Yves-Albert Dauge : Les clefs des symboles : L’Épée ou la cohérence opérative de l’énergie


20 Sep 2014

L’Épée ou la cohérence opérative de l’énergie par Yves-Albert Dauge

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 12. Janvier-Février 1984)

À Première vue, contrairement au symbolisme du feu ou du serpent, celui de l’épée paraît simple et de peu d’envergure : signification guerrière, séparatrice, diaïrétique, axiale. Cependant, replacé dans une théorie générale de la circulation des Énergies, et grâce à l’apport de la tradition judaïque et chrétienne, ce symbole révèle une grande richesse et une utilité indubitable. L’épée représente la quaternité cohérente, orientée, flamboyante et opérative ; elle complète tout naturellement nos trois études précédentes.

Un archétype divin : le Tétragramme-Épée

Épée1

Ce qu’on appelle le Tétragramme – redisons-le –, c’est le Nom divin de quatre « lettres-nombres » : Yod – Hé – Waw (ou Vav) Hé ( Y H W H), le Grand Nom de Dieu porteur des forces immenses et redoutables, qu’il nous faut « sanctifier » (Mt. 6, 9), c’est-à-dire reconnaître et utiliser comme saint, une puissance souveraine, transmutatrice, mais aussi dangereuse 1. Or, il y a une relation entre Y H W H et l’épée. On trouve en effet dans le Zohar cette formule capitale (III, 274 b) : « L’Épée du Saint, Béni soit-Il, est formée du Tétragramme : le Yod en est le pommeau, le Vav la lame, les deux Hé les deux tranchants. » Annick de Souzenelle a bien décelé l’importance du symbole. Elle écrit, au début de son livre De l’Arbre de Vie au schéma corporel (p. 25) : « Dans le Yod, le pommeau, se dessine la tête de l’Homme, le front que touche le chrétien lorsque, se signant, il nomme le Père. Dans le Vav, la lame, apparaît la colonne vertébrale qui coule les énergies du Père dans l’éternel engendrement du Fils. Dans les deux Hé, les deux tranchants, se déploient les poumons que prolongent les deux bras et les deux mains de l’Homme, que l’Esprit emplit du souffle de Vie. Le Tétragramme révèle ainsi la « structure divine » dans son essence trinitaire, et la structure trinitaire de l’Homme, son image. Il est l’archétype par excellence à partir duquel « Dieu se fait Homme pour que l’Homme devienne Dieu »… » Cette épée est donc tout à la fois une figure de l’Être divin et de son Nom, et une figure de l’Homme Parfait ; et c’est une confirmation que le Tétragramme équivaut à un schéma énergétique.

Épée2

Il y a l’axe Père-Fils (le Vav est un Yod prolongé vers le bas), Ciel-Terre (cf. l’Avatar), Essence-Émanation-Incarnation, Kether-Malkhuth (1er et 10e Séphiroth), etc., trajet descendant et ascendant de la Vie et de la Lumière, en absolue continuité. Il y a les deux spirations de l’Esprit, le double Hé, qui sont l’expression de ce qui se passe au centre : processus de génération et d’unification, d’invo­lution et d’évolution, de cristallisation et de solarisation, ou encore double pouvoir de la Grâce et de la Vérité, de la Clémence et de la Rigueur, etc. Inépuisable richesse de ces deux « tranchants » de l’épée qui signifient aussi bien la parfaite circulation des Énergies, la complé­mentarité dialectique des courants inverses, et les manifestations opposées d’une Force unique (cf. le « double effet » de l’Amour divin, du Feu sacré). Voilà quelle est la cohérence opérative du Nom — qui est également notre Nom, ne l’oublions pas —, dans le jeu permanent du trois et du quatre, dans la fermeté, la mobilité et l’efficacité de sa structure souveraine.

