Robert Linssen : L’équilibre pensée-sentiment et la mutation


26 Dec 2010

(Revue Être Libre. No 285. Octobre-Décembre 1980)

Robert Linssen

L’équilibre de la raison et de l’amour, de la pensée et du sentiment a pour but de permettre leur utilisation par une réalité ou fonction supérieure.

De coordinatrice qu’elle était la pensée doit être coordonnée, utilisée par une fonction ou une réalité qui la dépasse.

Comme C.G. Jung, Krishnamurti considère le sentiment intimement lié à la pensée dans le processus du « moi ». Leurs sur-différenciations sont à l’origine de tous les conflits générateurs de tensions psychiques.

La seule solution aux déséquilibres psychiques réside dans un certain ordre intérieur provenant d’une connaissance de soi plus approfondie. Celle-ci débouche vers une possibilité de dépassement de soi.

Dans l’homme à la découverte de son âme (P 19) C.G. Jung évoque la même nécessité : « Il nous faut acheminer notre malade vers cette région où se produit cette naissance créatrice qui « entre-déchire la mère » et qui est au sens le plus profond la cause de toutes les dissociations de la surface ».

Pour Krishnamurti, il n’y a de liberté véritable qu’à partir de cette découverte du Réel.

Mais une étude plus attentive des deux enseignements nous révèle une fois de plus que les similitudes sont plus apparentes que réelles. Elles n’existent pourrait-on dire qu’au début du parcours vers les profondeurs de l’intériorité. En cours de route une bifurcation importante existe quant aux possibilités de la destinée humaine, de la conservation de l’égo, de la mutation psychique et spirituelle.

L’expérience jungienne oriente l’être humain vers la découverte du lien qui le relie à la réalité une des profondeurs. Elle est l’essence même de la plupart des expériences religieuses. Pour C.G. Jung comme dans la plupart des religions l’expérience religieuse est une expérience de communion au cours de laquelle la dualité du sujet-méditant et de la réalité universelle reste intacte.

Dans l’optique krishnamurtienne, la dualité du sujet-méditant et de la réalité universelle disparaît. Cette expérience n’est plus une communion au sens habituel du terme, laissant intacte et enrichie l’entité qui l’éprouve. Elle consiste au contraire en la volatilisation pure et simple de l’entité sur le plan psychologique pour ne laisser la place entière qu’au réel. Il s’agirait plus exactement d’une intégration.

L’équilibre entre la pensée et le sentiment pourrait être illustré par un exemple assez simple mettant en évidence l’existence d’une Réalité spirituelle transcendante qui les englobe et les domine tout en étant dégagée des caractères spécifiques de la pensée et du sentiment ou mieux encore de l’intelligence et de l’amour tels que nous les connaissons.

Dans cette comparaison qui n’engage que nous-mêmes, la Réalité suprême que Krishnamurti désigne de façon très prudente par des termes tels que l’Inconnu ou l’Intemporel, ou l’Incommensurable ou encore « l’Altérité » (the otherness) est comparée à la lumière blanche. Celle-ci est « une » avant que le prisme ne la décompose dans le spectre lumineux des sept couleurs fondamentales.

Notre comparaison envisage l’être humain comme un prisme vivant érigé en vase clos et limité dans le temps et dans l’espace. C’est à travers ce prisme vivant que la Réalité essentielle et unique s’exprime. Le prisme est un milieu transformateur d’énergie décomposant la lumière blanche en ses composantes fondamentales.

L’être humain peut être considéré comme un transformateur d’énergie dans lequel et par lequel la Réalité-Une se décompose en révélant également certaines de ses composantes fondamentales. Dans le cas de la lumière blanche les composantes sont le violet, le bleu, le vert, le jaune, le rouge etc…

Dans le cas de la Réalité-Une les composantes sont des qualités ou particularités psychiques, telles l’intelligence, l’amour etc.

De même que la lumière blanche n’est pas spécialement le bleu, le vert, le rouge, le jaune etc… révélés et dissociés grâce â l’intervention du prisme, de même la Réalité essentielle n’est ni l’intelligence ni l’amour, ni le sentiment ni la pensée tels qu’ils se manifestent sous l’aspect d’une division qui nous est familière.

A beaucoup d’égards la lumière blanche est la synthèse indivise des coloris particuliers en étant affranchie de leurs couleurs spécifiques. Elle demeure le principe pur de la brillance.

