Yves-Albert Dauge : Les clefs des symboles : Le Serpent


24 Aug 2014

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 12. Janvier-Février 1984)

Le serpent ou la circulation de l’énergie

 

Infiniment complexe est la symbolique du serpent, avec bien des aspects antinomiques, difficiles à intégrer dans une vue d’ensemble. Il suffit de se reporter, pour s’en convaincre, aux 18 pages que lui consacre le Dictionnaire des Symboles, ou à la copieuse documentation réunie par Pierre Weil pour son ouvrage Répression et libération sexuelles (v. bibliogr.). Le serpent est en rapport avec les cinq éléments (terre, eau, air, feu et éther), avec l’ombre et la lumière, la lune et le soleil, le cercle, l’hélice et la spirale, l’homme et la femme, avec les forces telluriques et célestes, la vie, la mort et la renaissance, la magie et la gnose, avec les nombres 2, 3, 7, 8, 12, 43, 55, 72, etc. D’innombrables traditions et exégèses en font le support de valeurs multiples, au point qu’on peut se demander s’il n’est pas LE symbole primordial, fondamental, mystérieusement lié à la nature même de l’homme, à la structure de sa pensée et de sa vision du monde. En tout cas, pour ne pas redire ce qui a été si abondamment exposé, nous allons tenter de montrer que ces valeurs multiples font partie d’un champ homogène, et qu’on peut les ramener à des lignes de force simples et claires, voire à un seul principe d’explication.

Que représente essentiellement le serpent ? Un flux énergétique orienté. Il figure l’Énergie universelle dans sa mobilité descendante et ascendante, involutive et évolutive, circulaire et verticale, dans ses modalités d’enroulement et de déroulement, de condensation ou de sublimation. C’est pourquoi, ainsi que le remarque R. Guénon, « le symbolisme du serpent est effectivement lié, avant tout, à l’idée même de vie » 1 : en témoignent le rapport entre les termes arabes el-hayyah (le serpent) et el-hayâh (la vie), la relation entre le reptile et l’Arbre de Vie 2, le fluide vital (cf. uraeus, kundalinî), la Sagesse créatrice (cf. la secte des Ophites), etc., ou encore le serpent d’Asclépios, ou le thème du serpent « maître des femmes ». Plus exactement, cet animal correspond à un circuit énergétique complet, à une perpétuelle réciprocité d’action entre Ciel et Terre, « en haut » et « en bas », esprit et matière, Éther et terre, Sophia transcendante et Sophia immanente, théo-énergie et bio-énergie, etc. C’est là la signification normale du serpent, car, on le verra, ce modèle idéal de circulation est bien loin de fonctionner comme il le devrait. Le symbole le plus adéquat est d’ailleurs le double serpent, qui signifie la complémentarité des courants énergétiques, des forces cosmiques, des aspects de la puissance (cf. le caducée mercurien et ses vertus, le motif virgilien des « serpents jumeaux » — lié au tantrisme —, les deux spirations de l’Esprit-Saint). Toutefois, la même conception des choses peut être suggérée par un seul serpent, ou par l’association du symbole ophidien à quelque autre.

Le circuit énergétique normal

Un seul serpent : l’Ouroboros disposé en cercle, la queue enfoncée dans la bouche, et souvent figuré moitié blanc, moitié noir. Ce serpent cosmique représente la manifestation dans son ensemble, le mouvement cyclique perpétuel, le dynamisme auto-fécondateur, l’union des plans telluriques et célestes, des courants complémentaires (yang et yin), l’implication sans fin des involutions et des évolutions. C’est l’Un, ou le Tout, en tant que circulation d’énergie. L’Ouroboros fait penser à la « lecture » circulaire du Tétragramme (Y H W H), rebouclant sans cesse le nom divin sur lui-même, avec le Yod (Y) à la place de la tête. Autre figure : l’uraeus égyptien est lié à la fois à Isis, déesse-mère, et au Soleil, c’est-à-dire à la chaleur et à la lumière, au rayonnement d’en bas et à l’irradiation d’en haut, comme une sorte de fluide vital omniprésent et omnipénétrant. Imaginons un serpent enroulé sur lui-même en deux sens contraires (cf. la double spirale) et pourvu de deux têtes : c’est l’amphisbène de l’iconographie chrétienne, symbole de la double action inverse de l’Énergie universelle. Si d’autre part nous considérons le schéma extrême-oriental dénommé Tai-ki (Grand Faite, Principe des principes), nous remarquons que c’est une ligne serpentine qui sépare la partie yang de la partie yin, ligne de circulation ambivalente. L’arc-en-ciel et le serpent sont assimilés dans de nombreuses traditions (scandinave, celtique, grecque, romaine, chinoise) : la forme semi-circulaire du météore, fils du soleil et de la pluie, et signe d’union du ciel et de la terre, ou plus précisément d’alliance humano-divine, convient en effet parfaitement pour rappeler la continuité des courants cosmiques complémentaires porteurs de vie 3. On retrouve là également le symbolisme du pont, et celui de la fluidité lumineuse, de la réfraction-réflexion de l’Un en une figure courbe (cf. le « Serpent vert » du conte de Goethe).