Lorsque l’auteur de l’Apocalypse évoque, au début du livre, le « Fils d’Homme » (ou Fils-Homme) dans toute sa gloire 2, en tant que Dieu manifesté et Homme transfiguré, il précise (I, 16) : « De sa bouche sort une épée affilée à double tranchant. » L’invraisemblance du symbole disparaît dès qu’on y perçoit le Tétragramme proféré par le Fils pour provo­quer la régénération de l’univers. On peut dire aussi qu’il s’agit du Logos prononçant dans sa véracité et sa plénitude le Nom divin, pour appeler l’Homme à le reconnaître comme sien. Vers la fin du même livre, apparaît le Verbe combattant (XIX, 15) : « De sa bouche sort une épée acérée pour en frapper les nations. » C’est la puissance redoutable du Nom, qui dompte les ténèbres et renverse les « étrangers » — tout en recréant la lumière et en bénissant les « saints » ; triple aspect de l’Épée : exterminateur, salvateur, et — le principal — unificateur. Car, en ce monde, il faut dissocier pour unir. Le Christ Pantocrator se montre ainsi comme le Nom Vivant lui-même ; l’épée qui sort de sa bouche symbolise le pouvoir de discrimination, le feu qui aveugle ou illumine, tue ou transmue (cf. Deutéronome 32, 39), la fulguration victo­rieuse qui pénètre au cœur des êtres et des choses pour rétablir la juste circulation des Énergies. Un texte difficile de Luc nous parle encore de ce Christ-Épée, comme étant destiné à servir de « révélateur » des cœurs et à accé­lérer les processus divergents en cours (II, 34-­35) : Syméon s’adresse à Marie : « Vois ! celui-ci est venu pour la chute et l’élévation de beau­coup en Israël, et pour être un signe controversé — d’ailleurs ton âme elle-même, une épée la traversera —, de manière que puissent se révéler les pensées contradictoires de bien des cœurs. » C’est l’effet séparateur qui est ici souligné, la nécessité chacun se trouve de prendre parti selon l’intime de son être, mais cet effet est indispensable à l’accomplissement de la fonction unificatrice (apparente ambiguïté de l’épée). Pour ce qui est de Marie, le symbole suggère le « solve » annonciateur du « coagu­la ».

Nous en arrivons à l’un des plus célèbres versets de la Genèse (III, 24), celui qui relate le bannissement du couple déchu : « Y H W H Elohim chassa l’être adamique ; puis il installa vers l’orient du jardin d’Éden les Kheroubim et la flamme de l’épée tournoyante, pour garder la route de l’Arbre des Vies. » La flamme de l’épée tournoyante (ou : à deux tranchants) n’est autre que la vertu du Nom divin qui, enlevée à Adam, reste en possession des Kerou­bim ; ces entités, à la fois vivifiantes et dévo­rantes, Feu bénisseur ou exterminateur, ne cessent alors de faire tourner le Nom comme une arme flamboyante : allusion au dynamisme « tourbillonnant » du Tétragramme, à l’activité du Logos en soi, rappel de la puissance de l’Homme archétype, indication de l’aventure périlleuse qui sera la reconquête de l’Arbre des Vies (ou des Sephiroth). Très curieusement, nous retrouvons cette même image à propos du mode de prière recommandé par Hésychios de Batos 3 : « Ne cessons de faire tournoyer le Nom de Notre Seigneur Jésus-Christ dans les espaces de notre cœur, comme l’éclair tournoie au firmament » (ce Nom est Y H Sh W H, Ieshouah, c’est-à-dire Y H W H Dieu-Homme, la Quaternité centrée sur nous). C’est ce qu’on appelle le secret des Pères du désert, le moyen de s’assimiler aux gardiens du seuil (les Kherou­bim) pour approcher l’Arbre du Milieu : inté­riorisation de l’Épée. Cette association entre épée « magique » et Arbre de Vie a d’ailleurs si bien marqué la tradition qu’on la découvre sous une forme assez étonnante dans une œuvre comme la Morte d’Arthur de Malory (XVII, 6­7) : le fourreau de l’« épée de David et de Salomon » aurait été fait en partie avec le bois de cet Arbre 4… En ce qui nous concerne, nous discernons une analogie certaine entre l’épée tournoyante qui garde l’accès à la source de Vie et le mouvement propre à la « structure absolue » d’Abellio, destiné à reconstituer l’Homme axial : ce sont-là des expressions voisines de l’art chérubinique (l’art de manier l’épée de Sagesse, de Lumière et de Vie, art « martial » par excellence !). Une dernière remarque à propos de notre verset : le mot épée, Ereb (cH R B), comporte les mêmes lettres que Horeb, le mont d’Elohim où brûla le Buisson ardent et où se manifesta le Nom divin — montagne : une cime, un axe, deux versants — (Exode, III, 1 sq.) ; symboles étroitement complémentaires comme supports du Tétragramme et de son feu.

