Éloi Leclerc : Les clartés de la nuit


18 Dec 2013

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

Éloi LECLERC est franciscain. Il fut déporté dans ces fameux « wagons à bestiaux » qui transpiraient la mort. C’est un homme de la double expérience : l’intérieure, la contemplative, l’inspiratrice d’abord. Se laissant captiver par le Cantiques des créatures de St. François il y a redécouvert peu à peu toute la richesse symbolique. C’est à dire les traces de ce voyage intérieur à travers les déserts et les doutes, mais aussi jusqu’au soleil profond de l’être. Chaque mot alors devient une clé qui ouvre, porte après porte, à l’essentiel : la tendresse innée. L’auteur est aussi l’homme « du dehors », et non-enfermé dans une solitude priante. Il a connu ce coude à coude avec la mort qui donne du prix à chaque levé de soleil. Comme François au tard de sa vie, d’un soleil à l’autre, d’une lumière des yeux à la lumière du cœur. Il perçut, en s’appuyant sur les poètes, psychologues, philosophes, historiens…, que le monde intérieur de l’homme est rempli d’images. Nous le savions déjà, peut-être… Mais aussi et surtout que vivre en plénitude, c’est fraterniser avec elles. Une telle expérience est à la fois psychologique, cosmique et sacrée.

Loué soi-tu, mon seigneur, pour sœur lune et les étoiles ; dans le ciel tu les as formées claires, précieuses et belles.

Le Cantique du Soleil est aussi celui de la nuit. Remarquons-le tout de suite : ce qui attire le regard du petit Pauvre vers la nuit, ce n’est pas sa face té­nébreuse, mais ses clartés. Ain­si se poursuit la quête de lu­mière de François auprès des créatures.

Quand nous lisons ce couplet consacré à sœur Lune et aux Étoiles, nous le trouvons si simple, de prime abord, que son sens ne semble devoir sou­lever aucune question. Pourtant nous ne pouvons-nous empêcher de remarquer que la lune et les étoiles sont ici, l’ob­jet d’une affection fraternelle : elles sont appelées «sœurs» ; et cette expression laisse transparaître des liens intimes entre lui et ces réalités cosmiques. D’autre part, celles-ci ne sont pas simplement évo­quées ; elles sont imaginées, rêvées. Le seul qualificatif «précieux» en dit long à cet égard ; il révèle une valorisa­tion de la matière cosmique qui, il faut le reconnaître, n’a guère de sens objectif. Des «étoiles précieuses», voilà une alliance de mots qui fait écla­ter leur sens habituel et qui crée une matière imaginaire, riche de valeurs inconscientes. Et nous sommes en droit de nous demander ce que signifie cette matière, de quelle réalité elle est le langage.

Arrêtons-nous à ces qualifica­tifs. Dans leur simplicité, ils expriment une expérience émerveillante. La lune et les étoiles sont pour François des sœurs lumineuses. C’est leur clarté qui, avant tout, l’en­chante. Nous avons déjà eu l’occasion de souligner le lien étroit qui unit le caractère lu­mineux des choses à leur beauté, dans le Cantique du Soleil. Mais, des trois qualificatifs donnés ici à la lune et aux étoiles, celui de «précieuses» mérite une attention particulière ; il est le plus mystérieux, le plus chargé de valeurs se­crètes. Ce qualificatif évoque une réalité à laquelle on at­tache un grand prix : un tré­sor. François, nous le savons, ne l’utilise dans ses écrits que pour désigner la qualité que doivent avoir les objets qui servent à la célébration du mystère eucharistique, ainsi que les lieux où est conservé le très Saint Corps du Sei­gneur. Ces objets et ces lieux doivent être «précieux». C’est le qualificatif que François emploie chaque fois qu’il touche à ce sujet qui lui tient particulièrement à cœur. Lui-même s’est expliqué clairement là-dessus : «…Je ne vois rien de sensible, en ce monde, du très haut Fils de Dieu, sinon son Corps et son Sang très saints. Ces très saint mystères, je veux qu’ils soient par dessus-tout honorés, vénérés et placés en des endroits précieux.» Ainsi dans le langage des écrits de François, la qualité «précieuse» des choses est toujours évoquée en relation étroite avec une réalité sacrée. Elle est requise par cette réalité : elle doit en quelque sorte l’exprimer. L’objet précieux n’est pas voulu ici pour lui-même ; mais il est regardé comme un signe du sacré. En reprenant le qualificatif «précieux» dans son cantique du Soleil et en l’appliquant cette fois à la lune et aux étoiles, François valorise ces éléments dans un sens religieux ; il nous signifie par là que ces réalités cosmiques sont revêtues pour lui d’une «expressivité» sacrale, qu’elles sont un langage du sacré.