serpent1

Passons au Tarot : le XIV Arcane majeur, ordinairement intitulé « Tempérance », représente un Ange debout entre Ciel et Terre, et tenant deux vases à hauteur différente (l’inférieur est rouge, le supérieur bleu) 4 entre lesquels circule un flux incolore et serpentin dont on ne peut percevoir la direction — en fait, il monte et descend simultanément. La structure de l’ensemble fait encore penser à celle du Tétragramme ; en outre, l’angle de 45° formé par les deux vases fait apparaître le nombre 8 (car 45° x 8 = 3600) qui, en Cabbale, signifie les justes circuits de l’Amour divin. Cette Lame, dite Tempérance, est celle de la circulation équilibrée des Énergies, de l’alchimie cosmique, du Circulus trinitaire (vases = double spiration de l’Esprit féminin), et de la « Science de la Balance » 5. Et en son centre, le symbolisme ophidien.

Pour indiquer l’union du monde tellurique et du monde céleste, on a recours, dans certains cas, au serpent ailé (cf. les dragons d’Extrême-Orient, capables de s’enfoncer dans la terre comme de voler à travers les cieux), ou au serpent à plumes (cf. les mythologies amérindiennes, avec surtout le Quetzalcóatl des Toltèques, puis des Aztèques, qui reproduit indéfiniment le cycle incarnation-assomption). Mais souvent serpent et oiseau sont dissociés quoique reliés par un axe vertical : le reptile assume alors les valeurs du bas — forces chthoniennes, involution, point de conversion du temps descendant en temps montant, etc. Précisons qu’il ne s’agit pas du « serpent maléfique », puisqu’il est de toute manière relié l’oiseau, mais d’une réduction, d’une spécialisation de la symbolique ophidienne. Exemple : le serpent (Nâga) dit Ananta (Sans-fin) ou Shesha (Survivant), demi-frère de l’oiseau Verbe-aile (Garuda) ; l’un et l’autre sont associés à Vishnu, qui fait de ces opposés des complémentaire (temps / espace, immanence / transcendance, « ondes inférieures » / « ondes supérieures », etc.) 6. La conception de l’Arbre du Milieu, ou de l’Arbre de Vie, avec un serpent à la base du tronc et un ou plusieurs oiseaux au sommet des branches, relève du même schéma : d’un pôle à l’autre de l’Axis mundi, les états incarnés et les états supérieurs de l’être, les concrétisations ou les germes, et les sublimations ou les accomplissements — qui sont aussi archétypes. On retrouve naturellement ces mêmes éléments dans des représentations de la croix chrétienne, mais avec davantage de cohérence à cause de l’axe que constitue le Fils de Dieu lui-même. Voir par exemple le « Crucifix de Lothaire » (vers 1000), comportant un serpent qui s’enroule au pied de la croix, et une colombe surmontée d’une coupe de flammes au-dessus de la tête de Jésus 7. Un intéressant panneau d’ivoire byzantin du XI siècle 8, figurant le triple Arbre de Vie, montre une croix centrale ornée de cinq roses et flanquée de deux arbres : ceux-ci inclinent leur feuillage vers le centre de la croix et sont enlacés d’une végétation serpentine au trajet hélicoïdal — le tout environné de 3 x 8 = 24 étoiles. Voilà qui signifie le rétablissement par le Christ de la circulation normale des Énergies : les roses indiquant la descente de la Gloire divine, le mouvement serpentiforme convergent, la montée de la Terre purifiée, et les étoiles, le juste circuit de l’Amour divin. Dans ce même contexte, on ne peut s’empêcher de citer la fameuse recommandation de Jésus à ses disciples (Mt. 10, 16) : « Possédez donc la sagesse terrestre des serpents et la pureté spirituelle des colombes », ce qui implique, plus qu’une complémentarité, une dialectique 9.