De même, la Réalité essentielle — que non seulement nous portons en nous, mais qui est la réalité unique des êtres et des choses — est une plénitude indivise, homogène, affranchie des qualités psychiques spécifiques « amour » et « intelligence » telles qu’elles se manifestent sous l’aspect d’une division ou d’une séparation qui nous est familière.

Poursuivons notre comparaison en profondeur, il nous semble intéressant et utile d’exposer ce qui suit :

En supposant que nous parcourions en sens inverse de leur trajectoire, les rayons lumineux qui engendrent le spectre des couleurs fondamentales, qu’arrivera-t-il ? Nous atteindrions d’abord la surface du prisme. Imaginons ensuite qu’il soit possible de pénétrer à l’intérieur du prisme en parcourant toujours la trajectoire de la lumière blanche initiale en sens inverse. Nous sortirions de l’intérieur du prisme et émergerions de l’autre côté, au niveau d’impact des premiers rayons de la lumière blanche dans la plénitude de la brillance indivise.

Mais pour être complet, il nous faudrait à cet endroit faire une ajoute paradoxale. Si vraiment ce qui vient d’être évoqué se réalise le prestige de la Réalité est tel qu’Elle s’impose d’Elle-même dans son caractère de priorité avec une puissance telle que dès cet instant « nous » ne sommes plus là au niveau psychologique.

Krishnamurti en évoque très fréquemment le sens dans ses écrits. Il la déclare clairement dans la relation d’une de ses méditations [1] : « Vous étiez le tout. Vous étiez la lumière et la beauté de l’amour. « La phrase » vous faisiez partie du tout est encore une erreur : le mot « vous » n’est pas à sa place parce qu’en réalité vous « n’étiez pas là ». Vous n’existiez pas. Les mots « vous » et « je » séparent. Mais aucune division n’existe dans cette immobilité et ce silence étrange ».

Krishnamurti insiste fréquemment sur l’inexistence de toute division, de toute fragmentation au niveau de la Réalité essentielle. Il évite de parler de la pensée et du sentiment comme des fonctions séparées.

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Certaines précisions s’imposent dès l’instant où nous utilisons des mots tels que « intelligence » ou « Réalité suprême ». Nous avons insisté à diverses reprises sur le fait que Krishnamurti utilise rarement de telles expressions au même titre qu’il évite d’employer le mot « Dieu ». Nous avons signalé à diverses reprises et nous insisterons encore intentionnellement, pour Krishnamurti la pensée n’est pas l’intelligence. Jamais nous dit-il la pensée ne pourra connaître la réalité.

Il déclare à ce sujet [2] : « Que pouvez-vous connaître ? Vous ne pouvez connaître que ce qui est passé, que ce qui est statique, que ce qui est mort. Vous ne pouvez connaître la Vérité qui est continuellement créatrice, vivante ».

Il est évident que l’intelligence dont parle Krishnamurti dépasse de loin tout ce qu’en ont dit ou écrit la plupart des philosophies traditionnelles. Elle ne sera jamais définissable ainsi que nous le verrons ailleurs parce qu’elle est une réalité multidimensionnelle dépassant ce que nous mettons dans nos catégories de transcendance et d’immanence tout en les englobant. Krishnamurti refuse d’en parler. Il déclare à ce sujet [3] : « Vous ne connaissez la conscience que par son contenu; son contenu c’est ce qui se passe dans le monde dont vous faites partie. Vous vider de tout cela, ce n’est pas être sans conscience. C’est vivre dans une dimension entièrement différente. Vous ne pouvez pas faire d’hypothèses au sujet de cette dimension laissez cela aux savants et aux philosophes. Ce que nous pouvons faire, c’est de savoir s’il est possible de déconditionner l’esprit en devenant lucides, totalement attentifs. »

Comment déconditionner l’esprit ? C’est en cela que réside partiellement ce que Krishnamurti appelle une « impossible question » par le fait que la pensée qui tente d’opérer ce déconditionnement n’est elle-même dans son état actuel de fonctionnement que conditionnement et facteur de conditionnement. L’attention devrait s’appliquer à l’étude de la nature de la pensée elle-même.

Krishnamurti et Jung attirent notre attention sur l’importance de la mémoire dans le processus mental, dans le conscient et l’inconscient mais les conclusions qu’ils en tirent sont différentes.

Krishnamurti insiste beaucoup plus que C.G. Jung sur le caractère conditionnant de la mémoire et fait constamment appel à l’urgente nécessité d’un affranchissement de ce qu’il appelle « le connu ». Il considère que l’apparente solidité psychologique du « moi » résulte de l’immense fardeau des mémoires du passé.