Mais peut-on préciser le sens de cette valorisation religieuse de la lune et des étoiles ? Dans son étude phénoménologique des diverses hiérophanies cosmiques primitives, M. Eliade a dégagé le sens particulier de la valorisation religieuse de la lune : à la différence des hiérophanies solaire qui «traduisez les valeurs religieuses de l’autonomie et de la force, de la souveraineté et de l’intelligence», les célébrations lunaires exprimeraient la prise de conscience de la valeur religieuse du déclin et de la mort comme passage ou étape vers une nouvelle naissance. Célébrer religieusement la lune cela signifierait s’ouvrir au mystère d’un devenir qui ne parvient à sa plénitude qu’à travers des phases de décroissance et de mort. «On pourrait dire que la lune révèle l’homme à sa propre condition humaine ; que dans un certain sens l’homme se «regarde» et se retrouve dans la vie de la lune» (M ELIADE : Traité d’Histoire des religions, Paris, 1964, p. 162). «Grâce aux phases de la lune, c’est-à-dire à sa «naissance», sa «mort» et sa «résurrection», les hommes ont pris conscience à la fois de leur propre mode d’être dans le cosmos et de leurs chance de survie ou de renaissance… Ce que la lune révèle à l’homme religieux, ce n’est pas seulement que la mort est indissolublement liée à la vie, mais aussi, et surtout, que la mort n’est pas définitive, qu’elle est toujours suivit d’une nouvelle naissance. La lune valorise religieusement le devenir cosmique et réconcilie l’homme avec la Mort» (M ELIADE : Le Sacré et le Profane, Paris, 1965, pp. 133-134)

Ce symbolisme lunaire a, d’ailleurs, été remis dans le de l’apologétique chrétienne pour illustrer prophétiquement la résurrection. Ainsi, St-Augustin écrit : «Tous les mois la lune naît, croît, atteint sa perfection, diminue, meurt, renaît. Ce qui se reproduit chaque mois pour la lune, s’accomplira une seule fois à la résurrection dans tout l’étendue des temps [1]

Ce sens des hiérophanies lu­naires primitives se retrouve-t-il dans l’image franciscaine de la lune et dans sa valorisa­tion religieuse ? Apparemment non, il faut bien le reconnaître. Cette image ne comporte, en effet, en elle-même aucune al­lusion aux phases lunaires de croissance et de mort. Toute­fois, il convient de la replacer dans l’ensemble du cantique et de la comprendre en fonction du mouvement global de ce­lui-ci. Or, ce mouvement, va de la contemplation de l’image de Très-Haut et de son symbole, notre royal frère Soleil, à l’ac­cueil de «sœur notre mère la Terre». Il s’agit là d’un mouve­ment descendant. Et ce mou­vement se trouve encore ren­forcé par l’adjonction des deux dernières strophes qui célèbrent de façon explicite la valeur religieuse de la négativi­té, de la souffrance, de la dimi­nution physique et de la mort, comme voie d’accès au Très-Haut et à la Vie sans déclin. Ainsi ce cantique, tout ruisse­lant de soleil et d’amour des êtres, accueille et intègre le déclin et la mort dans le mys­tère total de la vie et de l’être. Il réconcilie l’homme avec son destin en valorisant notre sœur la mort elle-même.