serpent2Mais c’est le double serpent — ou les serpents « jumeaux » — s’enroulant autour d’un axe selon deux orientations contraires, qui est le symbole le plus approprié du circuit énergétique normal. A propos de la double spirale, des deux sens de rotation du svastika, de la dualité du yin et du yang, R. Guénon indique que la meilleure figuration des deux forces complémentaires s’obtient « par deux lignes hélicoïdales s’enroulant en sens inverse l’une de l’autre autour d’un axe vertical, comme on le voit par exemple dans certaines formes du Brahma-danda ou bâton brâhmanique, qui est une image de l’Axis mundi » 10. Et de parler du caducée, qui signifie, avec ses deux serpents opposés, l’équilibre dynamique de forces contraires. Cependant, par souci de symétrie, les têtes desdits serpents sont en général représentées toutes deux en haut, les queues en bas. Or, la vraie représentation de ce schéma énergétique comporte un serpent descendant, donc tête en bas, et un serpent ascendant, donc tête en haut. On la trouve sur une ancienne croix celtique précisément destinée à expliciter la maîtrise de la force vitale : deux reptiles s’entrelacent en formant des boucles de 8, l’un montant, l’autre descendant ; l’axe est constitué de trois têtes logées à l’intérieur des replis et, au sommet, d’une main radiante 11. Le nombre 3 est celui du complexe dialectique (le triple Arbre de Vie, le Shin hébraïque pointé au centre, les deux serpents et leur axe, etc.) ; les têtes correspondent aux états et fonctions de l’Énergie, et la main à la puissance créatrice totale. Une lecture particulièrement suggestive du Tétragramme (Y H W H) peut être faite en conformité avec ce schéma : autour de l’axe Père-Fils (Yod-Waw) qui est l’épine dorsale de la Trinité, s’enroulent en sens inverse deux serpents équivalant aux deux spirations de l’Esprit, l’amour descendant du Père pour le Fils (1er Hé) et l’amour ascendant du Fils pour le Père (2e Hé) ; noter que ces deux formes de l’Esprit féminin sont nommées Mère et Fille, ou encore « sœurs jumelles ». Le système une fois « symétrisé » s’exprime dans le caducée ordinaire, qui est l’attribut d’Hermès/Mercure, dieu présidant aux changements d’état et à la circulation du Verbe-Énergie entre Ciel et Terre. Le défaut de la figure symétrique est de prêter à confusion : ou bien il s’agit d’une transposition approximative du circuit total (caducée), ou bien de la simple complémentarité d’énergies montantes (= duplication du serpent d’en bas ; cf. l’ivoire byzantin ci-dessus, ou les nâdî, Idâ et Pingalâ courant autour de Sushumnâ) 12. R. Guénon rapporte que, dans le symbolisme chinois, Fohi et sa sœur Niu-Koua — qui constituent un couple — « sont parfois représentés avec un corps de serpent et une tête humaine ; et il arrive même que ces deux serpents sont enlacés comme ceux du caducée, faisant sans doute allusion alors au complémentarisme du yang et du yin » 13. Deux possibilités d’explication : ou bien en fonction du schéma symétrisé (cf., dans ce cas, le Tai-ki), ou bien selon la duplication du serpent montant (cf. alors Idâ et Pingalâ). Retenons toujours bien ceci : le circuit énergétique normal comporte des courants descendants et ascendants, involutifs et évolutifs, des forces spirituelles qui se « corporalisent » et des forces corporelles qui se « spiritualisent », des allées et venues de type « hermétique » entre pôles céleste et terrestre. Mais il y a des cas où deux serpents enlacés ne correspondent qu’à une seule orientation — donc à un seul des serpents jumeaux du « vrai » caducée.

La rupture du circuit et le serpent maléfique

Le serpent figure dont la circulation des Énergies entre un point de départ qui est également le point de retour (cf. l’Ouroboros), et autour d’un axe comprenant différents « nœuds » de dynamisme créateur (orientés vers le bas et vers le haut). Il peut être considéré, lorsque tout fonctionne correctement, comme « Ange » ou « Esprit », celui, selon l’exégèse d’Annick de Souzenelle, « qui conduit à la racine trinitaire de l’être (au Shin) » 14, c’est-à-dire à la compréhension et à la maîtrise de la Force essentielle — puissance axiale de Vie avec ses deux courants unis-opposés. Mais lors de son passage dans les plans inférieurs, il constitue pour l’homme une provocation et un danger : il oblige en effet celui-ci à recentrer son être dans l’axe des Énergies divines sous peine de se laisser entraîner par la gravitation d’en bas ; il l’oblige à une rigoureuse dialectique entre haut et bas, Ciel et Terre, pour garder son équilibre entre les impératifs dictés par l’involution et l’évolution. Or, le péril sera encore bien plus grand si le serpent, c’est-à-dire le courant énergétique descendant, se trouve déjà dégradé, perverti au moment où il touche l’homme ; si, dans une sphère ontologique plus élevée, il y a déjà eu détérioration ou même rupture locale du circuit, du fait d’une entité qui a dévié et qui véhicule vers le bas une forme aberrante de l’Énergie serpentiforme universelle. Et nous voilà au cœur de la Genèse ! La difficulté pour les anges comme pour les hommes de maîtriser l’activité du double serpent aux mouvements contraires entraîne des scissions et des chutes, et provoque l’apparition d’anges-serpents déchus ou d’hommes-serpents destructeurs. Bref, lorsque prévaut, au détriment de l’ensemble, le serpent involutif, il devient maléfique. D’où toutes les connotations sataniques ou ahrimaniennes de cet « archétype » : il désigne alors l’espace livré aux forces du mal, le tellurisme envahissant, l’obscurité, le matérialisme, la fermeture sur soi, le désordre, le mensonge, la haine, la révolte contre le Père ou contre le Divin, le chaos, le monde infernal, le péché, la négativité. Il est devenu « l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l’appelle, le séducteur du monde entier » (Apocalypse XII, 9) ; ou encore Samaël, la face obscure de Metatron, le Serpent qui est le « mauvais génie de ce monde » (cf. Zohar I, 23 b)…

