Dominique Casterman : L’envers de la raison


23 Mar 2018

(extraits, brièvement revus et corrigés)

Quand j’ai écrit L’envers de la raison [1] (il y aura bientôt trente ans) le titre impliquait en filigrane l’idée que la raison, aux limites de ses possibles, pouvait ouvrir une nouvelle fenêtre d’accès à l’intuition d’une vie spirituelle constituant l’autre moitié de la Réalité.

Même si la pensée de tout homme change profondément en ce laps de temps, je suis toujours d’accord avec la plupart des idées exprimées dans ce livre.

J’avais pensé réécrire ce texte, mais après relecture, je me suis aperçu que cela était impossible sans toucher à l’intuition première et totalement spontanée de cette première édition. L’ouvrage a pour point de départ l’idée que l’éveil spirituel – sentiment d’unité intérieure et de participation cosmique – peut, dans certaines circonstances, se réaliser. L’essentiel de l’œuvre est une analyse des éléments favorables ou défavorables à la réalisation ou libération intérieure en entrevoyant, à la racine de tout, un flux uni et indivisible de conscience-matière-énergie ; c’est aussi une réflexion sur les différentes étapes qui jalonnent la vie de ceux et celles qui cherchent la Vérité.

Je reste convaincu que la recherche de la Vérité n’est pas une impasse sans issue. L’engagement spirituel se renforcera dans le futur et ne manquera pas de projeter quelques lumières nouvelles sur la condition humaine.

INTRODUCTION

Toute réflexion métaphysique, toute recherche ayant pour ‘‘objet’’[2] la connaissance de l’Être absolu est fondée sur l’hypothèse que l’être humain aurait la possibilité de sentir intuitivement l’évidence de certaines vérités ne se conformant à aucune représentation, à aucune image perceptible. Mais l’idée intuitive n’est recevable et transmissible qu’entre des personnes qui vivent la même intuition du réel. Cette conviction intime est quelque peu irrationnelle au sens où elle ne saurait être prouvée, démontrée logiquement puisqu’elle n’est pas compatible avec une grille de référence qui mettrait tout le monde sur une même longueur d’onde. Pour cette raison il est impossible, comme le dit H. Benoit, que « deux hommes aient exactement la même idée intuitive ; cette idée se propose, elle ne saurait s’imposer identiquement à tous. »

Par contre, l’acte de raison, puisqu’il ne repose pas exclusivement sur des propositions indémontrables – j’emploie le terme ‘‘exclusivement’’ la rationalité pure n’existe tout simplement pas –, peut être logiquement compatible avec une grille de référence commune à plusieurs personnes qui partent des mêmes prémisses.

Prenons un exemple. Si je vous dis que je crois en Dieu et que vous ne partagez pas cette même conviction, jamais je ne pourrai vous convaincre. Mais si, par la grâce de l’intelligence indépendante, nous mettons en suspend cette croyance, et que nous acceptons à titre d’hypothèse que ‘‘Dieu est’’, et qu’ensemble nous cherchons à concevoir ce qu’il est, nous pourrons éventuellement trouver une aptitude mentale favorable à la résolution d’une situation sans issue : croire ou ne pas croire. Ainsi nous commencerons peut-être par dissocier notre image de Dieu de toutes les qualités phénoménales, voire anthropomorphiques, qu’on lui attribue habituellement : nous le dirons informel, indéfinissable, vague au regard de notre conscience ordinaire. En fait, et ce sera notre point de départ commun, nous éviterons de formuler ce qui est fondamentalement informulable.

La compréhension peut s’accommoder de l’intuition et vis et versa. Ces deux fonctions essentielles sont dans une relation de réciproque complémentarité. Même si la pensée dite rationnelle, relativement soutenable par le jeu des acrobaties intellectuelles que sont la logique, l’induction, la déduction, l’analogie, etc., n’offre pas de similitude, quant à sa manière d’approcher l’événement, avec la pensée intuitive qui procède de l’inconscient sans qu’on puisse en voir clairement l’origine inspiratrice et créatrice ; malgré cela la compréhension et l’intuition sont complémentaires, elles procèdent d’une harmonie fonctionnelle que nous pouvons découvrir en dépassant un formalisme intellectuel qui sectarise partialement les ‘‘voies’’ de la connaissance.

« Le fardeau d’une pensive solitude est si lourd à porter !

Il est tellement harassant de marcher dans d’épaisses ténèbres en proie à tous les tremblements, à tous les vertiges de l’incertitude !

Comme on comprend que, depuis des millénaires, l’homme dans sa détresse intime, n’ait cessé de se donner des dieux !…

Mais il n’a pu le faire qu’en clouant sa liberté précieuse au pilori des certitudes imaginaires. »

(René Fouéré, auteur du livre Krishnamurti, la révolution du réel).