C’est dans cet ensemble qu’il faut relire et méditer le cou­plet consacré à la louange de sœur Lune et des Étoiles. La valorisation religieuse dont celles-ci sont l’objet révèle alors son sens. Venant aussitôt après la louange du soleil, elle traduit sans nul doute une pre­mière attitude d’accueil et d’ouverture au mystère des choses et du monde, envisagés dans leur face nocturne ; elle nous dit que, de ce côté-là aus­si, il y a de la lumière. Il n’est pas donné à tout le monde de contempler dans le ciel noc­turne des étoiles «précieuses». La nuit ne s’éclaire de cette fa­çon-là qu’au regard de celui qui accepte le mystère total de l’existence et qui s’y confie.

L’homme qui se crispe sur la barre de son destin et qui veut absolument conduire sa vie par lui-même en maître souve­rain, en organisant toutes choses selon ses vues claires et rationnelles, cet homme n’a rien à faire avec le mystère de la nuit. La nuit n’a pour lui au­cune valeur ; elle n’a pas de clartés et surtout elle ne ren­ferme pas d’étoiles précieuses. Comme le fait remarquer Bau­douin dans son ouvrage « Psy­chanalyse du Symbole reli­gieux » la sur-valorisation du «jour» est liée à la volonté de puissance, à la haine du rêve et au dédain de la méditation (cf. Ch. BAUDOUIN : Psychanalyse du Symbole religieux, Paris, 1957, p.153). Elle exprime un refus de ce qu’il y a de proprement in­sondable et de sacré dans l’être.

Par contre, la valorisation reli­gieuse de la nuit est liée à une attitude d’accueil et de confiance devant une profon­deur de la vie et de l’être, qui nous dépasse. Nous en avons un exemple frappant, chez Pé­guy, dans son Porche du mys­tère de la deuxième vertu. L’auteur met dans la bouche de Dieu cet éloge de la nuit :

O NUIT, Ô MA FILLE LA NUIT, LA PLUS
RELIGIEUSE DE MES FILLES, LA PLUS PIEUSE,
DE MES FILLES, DE MES CRÉATURES,
LA PLUS DANS MES MAINS, LA PLUS ABANDONNÉE,
TU ME GLORIFIES DANS LE SOMMEIL
ENCORE PLUS QUE TON FRÈRE LE JOUR
NE ME GLORIFIE DANS LE TRAVAIL.
TOI QUI COUCHES L’HOMME
AUX BRAS DE MA PROVIDENCE MATERNELLE,
O MA FILLE ÉTINCELANTE ET SOMBRE, JE TE SALUE…

Valorisée religieusement, rêvée en profondeur la nuit devient le symbole des profondeurs inconscientes et nourricière de l’être : un symbole féminin et maternel. C’est encore Péguy qui écrit :

COMME LA MER EST LA RÉSERVE D’EAU,
AINSI LA NUIT EST LA RÉSERVE D’ÊTRE…
O NUIT, MÈRE AUX YEUX NOIRS, MÈRE UNIVERSELLE,
NUIT, Ô MA FILLE LA NUIT, Ô MA FILLE SILENCIEUSE
AU PUITS DE LA SAMARITAINE
C’EST TOI QUI PUISES L’EAU LA PLUS PROFONDE
DANS LE PUITS LE PLUS PROFOND

Cette signification cosmique et religieuse de la nuit nous in­troduit dans la dimension pro­prement psychique du sym­bole. Il est aisé de voir, en ef­fet, que, sous le symbole ma­ternel et nourricier de la nuit, l’âme a affaire à ses propres profondeurs nocturnes, celles de son inconscient et celles de son mystère total. L’homme se regarde et se retrouve dans l’image qu’il se fait de la nuit et de ses clartés. De ses clarté surtout. Elles sont un miroir, «Les ténèbres plongent dans le secret toute peine, tout plaisir ; mais la lune et les étoiles révèlent ce qui habite en mon cœur [2].» S’adressant à la lumière de la lune, Goethe déclare : «tu délivres enfin mon âme toute entière.» Et que lui fait voir cette clarté ?

