Jean-Yves Leloup : L’empreinte du désert


19 May 2016

(Revue Être. No 3. 1992)

Le monde c’est la trop lourde présence des choses où l’on sent parfois la trop vive absence de Dieu.

Le désert c’est la trop dure absence des choses où l’on sent parfois la trop douce présence de Dieu.

Cette présence on aura de nouveau la tentation de lui donner une forme et de l’appeler par un Nom, « Celui qui Est » est le Nom le moins précis : hanté de vastitude comme le mot Être à condition qu’on le garde dans l’ouvert c’est-à-dire qu’on le conduise au désert… Emmener « psyché » ou notre psychisme au désert, c’est en effet l’aider à faire le deuil de ce Dieu supposé combler le manque ou le consoler ; c’est faire le deuil d’un dieu psychique c’est-à-dire : une idée, une idole. Le désert nous conduit au-delà du dieu psychique. Il ne comble pas le manque mais l’ouvre au contraire à une plus vive vacance…

Les métaphysiciens ne sont pas toujours à l’aise avec les effusions des mystiques et leur langage nuptial trop « réifiant » ils auront leurs mots propres pour essayer de traduire une expérience tout aussi ineffable que la leur, à côté de termes particulièrement abstraits ils feront appel eux aussi à la métaphore du désert.

Nous ne citerons que quelques extraits du « granum sinapsis », poème attribué à Maître Eckart et son commentaire latin anonyme, ils résument bien et de la façon la plus accessible l’esprit de ces métaphysiciens qui de Plotin, Proculse aux Rhénans du XIVe siècle (Eckart, Tauler, Suzo…) en passant par les théologiens apophatiques des premiers siècles (Grégoire de Nysse, Grégoire de Naziance, Maxime, Denys etc.) verront dans le désert non seulement un lieu de conversion et de combat, ou un lieu de Rencontre et d’Amour avec le Créateur de tout ce qui vit et respire, mais aussi comme le lieu où s’aventure l’esprit au-delà de tout intelligible dans le pur espace de la Déité. Ce point immobile où l’instant et l’éternité, le créé et l’incréé ne font qu’Un :

« Ce point est la montagne

à gravir sans agir

Intelligence!

Le chemin t’emmène

au merveilleux désert,

au large, au loin,

sans limite il s’étend.

Le désert n’a ni lieu

ni temps

il a sa propre guise. » [1]

Ce point, ce grain de sable qui est aussi tout le désert, il faut le gravir sans agir, il est hors d’atteinte de notre vouloir ou de notre pouvoir. Ce point, ajoute le commentateur, c’est la solitude suressentielle et insondable de la Trinité, de la majesté divine qui est vraiment déserte et non foulée, car elle est, en un mot, singulière et cachée à toute créature, et il n’est donné à personne de la connaître telle qu’elle est. Car « Dieu personne ne l’a jamais vu et personne ne le verra jamais…

Toutes choses sont par l’être divin, mais il n’est inhérent à aucune d’entre elles, car il est absolument pur de tout mélange. C’est pourquoi parlant de la solitude ou singularité de ce désert en quoi l’être divin passe toutes les bornes de l’intelligibilité, l’auteur ajoute à bon droit : « Il a sa propre guise, car c’est celle d’un être au-dessus de l’être qui donne toutes choses d’être ».

Eckart va tenter de dire ce qu’est ce désert. Le Bien sans doute…, mais quel est-il ce Bien?, nul n’y est allé « cela est, mais personne ne sait quoi ».

Le langage d’Eckart se fait plus paradoxal, tente d’unir les contraires et de dépasser à la suite de Denys autant les affirmations que les négations, car il est tout aussi faux de dire que « cela est » ou que « cela n’est pas », comme il est vain de dire qu’au désert il n’y a rien à voir ou qu’il y a quelque chose d’invisible à voir…

« Ce désert est le Bien

par aucun pied foulé,

le sens créé

jamais n’y est allé :

Cela est ; mais personne ne sait quoi,

c’est ici et c’est là

c’est loin et c’est près,

c’est profond et c’est haut,

c’est donc ainsi

que ce n’est ni ceci ni cela

c’est lumière, c’est clarté

c’est la ténèbre,

c’est innommé,

c’est ignoré,

libéré du début ainsi que de la fin… »

Pourquoi ajouter des mots aux mots, dire qu’on ne peut rien dire ? Le poème d’Eckart est invitation au Silence. Le désert pour le métaphysicien est en effet silence de l’esprit, apaisement du mental, simplicité du cœur. C’est la béatitude des « pauvres en esprit » dont parle l’Évangile.

« Celui-là en effet connaît parfaitement Dieu en cette vie, qui à son sujet garde le silence, sachant que tout ce que l’on en peut penser ou dire est toujours moins que ce qu’est Dieu. C’est pourquoi Denys écrit dans la théologie mystique : l’homme « est uni à Dieu comme à ce qui échappe à toute connaissance » car alors s’il ne sait pas de lui ce qu’il est, c’est qu’il sait qu’il est au-dessus de tout ce qui est. Quant aux noms que nous donnons à Dieu, leur signification reste tributaire de la manière dont nous le comprenons, et l’être divin transcende tout cela ».