L’histoire montre que la pensée intuitive des grands mystiques de tous les temps et la pensée rationnelle scientifique d’aujourd’hui (la science élargie) se rencontrent singulièrement dans l’esprit des chercheurs qui acceptent de regarder au-delà du formalisme de la ‘‘lettre’’, des mots, des parcours par trop partiels et partiaux.

Aucune ‘‘voie’’ n’est représentative de la réalité, elles ne sont que l’index pointé vers la lune ; l’erreur c’est bien entendu d’identifier la réalité avec l’idée que nous en avons. La connaissance profonde des êtres et des choses est inhérente à l’absence d’idée qui associe le réel avec des certitudes imaginaires. Cette absence procède du silence de la pensée psychologique qui identifie le mot-image-émotion avec la chose elle-même. Ce silence intérieur est synonyme d’une authentique connaissance de soi à la source de Sujet connaissant.

« Les mots sont des étiquettes simplificatrices.

Ils sont fort utiles dans la pratique de la vie ; sans eux, notre pensée ne pourrait donner forme aux idées ni les manier… Ce n’est pas leur faute s’ils recèlent un piège où nous tombons si souvent.

J’ai appris peu à peu à me méfier, non pas des mots, mais de la faiblesse de mon esprit qui, par paresse, oublie leur piège et m’y fait tomber.

Plus la ‘‘chose’’ désignée par le mot est importante, plus est grand le danger de mal penser, à propos du mot, à la chose ; plus sont grands les risques d’erreur, d’absurdité, de délire, avec toutes sortes de conséquences déplorables dans nos actions. » (Hubert Benoit, auteur du livre La doctrine suprême selon la pensée zen).

La raison est une fonction intellectuelle qui peut parfois troubler la conscience humaine en posant des questions, où en montrant des évidences, qui nous plongent dans l’angoisse de l’incertitude. Songeons par exemple à l’inéluctable prise de conscience de la mort du corps-mental ; cet inconnu (la mort) fait peser sur notre vie affective une angoisse très difficile à maîtriser. Par l’exercice de la pensée réflexive, nous savons que nous ne savons pas, l’absence de certitude invite la peur et fait trembler la ‘‘partie animale’’ de notre être qui se sent abandonnée par une pensée qui pose des problèmes sans les résoudre ; et l’instinct, ‘‘dressé’’ à ne concevoir que le ‘‘vouloir exister’’, ne peut admettre les pensées qui nient, sous quelques formes que ce soit, l’existence ; il ne peut admettre que celle-ci se transforme en non-existence alors que, paradoxalement, la pensée conçoit parfaitement que la mort est un phénomène naturel et donc inévitable. En fait, notre ‘‘partie animale’’ ne peut accepter les événements (réels et imaginaires) qui perturbent son programme affectif et instinctif.

Pour compenser le vide que laisse derrière elle l’ignorance de sa nature profonde, l’être humain, qui a besoin du sentiment d’identité, se fixe dans l’imaginaire, dans un monde qu’il façonne à sa convenance, c’est la naissance du processus du moi et du temps psychologique que celui-ci implique. Notons, sans aborder toutes les nuances que ce sujet impliquerait, que le temps psychologique est le passage temporel entre ce qui est et ce que l’on souhaiterait qui soit, ou entre ce qui est et ce que l’on ne souhaiterait pas qui soit ; c’est le temps requis pour devenir ou ne pas devenir en fonction des particularismes du moi.

« La source du conflit de l’humanité est-elle l’incapacité de l’individu à affronter la réalité de ce qu’il ‘‘est’’, psychologiquement, avec pour corollaire la quête chimérique de ce qu’il lui faut ‘‘devenir’’ ? Cette incapacité a sa source dans les divisions profondes introduites dans la psyché, et plus particulièrement par la pensée qui suscite l’expérience du temps et le ‘‘moi’’.

« On ne peut se libérer de cette activité égocentrique, irrationnelle et déroutante que grâce à un certain type de vision pénétrante. Celle-ci permet de percevoir qu’au-delà de la pensée, il n’y a qu’énergie et forme, pas de ‘‘moi’’, pas de temps, en fait pas la moindre chose ; au-delà de cette ‘‘non-chose’’, il y a ce qui est beaucoup plus immense. C’est le terrain fondamental de toute existence, et ce ‘‘fondamental’’ est le commencement et la fin de toute chose. La vie ne peut avoir de signification réelle que si l’humanité touche ce ‘‘fondamental’’ ». (Extrait de la présentation du livre de Krishnamurti et Bohm, Le temps aboli, éditions Le Rocher, quatrième de couverture).