CE QUE L’HOMME NE SAIT PAS
OU DONT IL N’A NUL SOUCI,
CE QUI, DANS LE LABYRINTHE DE SON COEUR
CHEMINE DANS LA NUIT.

Le mot «claire» (clarita) ne pouvait manquer d’avoir un re­tentissement profond dans l’âme de François. «Clara» était, en effet, le nom de jeune fille, de noble lignée, qui très tôt avait été séduite par son idéal évangélique et que lui-même avait consacrée au Sei­gneur. C’est lui, nous dit Cela­no, qui «encouragea Claire à mépriser le monde l’engageant à réserver pour le divin Époux, qui par amour pour nous s’in­carne, la perle précieuse de sa virginité». Au printemps de l’année 1211, dans la nuit qui suivit la solennité des Ra­meaux, Claire, âgée seulement de dix-huit ans, quitta la mai­son paternelle en grand se­cret ! elle avait revêtu ses plus beaux atours. Elle se rendit à Sainte-Marie-de-la-Portioncule où elle fut accueillie par Fran­çois et ses frères à la lueur des flambeaux. Là, abandonnant tous ses bijoux, elle fut consa­crée au Seigneur. «Dame Clai­re, originaire de la cité d’As­sise, devint la pierre précieuse (lapis pretiosissimus)… L’en­trée de Claire, dans l’univers de François ne fut pas un sim­ple épisode. L’événement mar­que dans la vie de François un accueil en profondeur, une ouverture au plan de l’être Pour être totalement à Dieu, François avait renoncé radicalement à la femme. Et voici qu’il la retrouvait sur son chemin, sous les traits cette fois de la vierge consacrée. Et il l’accueillait, non plus comme une fonction ou un complément de l’homme, mais dam sa vocation personnelle et transcendante, dans son être au-delà du désir. Du point de vue psychologique et spirituel, on ne saurait exagérer l’importance de cet événement dans la vie de François ; car il touche à ce qu’il y a de plus profond dans l’homme. Désormais une femme ne cessa d’être présente à la vie spirituelle de François. Claire joua un très grand rôle dans le cheminement intérieur de celui-ci. Lorsqu’il hésita sur la route à suivre, c’est à elle qu’il s’adressa. Puis plus tard, quand toute clarté eut disparu de son âme comme de ses yeux, au plus sombre de sa nuit, il tourna son regard vers elle, en quête de lumière. Dans toute l’acception du terme, elle fut pour lui sœur Claire. Elle le fut non seulement par ses conseils, mais plus profondément par le rayonnement spirituel de son être sur les puissances intimes de l’âme de François. Chez l’homme — si voué soit-il au service de Dieu — nul accès n’est possible à la maturité spi­rituelle, non seulement en de­hors de quelque influence fé­minine qui vienne sensibiliser son intelligence et sa volonté et compléter en quelque sorte son âme, mais surtout en de­hors d’un accueil de la femme pour elle-même, d’une recon­naissance de son être propre, de sa vocation personnelle et de sa dignité spirituelle. La femme ainsi accueillie et aimée pour elle-même, au-delà du désir, cesse d’être un mythe pour devenir le sym­bole d’un mystère qui se situe plus haut qu’elle, mais dont la clarté, en soi inaccessible, passe à travers elle. C’est à cette profondeur, au niveau des puissances effectives pre­mières, qu’il faut situer l’ac­tion de Claire dans la vie de François. Si cette vie nous of­fre «une rencontre» tout à fait singulière, unique en son genre, entre «Éros» et «Agapê», comme dit Scheler, rencontre qui abouti à une interpénétra­tion tellement intime qu’il en est résulté le cas le plus extra­ordinaire et le plus sublime qu’on ait jamais connu de «spi­ritualisation de la vie» et de vi­vification de l’esprit», c’est as­surément à la présence en elle d’une source profonde et fémi­nine de clarté qu’elle le doit dans une très large mesure. Claire fut cette source, «plus claire que la lumière du jour, Clara clarior luce.»