Penchons-nous un instant sur le IIIe chapitre de la Genèse, où se manifeste pour la première fois dans la Bible le Tentateur ophidien (v. 1, 2, 4, 13, 14). Le terme utilisé pour serpent est nâhâsh (N cH Sh) dont le numérogramme est 43.16.7 (notons le nombre-racine 7) 15 ; 43 est aussi la valeur de Bâsâr, la « chair » (c’est-à-dire corps et psyché), et celle de ‘Ets, l’arbre. Or, 43 est le « miroir » de 34, nombre de l’Esprit, Rouach (R W cH) : les deux courants de descente et de montée, 43 + 34, totalisent 77, le circuit entier. Mais ici, le courant ascendant est absent. Quant à l’Arbre, il est celui de la connaissance en mode séparatif — alors que l’« Arbre des Vies », l’Arbre complet, a pour nombre-racine 1. Ce serpent est lié à la terre (v. 1), involué, séparé. Selon le Dr Chauvet 16, il représente originellement le principe de l’incarnation des lois et des formes dans le monde sensible, l’agent de l’individualisation des êtres, de leur fixation dans la « Nature naturée » ; certes, c’est un reflet/aspect du Verbe créateur, mais « spécialisé » dans les plans inférieurs, et — chose capitale — dévié puisque dissocié, coupé du courant ascendant. La langue hébraïque est subtile : elle nomme le serpent avec l’article (ha-nâhâsh) pour obtenir en outre le numérogramme 48.21.3 et faire ainsi apparaître l’ombre du 3, de l’ensemble correct ! Mais ce n’est qu’une ombre, un rappel ; il aurait fallu en fait, dans l’Éden, le double serpent, pour constituer, pour présenter à l’homme le circuit énergétique normal ; or, l’élément d’élévation vers Dieu manque, le circuit est rompu, et ce qui aurait dû être une « descente » devient une « chute ». Certaines représentations de cet épisode poussent la précision ontologique jusqu’à montrer un serpent-femme sortant du feuillage de l’arbre par-dessous, et donc en un mouvement descendant.

Le rétablissement du circuit

Poursuivant notre examen de la Bible, arrêtons-nous à un autre épisode, qui est en relation directe avec le précédent : celui des serâphîm dans le désert (Nombres, XXI, 6-9). Toujours rebelles, mal disposés envers Elohim et Moïse, les Israélites sont attaqués par des « serpents brûlants et volants » extrêmement venimeux : ce sont les serâphîm, sing, sârâph (du verbe brûler). Liés à l’air et au feu, ils représentent ces fameuses « ondes de feu » dont nous avons parlé, les énergies cosmiques de haute fréquence vibratoire, qui peuvent perdre ou sauver selon qui elles rencontrent ; ils sont de même nature que les « langues de feu » de la Pentecôte, mais ici d’un effet contraire. Moïse reçoit alors de Dieu l’ordre suivant (v. 8) : « Fais-toi un (serpent) brûlant (un sârâph) et place-le sur une hampe : quiconque aura été mordu et le verra, il vivra ! » L’Homme de l’Elohim fit donc un « serpent d’airain » (nâhâsh nehosheth) et le plaça sur la hampe (ha-nês) (v. 9). Sârâph peut être écrit de deux manières, avec un Samekh ou avec un Shin ; le premier numérographe est 61.16.7, comme celui de la Shekhinah (la présence divine), rappel de nâ­hâsh (43.16.7) ; le second est 67.13.4, qui renvoie à « Dieu », « Amour » et « Un ». Dans les deux cas, il s’agit du rétablissement du circuit normal par l’entrée en jeu d’une Force cruciale, mais naturellement périlleuse. Par ailleurs, nehosheth désigne le cuivre (d’où l’airain), bon conducteur des énergies, et l’expression nâhâsh nehosheth suggère également un « serpent des serpents » 17, tout en faisant apparaître dans son numérogramme des valeurs de plénitude (108.36.9). Ajoutons que la hampe sur laquelle est dressé le sârâph nombre, comme l’Esprit, 34.16.7 ! Si nous avons tant insisté sur ces termes et ces nombres, c’est parce que nous sommes en présence d’un « travail » archétype. Il faut rétablir l’intégrité du système énergétique universel et maîtriser ces forces flamboyantes qui environnent et traversent l’homme. « Faire un séraphin », c’est s’assurer le contrôle de ces forces (cf. dans un autre contexte, « chevaucher le tigre ») pour disposer du Feu artiste. Le dresser sur une hampe, c’est non seulement s’orienter vers Dieu par delà le plan matériel, mais aussi retrouver l’axe vertical et le serpent ascendant nécessaires à la cohérence du circuit, à la juste circulation de l’« Amour divin ». Trois confirmations de l’importance de ce schéma : a) le culte du serpent d’airain se maintiendra dans le Temple de Jérusalem jusqu’à l’époque d’Ezéchias (VIIIe-VIIe siècles a.C.) ; b) le terme serâphîm sera repris par Isaïe (VI, 2 sq.) pour désigner des entités flamboyantes à six ailes, symbolisant la meilleure circulation possible des Énergies divines, ainsi que le travail dialectique intégral — ce qui correspond bien à notre interprétation du thème du serpent ; et c) l’Évangile de Jean assimile précisément le Christ au Sârâph, au Serpent des serpents, en disant (3, 14-15) : « Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’Homme, afin que tout homme qui croit ait par lui la Vie éternelle. » Arbre de la croix, montée et descente des Energies (ib., v. 13) , circuit serpentiforme complet 18.