La spiritualité du désert c’est aussi la spiritualité de l’enfance ; poser sur tout ce qui est un regard innocent, délivré de jugements et d’opinions, voir les choses telles quelles sont sans surimpositions de mémoires sans projection, cela suppose un certain anéantissement du moi et un renoncement au vouloir s’anéantir, car qui veut être délivré de l’ego si ce n’est l’ego ? Eckart précise bien qu’il s’agit de dépasser autant l’être que le non-être. Vivre sans souci, sans pourquoi, l’homme désert ne cherche plus le désert, un esprit devenu pure vacuité, pure réceptivité accueille indifféremment le vide et le plein. Il ne suit plus aucune voie, son chemin a perdu toutes bornes, au désert seul comptent la Source et la Soif que donne l’Instant.

« Deviens tel un enfant,

rends-toi sourd et aveugle !

Tout notre être

doit devenir néant,

dépasse tout être et tout néant !

Laisse le lieu et laisse le temps,

et les images également !

Si tu vas par aucune voie

sur le sentier étroit,

tu parviendras jusqu’à l’empreinte du désert. »

Le commentateur qui selon Alain de Libera pourrait bien être Maître Eckart lui-même ajoute :

« Denys enseigne qu’il y a trois voies qui mènent à Dieu. La première est celle de l’apophase ou négation, comme lorsqu’on dit « Dieu n’est ni ci ni ça ». La deuxième est l’éminence : c’est ainsi, par exemple, que lorsqu’on trouve en la créature une quelconque puissance, on doit l’attribuer à Dieu en son état de maximum. La troisième est la causalité, comme lorsque l’effet nous conduit à la connaissance de la cause ou la connaissance du mouvement à celle du moteur.

Je réponds qu’aucune voie ne peut parfaitement mener la créature au Créateur, car l’esprit qui pense à Dieu défaille, puisqu’il est incompréhensible, le sens ne le perçoit pas, puisqu’il est invisible, la langue ne peut ni le dire ni l’expliquer, puisqu’il est ineffable, le temps ne peut le mesurer, puisqu’il est sans bornes, le lieu ne peut le saisir, puisqu’il est inassignable, l’écriture ne peut le donner à comprendre, puisqu’il passe l’estimation, la vertu ne peut l’atteindre, puisqu’il est inaccessible, et il transgresse l’ordre des désirs et des souhaits, puisqu’il n’est comparable à rien, en un mot : toute créature rapportée à Dieu défaille, puisqu’il n’y a pas de proportion de l’infini au fini.

Ainsi donc pour celui dont l’intention est Dieu il n’est pas de voie qui conduise à la terre déserte qui n’a jamais été foulée. Mais il y a un sentier étroit entre ce qui est et ce qui n’est pas, qui, sous la conduite de la grâce, conduit anagogiquement à la solitude abandonnée, là où l’« onagre », c’est-à-dire l’errant contemplatif, est dit recevoir une « maison », c’est-à-dire le repos, et un « tabernacle dans la terre du sel », c’est-à-dire un habitacle mobile dans le site brûlant de la sagesse. Et c’est ce qui est dit ici : tu parviendras jusqu’à l’empreinte du désert ».

* *

Qu’il soit :

Ascète — mystique ou métaphysicien, le chrétien revient du désert avec deux ou trois évidences, la première est soif, l’autre est poussière, la troisième pourrait être l’inattendu toujours espéré de la Source.

Source qui rendra possible cet « habitacle mobile dans le site « brûlant », réponse à la soif et acquiescement à la lumière : jésus [2].

Pourtant l’Esprit ne conduit pas au désert pour faire de jésus une idole. Comme Jean-Baptiste s’efface devant le Christ : « Il faut qu’Il croisse et que je diminue » le Christ lui-même s’efface devant le Père : « Celui qui croit en moi ce n’est pas en moi qu’il croit mais en Celui qui m’a envoyé ».

« Il est avantageux pour vous que je m’en aille. »

La Source ayant répondu à la soif, creuse un autre puits, avive une autre soif et conduit vers le lieu même d’où elle jaillit, lieu qu’il ne s’agit plus de penser ni de nommer, cette fois c’est Dieu lui-même qui s’efface.

« Où est mon séjour ? où toi et moi ne sommes

Où est la fin dernière vers laquelle je dois tendre ?

Là où l’on n’en trouve pas.

Où dois-je donc aller ?

je dois monter encore plus haut que Dieu

dans un désert. » [3]

Là, il n’y a plus ni juifs, ni chrétiens ni musulmans, ni athées, ni… Il y a des hommes et des femmes que le désir de vérité a conduit au-delà d’eux-mêmes. Il n’y a plus de réalité si ce n’est La Réalité… et le vent violent ou la brise légère qui donne formes à ses dunes…

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1 Pour cette citation et pour toutes les autres, cf. Eckart poème – traduction de Alain de Libera, ed. Arfuyen, 1988.

2 Cf. Jn 7/37-39 « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive, celui qui croit en Moi. De son sein couleront des fleuves d’eau vive. » Il parlait du Pneuma que devaient recevoir ceux qui croient en Lui.

3 Angelus Silésius, « L’Itinérant chérubinique », I, 7.