OÙ RÈGNENT CHARITÉ ET SAGESSE,
IL N’Y A NI CRAINTE NI IGNORANCE.
OÙ RÈGNENT PATIENCE ET HUMILITÉ
IL N’Y A NI COLÈRE NI TROUBLE.
OÙ RÈGNENT PAUVRETÉ ET JOIE,
IL N’Y A NI CUPIDITÉ NI AVARICE.
OÙ RÈGNENT PAIX ET MÉDITATION,
IL N’Y A NI DÉSIR DE CHANGEMENT NI DISSIPATION.
OÙ RÈGNE LA CRAINTE DU SEIGNEUR
POUR GARDER LA MAISON,
L’ENNEMI NE PEUT PRATIQUER NULLE BRÈCHE
POUR LA PÉNÉTRER.
OÙ RÈGNENT MISÉRICORDE ET DISCERNEMENT,
IL N’Y A NI LUXE SUPERFLU NI DURETÉ DE COEUR.

FRANÇOIS D’ASSISE. ADMONITIONS 27.

Cette louange de sœur Lune et des Étoiles serait donc le lan­gage inconscient et symboli­que de l’une des expériences les plus profondes que l’homme puisse faire, celle de la spi­ritualisation de ses forces obs­cures, de la tranfiguration de l’Éros en Agapè. La nuit, la lune, l’étoile ont toujours été des symboles féminins. Ce symbolisme dépasse la simple question du genre grammati­cal ! il se réfère au retentisse­ment de l’image dans les pro­fondeurs de l’âme, à sa puis­sance onirique, bref, aux grands archétypes qu’elle éveille. La nuit étincelante et sombre, la lune avec ses phases de croissance et de dé­croissance, l’étoile scintillante et inaccessible, ont toujours fasciné les hommes et les ont fait rêver. Dans l’imagination et le rêve des hommes, ces réa­lités nocturnes, sous leur dou­ble aspect insondable et fasci­nant, symbolisent spontané­ment «avec» la part nocturne, mystérieuse et attirante à la fois, de leur être : avec leur être-autre. Or, pour l’homme, l’être-autre se manifeste essen­tiellement dans le visage de la femme. À travers ce visage, ce­lui de la mère ou de l’épouse, l’homme a affaire au plus obs­cur au plus redoutable et aussi au plus précieux de lui-même et de ce qui existe : la nais­sance, le sexe, l’amour, Dieu, la mort et la nécessi­té. «C’est à travers le phan­tasme de la femme, écrit M. Jean Guitton, que l’intelli­gence humaine prend une pre­mière et vague conscience de l’existence, de son origine sou­daine, de son essor, de ses mé­tamorphoses ; de la sexualité, de ses passions ; de l’amour, du péché d’amour, de la chute d’amour ; disons : de l’obscure relation de l’esprit avec le corps» (Jean GUITTON : Mythe et Mystère de Marie, communication au congrès mariologique international de Lisbonne, 1967). Le visage de la femme tourne l’homme, par le plus profond de son désir, vers son être-autre, vers le monde obscur de ses origines : le sein maternel, la vie inconsciente, la terre mère et la nuit cosmi­que. Aussi n’est-il pas étonnant que dans l’imagination et le rêve des hommes de tous les temps, les images de la nuit et celles de la femme symboli­sent entre elles. «Aurais-tu, toi aussi, quelque complaisance pour nous, sombre nuit ? de­mande Novalis. Sous ton man­teau, qu’est-ce que tu portes ? Quel est cet invisible aimant qui s’empare de mon âme ?… Un obscur, un ineffable émoi nous saisit — plein d’effroi et de joie, je vois s’incliner vers moi un grave visage tout em­preint de douceur et de re­cueillement et, sous une forêt de boucles emmêlées, je re­connais les traits de la mère en son gracieux printemps (…)

Plus divins que les étoiles scin­tillantes nous semblent les yeux infinis que la nuit a ou­verts en nous. Leur regard porte bien au-delà des astres les plus pâles d’entre tes ar­mées innombrables» (NOVALIS : Hymnes à la Nuit, trad. Bianquis, Paris, 1943, pp. 79-81).