L’Antiquité classique s’est également préoccupée de ce problème. Prenons le cas d’Apollon Pythien (Pythius Apollo) 19. Avant l’arrivée du dieu de la lumière, régnait à Delphes un antique oracle de la Terre-Mère, émanant d’un serpent nommé Python et relayé par la Pythie. Appolon tue le reptile d’une flèche entre les yeux, s’en incorpore la force pour la joindre à la sienne, et établit ainsi la puissance exceptionnelle de l’oracle delphique. Autrement dit, Python figurait l’Énergie involuée, les valeurs telluriques coupées de l’autre moitié du circuit ; Apollon représente à la fois les « ondes de feu », l’axe (flèche), et l’Énergie ascendante. Le rétablissement du circuit dans sa totalité est bien marqué par l’expression Pythius Apollo, qui signifie le « redressement » du serpent involutif. D’où l’importance de ce symbole pour la romanité, qui a toujours recherché la maîtrise du dynamisme universel. Cicéron a cette formule révélatrice (De finibus V, 44) : « L’ordre que nous donne Apollon Pythien est de nous connaître nous-mêmes » ; l’homme étant essentiellement, par sa structure et sa fonction cosmique, le lieu de passage et d’intensification des Énergies créatrices, dans leur descente et leur montée.

Deux vers célèbres de la IVe Bucolique de Virgile doivent maintenant retenir notre attention (v. 24-25) : « Il disparaîtra, le serpent, et la plante au poison perfide disparaîtra aussi ; partout s’épanouira l’amome d’Assyrie 20. » Que veulent dire exactement ces signes annonciateurs du retour de l’âge d’or ? Le serpent est, l’on s’en doute, l’animal nocif, maléfique, dont nous avons expliqué la nature : scission du circuit énergétique, involution oppressive, négativité. La plante en question est un champignon hallucinogène, l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria), en rapport avec les sectes de type tellurique, et principalement avec les rites dionysiaques 21 : symbole des déviations psycho-somatiques, des aberrations « religieuses », de l’aliénation et de la mort. Notons qu’une fresque de l’église de Plaincourault (XIIe siècle) interprète l’arbre de la chute sous forme d’une magnifique Amanita muscaria entourée d’un serpent… Donc, reptile et champignon sont appelés à disparaître devant l’amome assyrien. Cet amome est à rapprocher de l’ancien Haoma iranien et du Soma védique, plantes divines génératrices de breuvages d’immortalité. Or, le Soma — pour ne parler que de lui — est à la fois en relation avec la Terre et avec le Ciel, participant du monde ophidien tellurique par sa « racine draconienne » et du monde divin d’en haut par sa puissance solaire : c’est une plante-dragon solarisée ; car, selon le Pancavimsha Brâhmana (XXV, 15, 4) : « Les Serpents, abandonnant leur peau vieillie, s’avancent, rejettent la mort, et deviennent les Soleils 22. » Il faut comprendre que, par une alchimie spécifique, ce Soma-Haoma-Amome est capable de réconcilier toute la création en un dynamisme salvateur : on retrouve là les idées d’axe, d’incarnation, de sublimation, et de circuit énergétique. Quant à l’Assyrie en question, c’est en fait la Syrie primordiale ou « Terre solaire », que caractérise la parfaite circulation des « ondes de feu ». Ce qu’annonce donc Virgile, c’est la fin du monde de la séparation, du serpent involué et du champignon aliénant, le rétablissement, pour l’humanité sauvée, du circuit énergétique intégral que la « faute » avait rompu, et l’instauration d’une nouvelle Vie où soleil, arbre et serpent sont en communion toujours plus fructueuse. « Fais-toi un Séraphin », « l’amome assyrien s’épanouira partout » : expressions complémentaires, se rapportant à la même réalité, la reconstitution de la circulation de la circularité — ou de l’entrelacement — nécessaire des trajets de la Sagesse créatrice, descendant et montant indéfiniment.