Par la raison, l’être humain introduit doute et tourment dans sa propre psyché ; mais c’est par l’intuition qu’il pourra dépasser ses contradictions internes car ni l’affectivité, ni la raison ne peuvent vraiment s’entendre mutuellement. Sans l’exercice de la raison, l’être humain se résoudrait spontanément à satisfaire ses nécessités primaires tout en étant parfait en son genre. Mais l’être humain étant doué d’une pensée indépendante de son affectivité, cette pensée pose des problèmes qu’elle ne peut par elle-même résoudre, il lui manque ce que Krishnamurti appelle la « vision pénétrante », c’est-à-dire l’intelligence intuitive seule capable de surmonter l’antinomie affectivité-raison et, par extension vécue, toutes les antinomies.

Bien que fréquemment nous vivions les événements de la vie quotidienne en subissant la dualité du corps et de l’esprit, de l’affectivité et de la raison, il est de la première importance de comprendre que la maturité ne devient effective que dans le vécu d’une subordination des énergies contradictoires qui nous habitent à une intelligence supérieure. Seul l’équilibre des fonctions essentielles qui nous habitent est susceptible d’engendrer un comportement équilibré ; mais l’équilibre, la complémentarité dans l’écoute de ce qui est ne peuvent se réaliser que conjointement à l’éveil d’une force conciliatrice englobant, coordonnant et intégrant les éléments contradictoires qui constituent la créature humaine. Rien ne manque pour que nous soyons parfaitement heureux et équilibrés: c’est un peu comme si nous étions fragmentairement achevés mais globalement inaccomplis par absence d’unité intérieure. En d’autres termes, nous avons une affectivité et une raison achevée, pour autant que les conditions de l’environnement soient favorables, mais il ‘‘manque’’ la conscience vécue de leur unité complémentaire et participative indispensable à l’élaboration d’un tout intégré plus que la somme de ses parties.

Notons encore que dans le cadre de la complémentarité des différentes qualités qui forment l’individu, dès lors qu’un problème nouveau se présente, un problème dont le tracé intellectuel et émotionnel n’est pas inscrit dans la mémoire factuelle, il ne se résout que si la tension intellectuelle, arrivée au bout d’elle-même, fait place au silence mental d’où émerge la réponse intuitive qui est complémentaire à la tension intellectuelle ou pensée rationnelle. Le relâchement de la tension intellectuelle libère l’élan intuitif d’où jaillit la solution. L’élan intuitif constitue le bond novateur nous faisant voir et comprendre le réel sous ses multiples aspects.

Pour tous ceux et celles qui cherchent la Vérité les directions sont évidemment multiples, mais quel que soit le cheminement il ne peut aller dans la direction du réel, plus exactement, d’une ouverture à l’Inconnu que dans l’écoute silencieuse ou l’intuition est dominante et coordonnatrice des centres inférieurs intellectuels et affectifs. Chacun d’entre nous estime vivre dans le bon usage et le bon ton, et risque à tout moment d’exercer un sectarisme à l’égard de ceux qui n’appartiennent pas à cette norme arbitraire. Du point de vue affectif, cette réaction s’explique par le besoin de se sentir appartenir à une entité reconnue qui nous sécurise dans l’image distincte de soi ou ego.

À l’autre extrémité de la partialité affective il y a l’approche de l’impartialité intellectuelle qui nous incite à penser que quelle que soit notre conviction d’être sur la juste voie, cela ne légitime pas le fait de la vouloir juste pour les autres car notre vision du monde n’est pas le monde en soi, mais plutôt une interprétation de celui-ci.

Face à la vie, face à soi-même et aux autres, seule l’intelligence de soi, de ses faiblesses et de notre ignorance fondamentale nous permettra de progresser vers une plus juste connaissance de nous-mêmes, des autres et du monde. Devant les grandes questions que l’existence nous pose, la pluralité des idées est secondaire. Sans, bien entendu, nier qu’à un certain stade de son développement et dans certaines situations les pensées sont nécessaires à l’évolution normale de l’être humain, cela ne doit pas nous empêcher de voir que la pleine réalisation de la créature humaine procède d’une autre dimension, d’une autre forme de perception, d’une coïncidence vécue entre le sujet et l’objet dans la conscience de l’unité commune.

(À suivre).

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1 Dominique Casterman, L’envers de la raison, édition Havaux, 1989.

2 L’Être absolu est le seul Sujet qui soit, il est Cela qui connaît. Parler de l’Être absolu comme ‘‘objet’’ de connaissance est une concession accordée provisoirement au chercheur spirituel qui, à son insu, est en quête de l’Inconnaissable, c’est-à-dire de Cela qui connaît.