En réalité, ce qui est symbolisé par ces images féminines de la nuit, de la lune ou des étoiles, ce n’est pas telle personne hu­maine, telle forme individuali­sée, mais l’archétype féminin dans sa surhumanité. Dans sa polyvalence et son ambiguïté aussi. Le symbolisme féminin de la nuit et de ses clartés peut également figurer la vie et la mort, le don et le désir, l’âme et l’animalité, le salut et la per­dition, le progrès spirituel et la régression. Il exprime tou­jours une confrontation de l’homme avec sa nuit, celle de ses origines instinctives, celle du désir et de l’éros. Mais ce peut être, soit pour l’y enfer­mer, soit au contraire pour y porter la lumière de l’esprit. Dans ce dernier cas, l’image des clartés de la nuit traduit la métamorphose de l’âme s’ou­vrant à son mystère total dans une assomption et une transfi­guration de ses puissances nocturnes. La replongée dans notre archaïsme et celui de l’humanité devient alors la voie «d’une découverte, d’une prospection, d’une prophétie de nous-mêmes» (P. RICŒUR : Finitude et Culpabilité II, Paris, 1960, p. 20).

Dans le Cantique du Soleil de François d’Assise, cette ambi­guïté du symbole est levée. François d’Assise ne s’en­ferme pas dans son soleil. Il ne s’identifie pas d’emblée avec la part la plus consciente, la plus haute de son être. Il se reconnaît frère de toutes les créatures, intimement lié à elles, enraciné en elles, issu du même Amour. Et c’est avec elles toutes qu’il s’élève vers le Très-Haut. Il communie aux plus humbles, et d’abord à celles de la nuit : «sœur Lune et les Étoiles». La célébration des clartés de la nuit, venant après celle de la splendeur du jour, est le langage d’une âme qui se refuse à monopoliser le soleil, à se l’approprier et s’y installer comme chez soi, et qui reste ouverte, dans sa pau­vreté, au mystère de l’être dans toute son épaisseur. C’est le langage d’une ouverture aux profondeurs, à la part noc­turne de notre être. Mais cette ouverture est elle-même déjà une métamorphose de l’âme, une transfiguration telle qu’elle ne peut s’exprimer ici qu’en un grand symbole cos­mique féminin. Chez l’homme, en effet, l’évolution spirituelle «passe par l’expérience vécue de l’Anima, du principe terres­tre, qu’il rencontre dans la femme. Son intelligence objec­tive, son monde rationnel des idées, son activité, sont animés par elle et libérés de leur rai­deur et de leur partialité. C’est seulement lorsque l’homme prend contact avec son Éros non rationnel que son Logos devient Esprit vivant. Pour ce­la, l’homme doit descendre du trône de son intelligence et de son orgueil et reconnaître en lui le principe féminin» (Ania TEILLARD : Le Symbolisme du rêve, Paris, 1944, p. 202).

LOUÉ SOIS-TU, MON SEIGNEUR, POUR SOEUR LUNE ET LES
ETOILES ;
DANS LE CIEL TU LES AS FORMÉES,
CLAIRES, PRÉCIEUSES ET BELLES.

Cette louange monte des profondeurs de l’âme. Elle est l’écho d’une pauvreté intime mais ici «la pauvreté est un grand éclat intérieur» (Rilke) :

PAREILLE À LA TERRE EST LA MAISON DU PAUVRE :
L’ÉCLAT DE QUELQUE FUTUR CRISTAL
TANTÔT LUMIÈRE, TANTÔT NUIT
DANS SA FUITE VERTICALE ;
PAUVRE COMME LA PAUVRETÉ CHAUDE D’UNE ÉTABLE,
POURTANT IL Y A DES SOIRS OÙ ELLE EST TOUT, ET TOUTES

LES ETOILES SORTENT D’ELLE.