Shiva, Shakti, Kundalinî, tantrisme

Aujourd’hui, quand on pense serpent, on pense très souvent Kundalinî, car le tantrisme en tant que « yoga sexuel » fait partie d’un certain ésotérisme sur lequel on a beaucoup écrit. Outre l’ouvrage de Pierre Weil cité dans la bibliographie, mentionnons, de Julius Evola, Le Yoga tantrique (tr. fr., Fayard, 1971) ; de Serge Hutin, L’Amour magique, Révélations sur le tantrisme (Albin Michel, 1971) et de Jean-Louis Bernard, Le tantrisme, yoga sexuel (Pierre Belfond, 1973). Selon ce qu’expose, par exemple, Pierre Weil 23, la Kundalinî Shakti est l’Énergie cosmique dans le corps humain ; elle est symbolisée par un serpent lové et endormi (= état latent) dans le chakra-racine (Mûlâdhâra) situé à la base de la colonne vertébrale. Une fois réveillée par des techniques appropriées, tel un serpent de feu, cette Énergie s’élève dans le canal subtil (nâdî) appelé Sushumnâ qui suit l’axe cérébro-spinal mettant successivement en action les divers chakras jusqu’au septième, à la sortie du crâne pour réaliser l’union avec le Soi suprême. Et il précise que ce yoga est une méthode déterminée de canalisation et de transmutation de l’« énergie sexuelle ». Dans la même optique, cet auteur élabore en outre une intéressante comparaison entre la discipline indo-tibétaine et la « mystique » du Zohar — fondée sur l’arbre séphirothique et les sept « Palais » —, et il retrouve des allusions à cet enseignement dans les paroles de Jésus (cf. Mt. 19, 12 : « Il y a de eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels en vue du Royaume des Cieux. Comprenne qui pourra ! »). Mais Jean-Louis Bernard, vers la fin de son étude 24, s’efforce de distinguer entre la simple « Kundalinî » sexuelle et une Kundalinî céleste, globale, représentant la pleine puissance de la Shakti (Éternel-Féminin, ou Féminin-Créateur), que l’homme doit capter par un yoga spécial. Par ailleurs, si l’on se réfère à des travaux objectifs et complets concernant le tantrisme 25, on comprend aisément que l’aspect sexuel y est tout à fait relatif : il est question d’une méthode générale de réintégration qui implique tous les niveaux d’être (humains, cosmiques, divins) et toutes les forces existantes, et qui utilise la « dualité apparente », les polarités propres à la manifestation, pour parvenir à la « non-dualité réelle », à la dialectique mouvement/repos de l’Un, à l’Instantanéité omniprésente. Il ne faut surtout pas confondre symbolisme érotique et yoga sexuel… Ceci dit, peut-être sommes-nous en mesure d’y voir plus clair dans ces surgissements serpentiformes et d’établir une sorte de hiérarchie de disciplines.

La première sera donc le yoga sexuel proprement dit : il s’agit en fait du cheminement de l’énergie érotique introvertie qui, sans nul doute, apporte des pouvoirs (sur le plan bio-psychique principalement). C’est la montée jusqu’à un seuil défini — du serpent sexuel involué. La deuxième discipline concernera la Kundalinî en tant qu’énergie vitale cosmique, polarisée en deux courants (Shakti montante et Shakti descendante, ou encore extérieure à Shiva et intérieure à Shiva) dont la conjonction active les chakras et produit des états de conscience qui dépassent de beaucoup le plan bio-psychique. Ce sont donc les rencontres successives des deux modalités du « serpent de feu » qui entraînent le processus évolutif. La troisième discipline, correspondant au tantrisme intégral, consiste à ouvrir à travers tous les niveaux ontologiques, par des dialectiques horizontales (du type « gauche »/« droite ») et verticales (du type spiritualisation/corporalisation), un chemin d’énergie cohérente reliant le bas et le haut (cf. l’Arbre des Vies, ou la Structure absolue). À partir d’un certain degré de réussite, deux influx ou serpents travaillent de concert en sens inverse : l’un descend, analogue à une cristallisation de diamant (cf. Shiva) l’autre monte, analogue à un épanouissement de foudre (cf. la Shakti). D’où les images bien connues du serpent-gemme (cf. Goethe) et du serpent-éclair : au total le vajra, ou « diamant foudre », symbole de la plus haute réalisation. Cette dernière conception est toute proche de nos considérations précédentes sur le circuit énergétique total : c’en est une variante davantage axée sur l’homme. Il va de soi que ce tantrisme véritable se retrouve partout : dans la Cabbale, dans le christianisme ésotérique, dans l’Antiquité classique, dans le taoïsme, etc.

