.
[5] Ce critère permettant de juger si une représentation nouvelle est une meilleure approximation de la réalité que les précédentes est dû au physicien Geoffrey Chew de l’université de Berkeley. Chew est l’auteur de la célèbre théorie du « bootstrap ».
[6] Ces six constantes fondamentales calculées par le modèle de l’électron univers-trou sont : la vitesse de la lumière c, la constante de Planck h, la charge électrique élémentaire e et les masses des trois leptons chargés observés. Voir réf. 3.
[7] L’éon était la particule porteuse d’Esprit dans la Gnose du premier siècle de notre ère.
[8] C’est, en somme, ce que Newton avait nommé la lumière nouménale, dont il pronostiquait l’existence à côté de la lumière ordinaire ou phénoménale.
[9] Jean E. Charon, J’ai vécu quinze milliards d’années, Albin Michel, 1983.


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