Les adieux de Padma


27 Oct 2011

(Revue Epignôsis. No I, 2ème cahier. Juin 1983)

L’importance de la poésie — de la véritable, qui se lit à plusieurs niveaux, et qui est « ésotérique » — n’est plus à démontrer.

C’est la communication des expériences profondes, où le JE essentiel noue des alliances avec le cosmos et le Divin; la révélation des échelles de lumière où montent et descendent les Énergies créatrices; l’enchaînement des visions prophétiques où l’Éternel fait irruption dans le temps; le récit des pérégrinations du Feu sacré entre Terre et Ciel.

C’est la Vérité dans toute la richesse de la Vie et dans toute la splendeur de la Beauté. Le fruit et l’école de l’émerveillement.

La philosophie authentique, d’ailleurs, ne peut se vivre et se livrer que poétiquement (cf. Rûmi, Angelus Silesius); et la poésie souveraine ne peut être que le rayonnement des passages initiatiques. Les traces subtiles du Sans-Trace. Poésie veut dire, en fait, création: c’est un art de transfiguration, projection dans les mots et les rythmes de l’alchimie intérieure. Aussi notre conception — maximale et globale — de l’anthropologie nous conduit-elle tout naturellement à faire une large place au champ poétique, en tant que mode de recherche et d’expression de l’Homme Universel.

Et n’oublions pas surtout que le vrai poète est à la fois au-dedans de sa poésie, et par-delà sa poésie…

Y.A. DAUGE

LES ADIEUX DE PADMA

1      Quand Padmasambhava, parachevant son art

Tel un pur élixir, tel un tissu d’étoiles,

Décida de sortir des miroirs et des voiles,

Il choisit la splendeur du mont de son départ.

5      Un jour où le soleil s’environna de lunes,

Où sur le toit du monde errait sa Dâkini,

Le Saint, transfiguré, marcha vers l’Infini

Parmi les jeux du vent chassant la neige en dunes.

9      Œil de compassion et de sérénité,

Sourire émerveillé de la fin attendue,

Main de flamme au-dessus des âmes suspendue,

Il confie aux anciens l’ultime vérité.

13   « Je m’en vais, je m’en vais au pays de Sagesse

Gravir l’Arbre de vie aux six rais de clarté,

Boire aux lèvres de Dieu l’or de la liberté,

Et marier en moi le Mage et la Papesse.

17    Je m’en vais, je m’en vais au pays de l’Amour,

Dans la polyphonie ardemment reconquise,

La pluri-unité de la Simorgh apprise,

La Source créatrice appelant au retour.

21    Je m’en vais, je m’en vais au pays de la Joie,

Où des sphères sans nombre escaladent le RIEN

Au fil desquelles rit l’Ange musicien

Tandis qu’entre ses doigts toute aurore flamboie.

25    Je m’en vais, je m’en vais au pays de Beauté,

Où le lac des regards et les ferveurs du geste,

Révélant de nos cieux l’avers supracéleste,

Introduisent au seuil du trinitaire été.

29    Je m’en vais, je m’en vais au pays de Lumière;

La porte de cinabre est ouverte à ma voix,

Mais mon Cœur a brûlé pour la dernière fois:

La Déité m’invite en sa Ténèbre entière.

33    Vishnou, Christ, le Bouddha, se fondent en JE SUIS;

Omniscience, omnipotence, omniprésence,

Sur les nuits et les jours je répands en silence

Les bénédictions de l’Abîme où je luis ».

37    Un cyclone de feu, comme un char éphémère,

Fit disparaître alors ce vrai jumeau de Dieu,

Et ne restèrent plus, en manière d’adieu,

Que les chants inspirés d’une verte rivière.

(Poème n° XV du recueil Un Ange debout sur le soleil, par Y.A. DAUGE, Editions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1982, pp.37-39).

Maître réputé au monastère-université de Nâlandâ (Inde), Padmasambhava fut appelé au Tibet vers 750 pour y « vaincre les démons » et renouveler la vie spirituelle.

Il y implanta un bouddhisme composite, mahayanique (« Grand Véhicule ») et tantrique, accompagné de magie, et adapté aux traditions locales (origine du lamaisme).

Il est devenu, en Asie centrale, le plus populaire, le plus aimé des guru. Une épopée mystique, en tibétain, lui a été consacrée (XVe s.), Le Dict de  Padma, relatant ses « existences » et sa disparition mystérieuse.

Dans le cadre de notre recueil, jalonné de figures archétypes, Padmasambhava est conçu non seulement comme l' »étre d’éveil » qui a terminé son évolution sur le plan terrestre (vv.1-3), l’Homme de Lumière lors de son dernier « passage » ici-bas (vv.30-31); mais aussi comme le Bodhisattva exemplaire, c’est-à-dire celui qui s’est rendu totalement libre pour faire le bien, ou plutôt, pour être le Bien (vv.35-36).

Ayant maitrisé le feu alchimique, brûlé tout karma, transfiguré sa psyché et son corps, à l’invitation de son Ange féminin (v.6), il se prépare à quitter ce monde phénoménal pour continuer sa route vers l’Absolu.

Le signe de sa réussite présente est l’union, en son Cœur, de deux états spirituels en apparence contradictoires, la compassion et la sérénité, que révèle le célèbre sourire bouddhique (w.9-10).

Les six strophes de son discours correspondent aux six perfections qui caractérisent nécessairement le Bodhisattva.

(1) Possession de la Sagesse, prajna, avec les thèmes de l’Arbre de Vie (lié au double vajra comme au chrisme, d’où six éléments), de la Coupe sainte, et de l’Androgyne.

(2) Possession de l’Amour, fils de la « piété » (shila), avec rappel du thème soufi de l’oiseau Sîmorgh, symbolisant la fusion sans confusions.

(3) Possession de la Joie, fruit et source à la fois de patience (kshânti), avec deux thèmes imbriqués: l’harmonie sans cesse approfondie de la manifestation divine, et la montée sans fin en la transcendance divine.

(4) Immersion dans la Beauté par la contemplation assidue, la vision intérieure (dhyâna), la pénétration dans l’univers des Réalités essentielles.

(5) Immersion dans la Lumière, par l’orientation invincible de l’énergie (virya) : refus de l’immortalité (cinabre) au profit de l’éternelle métamorphose en Dieu, et désir d’accéder, par la Lumière, à la Ténèbre translumineuse.

(6) Possession de la toute-puissance bénéfique, de la générosité sans limites (dâna), qui se situe par-delà toutes les formes religieuses, car émanant de la plénitude de l’être.

Doué d’un « regard divin » — faisant de lui un sage et un poète —, et capable d’un « art divin » — faisant de lui un sauveur et un pacificateur —, Padmasambhava n’a plus besoin, pour aider le monde, d’y rester en tant qu’homme: emporté vivant dans un tourbillon de feu, comme Elie (v.37), il n’en demeure pas moins présent au cœur des êtres et des choses, comme leur élan même vers Dieu (v.40).

Y.A.DAUGE