Un mot des ceux nâdî Idâ (principe négatif, féminin, lunaire) et Pingalâ (principe positif, masculin, solaire), qui montent du Mûlâdhâra, s’entrelacent comme les serpents du caducée au tour de la Sushumnâ, et aboutissent aux narines. Comme il n’y a pas une nâdî à flux descendant et l’autre à flux montant, il s’agit là d’un pseudo-caducée, ainsi que nous l’avons montré plus haut. Tout monte en même temps : triple énergie qui converge 26. Ce qui fait que le courant descendant n’est pas « représenté » dans le Kundalinî-yoga, car trop subtil : il n’en est pas moins indispensable.

On trouve dans l’Enéide, au livre V (84 sq.), un curieux texte qui se rapporte à la maîtrise du serpent : très vraisemblablement, une évocation extériorisée d’une expérience intérieure, toujours bien un schéma de type tantrique 27. « Énée achevait ces mots (il sacrifie aux mânes de son père) quand, sorti du secret des profondeurs, un serpent apparut, ondoyant, immense ; il s’étira en sept circuits, formant chaque fois sept anneaux (7 x 7 = 49), pour enlacer pacifiquement le tertre (axe), puis il se laissa glisser au milieu des autels. Son dos était moucheté de taches bleues, et l’or de ses écailles s’embrasait de fulgurations changeantes ; tel, un arc-en-ciel dans les nuages, face au soleil, lance mille reflets chatoyants… » Après de longs déplacements qui équivalent à un circuit énergétique complet, le reptile rentre sous terre. Les deux 7 font allusion à la septuple ouverture de chacun des 7 chakras (comparer avec le 77 de chair + esprit) : conquête de la puissance totale. A la fois tellurique (bleu-noir) et ouranien (or), le serpent, comme il se doit, relie le pôle du bas — désigné par les profondeurs infernales — et le pôle céleste — désigné par le soleil ; son rôle de « pont » ressort de la comparaison avec l’arc-en-ciel. Et la fulgurance de cette apparition fait penser au flamboiement de la réussite tantrique, à l’illumination qui est le but du Vajrayâna.

Nous citerons, pour terminer, un texte de Raymond Abellio (La fin de l’ésotérisme, pp. 204-5) qui a l’avantage de mettre en relation le double serpent traditionnel avec le Kundalinî-yoga et son propre yoga de la transfiguration, le sénaire-septénaire ou structure « absolue » 28 : « C’est par une même référence au processus de la transfiguration qu’il faudrait suivre et expliquer le déroulement de la Kundalinî tantrique entre le chakra du bas et le chakra du haut, notamment par l’intensification et l’universalisation simultanées des forces sexuelles et des forces spirituelles, en signalant au passage que le déroulement de ce « serpent » dans les deux sens de sa rotation sur lui-même reproduit de façon frappante l’image du traditionnel caducée, dont rend compte également la double rotation équatoriale de la structure absolue. » Soit, mais tout serait beaucoup plus clair si le caducée était conçu avec des serpents aux corps inverses, comme nous l’avons expliqué ci-dessus. Du pôle du bas monte le courant des pouvoirs ; du pôle du haut descend le courant de l’illumination ; à partir du centre, les pouvoirs se spiritualisent et s’unifient, l’illumination se corporalise et fructifie. Au plan équatorial, chaque serpent « court » après l’autre en un circuit sans fin… Et le processus est valable pour l’ouverture de chacun des chakras tout autant que pour l’ensemble ordonné autour du chakra du Cœur (ou Tiphereth de la Cabbale).

Tel est l’aperçu — fort restreint — que nous avons voulu donner du symbolisme du serpent, en essayant de coordonner et d’illustrer quelques-unes de ses valeurs fondamentales dans le contexte de l’énergétique cosmique et humaine. Il s’associe très bien avec les autres symboles que nous traitons : avec le feu, car il signifie bien souvent le courant modulé d’une seule et même Force créatrice (ondes de feu, serâphîm, kundalinî) ; avec le miroir, à cause du double serpent ; et avec l’épée, étant donné l’importance de l’axe dans le circuit des énergies.