Le problème central de la réalisation intérieure réside dans une parfaite disponibilité aux richesses spirituelles d’une réalité intemporelle affranchie des qualités de continuité et de durée qui nous sont familières. Le processus de méditation que nous suggère Krishnamurti implique d’abord une harmonisation du conscient et de l’inconscient et ensuite un affranchissement de l’emprise considérable des mémoires qui en sont les matériaux de base.

Ces mémoires sont toutes empreintes du passé, des énergies du temps, de désirs obscurs de continuité, de durée. Une opposition existe donc entre l’éternelle présence intemporelle de la réalité spirituelle et l’énorme édifice du passé et du temps que constitue l’être humain.

Nous rappellerons ici et nous rappellerons encore intentionnellement l’expression utilisée dans la Gnose de Princeton aux termes de laquelle l’être humain est présenté comme un milliardaire du temps et de la mémoire. Telles sont les raisons pour lesquelles l’inconscient nous influence beaucoup plus que nous ne voulons l’admettre.

Pour C.G. Jung, l’homme ordinaire ne possède pas ses facultés, ce sont elles qui le possèdent. Autrement dit, ainsi que l’exprimait Bergson, nous sommes beaucoup plus agis que nous n’agissons nous-mêmes.

La liberté véritable réside dans le fait de ne plus être agi par les pulsions constantes de l’inconscient qui nous enferment dans la conscience limitée de l’égo, de son illusoire continuité, de ses tensions conflictuelles.

Un immense travail de clarification, de déblaiement, de dissociation de nos associations psychologiques les plus subtiles nous attend. Il y a beaucoup plus à « défaire » qu’à faire.

La réalité ne se construit pas par nous. Elle ne se conquiert pas par un acte de volonté. Elle se découvre.

Lors de ses entretiens de Madras en 1947, Krishnamurti déclarait en anglais « you cannot choose reality, reality must choose you ». Ce qui traduit donne : « Vous ne pouvez pas choisir la réalité mais la réalité peut vous choisir ». Il serait absurde d’interpréter cette phrase dans le sens d’un choix auquel procède une personne divine désignant des élus. Rien ne serait plus à l’opposé de l’optique krishnamurtienne.

Le sens de la phrase est tout autre. Il signifie d’abord que nous n’avons pas à faire quoi que ce soit au sens d’un acte de volonté, au sens accumulatif du terme émanant de l’entité psychologique que nous croyons être. Nous devons réaliser des conditions de disponibilité telles que la réalité peut opérer sur nous. Autrement dit, nous ne pouvons pas agir sur la réalité profonde de notre être et de toutes choses. Nous avons cependant la possibilité de réaliser un auto éclairement du processus de notre propre pensée qui nous délivrera de l’illusion d’être une entité psychologique distincte. Cette illusion était le seul obstacle à la disponibilité intérieure. Lorsqu’elle est dissipée, la réalité peut opérer.

Mais toute tentative émanant de l’égo ou entité en vue de faire ou d’obtenir quoi que ce soit dans l’ancienne optique qui nous était familière nous enfermera dans le cercle vicieux de la continuité qui nous emprisonne.

Telle est la raison pour laquelle Krishnamurti fait une différence entre la transformation radicale ou mutation et ce qu’il appelle la « continuité modifiée ». Tant qu’existe le processus du choix, du vouloir faire quoi que ce soit dans le sens accumulatif du terme, l’état de confusion se perpétuera.

Le choix engendre ce que Krishnamurti appelle « la continuité modifiée ». Sous-jacente aux modifications successives qui émanent de sa volonté et de ses choix, l’entité reste intacte dans sa continuité.

Les expériences ou états qui résultent des processus suggérés par le choix et les mémoires qui y sont impliquées sont des états « auto-projetés ». Ils resteront toujours prisonniers de la continuité de la conscience et de son sentiment de durée.

Pour Krishnamurti, l’éveil intérieur se réalise par la cessation de toute expérience auto-projetée. L’éveil intérieur n’est pas un résultat de nos propres manipulations mentales. Il résulte de la cessation de toute initiative émanant du réseau des mémoires formant le « moi » conscient ou inconscient.

Cette réalisation est désignée par Krishnamurti, la cessation de la « continuité modifiée » et la transformation fondamentale ou « mutation ».

R. LINSSEN


[1] J. Krishnamurti, « Au seuil du silence », p. 218, Ed. Courrier du Livre, Paris 1975.

[2] J. Krishnamurti, « Talks in Sarobia », 1940.

[3] J. Krishnamurti, « Eveil de l’Intelligence », p. 109, Ed. Stock, Paris.