(R.M. RILKE : Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, 3e livre, trad. G. Mar­cel, dans Homo Viator, Paris, 1944, p. 320.).

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 BIBLIOGRAPHIE :

— «Les Symboles de d’Union», R.P. Éloi LECLERC, Ed. Fayard.

— «Le Yoga spirituel de St François», François CHENIQUE, Ed. Dervy Livres.

Ce texte est ex­trait de l’ouvrage « Le Cantiques des Créatures » ou — Les Symboles de l’Union — Éditions Fayard

Témoignage du père Leclerc:

« Au début de septembre 1943, nous fûmes envoyés, dans le cadre su STO, comme manutentionnaires à la gare de Cologne. Tout allait à peu près bien jusqu’à ce matin de juillet 1944 ou la Gestapo opéra un vaste coup de filet. Nous fûmes arrêtés à plus de soixante: prêtres, religieux, séminaristes… Accusés de propagande antinazie et considérés comme dangereux.
Emprisonnés, nous avons été soumis pendant près de deux mois à des interrogatoires musclés. Certains d’entre nous furent torturés. Sans autre forme de procès, nous avons été envoyés au camp de concentration de Buchenwald. Alors commença une descente aux enfers. Nous étions livrés aux bêtes. La faim, les brutalités, les épidémies, tout concourait à l’écrasement de l’homme. Ce tête-à-tête avec l’horreur produisit en moi un choc profond. Je connus alors une terrible angoisse: j’avais le sentiment de l’abandon le plus complet dans un monde glacé régi par la loi du plus fort.
Le pire restait à venir. Au début du mois d’avril 1945, devant l’avance des Alliés, les SS décidèrent d’évacuer une partie du camp. Nous ralliâmes à pied la gare de Weimar – ceux qui étaient trop épuisés étaient abattus. Puis nous fûmes embarqués dans un train de marchandise, à 90 ou 100 hommes par wagon. Impossible de s’assoir. Nous étions emboités les uns dans les autres.
Ce voyage vers Dachau allait durer vint-et-un jours: du 7 au 28 avril 1945. Les ponts étaient coupés, les rails bombardés. Nous restions des jours et des nuits sur des voies de garage, enfermés, mourant de faim et d’épuisement. Une horreur impossible à décrire. Délirants, frappés à coups de crosse, dans le sang, la vermine et les déchets humains, nous mourions les uns après les autres, les uns sur les autres. Deux morts en moyenne par jour et par wagon. A mes côtés, un jeune français se cognait la tête contre les parois du wagon. Il était devenu fou. Ce débordement de souffrance me submergeait.
Il se produisit alors un évènement inoubliable. Nous étions quatre frères franciscains dans le wagon. L’un de nous était en train de mourir. Or, tandis que son regard s’éteignait, le Cantique de François d’Assise, vint spontanément à nos lèvres. Nous nous mîmes à chanter: « Loué sois-Tu, mon Seigneur, avec toutes créatures, Spécialement messire frère Soleil… »
C’était fou! Alors que tout nous écrasait, nous recevions la grâce de chanter la splendeur de la Création. Nous nous sentions soudain portés par une main toute-puissante. Ce fut un moment unique. Une sotte de visitation. Le Seigneur ne nous avait pas abandonnés! Il y avait , nous le savions désormais, une présence cachée dans le déroulement de notre vie. Grâce à Dieu, ce qui était une invitation au reniement et au désespoir devint pour moi celle d’un approfondissement de l’inspiration franciscaine. Une sorte de point de départ »

[1] Luna per omnes menses nascitur, crescit, pecitur, minuitur, consu­mitur, innovatur. Quod in luna per menses, hoc in resurrectione semel in toto tempore. (Sermo 361 : De resurrec. ; PL., 39, col. 1605.)

[2] Cl. BRENTANO : «Dunkelheit muss tief verschweigen/Alles Wehe, alle Lust ;/Aber Mond und Sterne zeigen,/Was mir wohnet in der Brust.»