BIBLIOGRAPHIE SUR LE SERPENT

« Quelques aspects symboliques du serpent », Atlantis n° 288, 1976.
Arthur Avalon, La puissance du Serpent. Introduction au tantrisme, tr. fr., Dervy-Livres, 1977.
Jean-Pierre Bayard, Le monde souterrain, Flammarion, 1961, pp. 175 sq. Le symbolisme du Caducée, G. Trédaniel, Editions de la Maisnie, 1978.
Maryse Choisy, « L’archétype des 3 S. : Satan, Serpent, Scorpion », dans Satan, Etudes Carmélitaines, Desclée de Brouwer, 1948, pp. 442-451.
Dictionnaire des Symboles, vol. IV, pp. 181-198.
René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard, 1962, pp. 158-159 et 384 sq.
Marcel Moreau, La Tradition celtique dans l’art roman, Bordeaux, 1963, pp. 52 sq.
Pierre Weil, Répression et libération sexuelles, Epi Editions, 1973, pp. 57 sq.

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1 Symboles fondamentaux de la Science sacrée, bibliogr., p. 159.
2 Cf R. Guénon, Le symbolisme de la croix, 3e éd., Véga, 1970, pp. 62 sq. et 131 sq.
3 R. Guénon, Symboles, pp. 384-6.
4 Selon l’Ancien Tarot de Marseile.
5 Cf. le VIIIe Arcane (« La Justice ») et le XVIIe (« L’Étoile »), qui sont aussi en rapport avec le Tétragramme. Voir Epignôsis, I, 1, 1983, p. 34 sq.
6 Cf. Alain Daniélou, Le polythéisme hindou, Buchet/Chastel-Corrêa, 1960, pp. 245-9.
7 Voir E.A.S. Butterworth, The Tree at the Navel of the Earth, Berlin, De Gruyter, 1970, p. 213 sq. (symbolisme de nature tantrique).
8 Voir Roger Cook, L’Arbre de Vie, image du cosmos, tr. fr., Seuil, 1975, p. 102 : tryptique d’Harbaville, musée du Louvre.
9 Commentaire et schéma dans notre article « La voie héroïque et gnostique vers le Soi », Cahier de l’Herne 36 consacré à R. Abellio, 1979, 47-83, p. 76.
10 La Grande Triade, 6e éd., Gallimard, 1957, p. 48.
11 Croix de Muiredach, Monasterboice (dans L’Arbre de Vie, p. 114). Cf. A. de Souzenelle, De l’Arbre de Vie au schéma corporel, Robert Dumas, 1974, face p. 186.
12 Cf. Lama A. Govinda, Les fondements de la mystique tibétaine, p. 219 sq.
13 Symboles, p. 159.
14 La Lettre, chemin de vie, Le Courrier du Livre, 1978, p. 159.
15 Pour l’importance et l’établissement de ces numéro-grammes (partie de la Cabbale nommée guématrie), voir Epignôsis, II, 1, 1983, pp. 57-59, et notre article « Trois miroirs de la Sagesse », 3e millénaire no 3, p. 66.
16 Ésotérisme de la Genèse, I, p. 393 sq. (« Le Livre de Nachash »).
17 Cf. La Lettre, chemin de vie, p. 161.
18 La Lettre, chemin de vie, p. 70, une intéressante interprétation de nâhâsh-sârâph, mais sans mention du circuit énergétique.
19 Voir Robert Mercier, Le retour d’Apollon, La Colombe, 1963, pp. 17 et 34. Jean Gagé, Apollon romain, de Boccard, 1955, pp. 43 sq. Cf. aussi de Jacques Huynen, L’énigme des Vierges noires, Robert Laffont, 1972.
20 Occidet et serpens, et fallax herba veneniloccidet ; Assyrium volgo nascetur amomum. Étude détaillée dans notre ouvrage Virgile, maître de sagesse, Milan, Archè, 1984, pp. 147-153.
21 Le Champignon sacré et la Croix, tr. fr., Albin Michel, 1971.
22 Hindouisme et Bouddhisme, Gallimard, 1949, p. 61 sq. et La doctrine du sacrifice, Dervy-Livres, 1978, p. 109.
23 Op. cit. , pp. 74 sq.
24 Op. cit, chap. VIII, pp. 185, 192 sq. , 196.
25 Voir, par exemple, un excellent chapitre sur le tantrisme, par André Padoux, dans Le Bouddhisme, Fayard, 1977, pp. 293-328, en partic. 296, 299, 302.
26 Cf. J.-L. Bernard, Le tantrisme, p. 197.
27 Cf. notre Virgile, maître de sagesse, 1ère Partie, p. 83, n. 12.
28 Se reporter à « La voie héroïque et gnostique vers le Soi », pp. 68-69.