Une autre complémentarité est intéressante à examiner : celle de l’épée et de la balance, car c’est en fait le même symbole sous deux aspects différents, celui de la cohérence victorieuse et celui de la circulation harmonieuse, ou encore celui de la sagesse discriminante et tout-accom­plissante d’une part, et celui de la sagesse discriminante et équilibrante d’autre part 5. Lorsque les deux « objets » sont visibles en­semble, c’est pour manifester une totalité dyna­mique, insister sur la plénitude de la divine Quaternité. Ainsi le VIIIe Arcane du Tarot, « La Justice », qui montre une épée et une balance, permet-il jusqu’à trois lectures du Tétragramme (dont le nombre-racine, rappe­lons-le, est 8) : avec chacun des deux symboles, et avec la Lame entière (couronne = Père ; épée = Fils ; balance = double Esprit). Ainsi saint Michel, Archistratège et Archange 6, est-il représenté avec l’un et l’autre objet ; et son nom est une question : « Qui (est) comme Dieu ? » (MY K hAL), dont la réponse est Ieshouah, Jésus (Y H Sh W H), car ces mots ont des numérogrammes équivalents (47.11.2 et 47.20.2). Confirmation par la Cabbale de la relation qui unit épée-balance et Nom divin. Ainsi l’Alchimiste, dont le but est de réaliser la Pierre philosophale — souvent assimilée au Christ —, est-il justement muni des deux symboles, explicatifs à la fois de son art et de la transmutation recherchée 7.

Donc, à partir de notre exégèse du Tétragramme-Épée, de nombreuses valeurs du symbole sont venues s’intégrer dans un ensemble cohérent. Signification axiale : bipôle (Père-Fils), Éclair séphirothique, Arbre de Vie, Axis mundi, rayon solaire, etc. Signification dynami­que : descente et montée des Énergies, incarna­tion et assomption, tournoiement générateur d’un champ de hautes fréquences vibratoires, etc. Double effet d’une unique Essence : perte et salut, destruction et création, rigueur et clémence — et pour une fin unique de pacification, de régénération, d’unité (cf. la double hache, la foudre, le vajra). Schéma énergétique primordial : structure divine et Nom divin (Quaternité pure ou axée sur l’Homme-Dieu) comme clef de transmutation. Parole-Épée : pouvoir du Nom prononcé, du Son, du mantra, de la formule. Faisceau indivisible d’Énergies essentielles traversant tous les plans du réel pour relier le Ciel et la Terre, le Divin et l’humain, faire circuler la Vie et la Lumière, éveiller les êtres à eux-mêmes, accélérer les processus évolutifs, et recréer par solve et coagula. Fulguration révélatrice de l’Être en action, du « Feu sage » (Héraclite), de la Loi cosmique, et de l’archétype théandrique.

Séparer pour libérer, pour connaître, et pour s’unir

René Guénon, dans Les Symboles fondamen­taux de la Science sacrée, remarque fort juste­ment : « L’épée ne représente pas seulement le moyen…, mais aussi la fin même à atteindre, et elle synthétise en quelque sorte l’un et l’autre dans sa signification totale » (p. 201). Elle est à la fois lutte pour la lumière et axe de lumière, instrument de paix et plénitude de vie. Es­sayons de montrer, par quelques exemples précis, comment s’organise cet ensemble thématique. — La discrimination libératrice. Un texte de l’Épître aux Hébreux pour illustrer cette fonction (IV, 12) : « Vivante est la Parole de Dieu, et efficace (energès), et plus incisive qu’aucune épée à deux tranchants, et péné­trante au point de séparer l’âme (psychè) de l’esprit (pneuma), de mettre à nu les articula­tions et les moelles, et capable de juger entre penchants et pensées du cœur. » Ce verset est cité par Ananda K. Coomaraswamy au cours d’un développement sur le thème : mourir à l’âme pour naître à l’esprit 8, thème aussi bien asiatique qu’évangélique (cf. Lc. 14, 26 : « haïr » sa propre psyché). Il s’agit de la valeur diaïrétique, purificatrice de la ‘Parole, c’est-à-dire de la Lumière-Énergie divine, qui doit nécessairement « dissocier les mixtes » pour recréer l’homme 9. Cette épée est à deux tranchants, comme le Nom divin, ou l’Amour suressentiel, avec les deux Hé opératifs ; rappel au double effet de la Force qui rejette et rassemble, détruit et vivifie. Ainsi la Parole, telle l’épée, intervient-elle partout et toujours dans cet univers du mélange et de la confusion pour « discerner les esprits », séparer nettement les mentalités, différencier les niveaux ontologi­ques ; elle libère de leur gangue les étincelles prisonnières, réunit tous les éléments épars du Logos et du Soi pour les recharger d’une énergie supérieure (tout ce qui n’est pas fou­droyé devient fulgurant), et leur permettre d’irradier dans le monde sans plus être dégradés par lui. Lutte pour la Lumière ?axes de Lumière. À rapprocher de ce logion fameux : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée » (Mt. 10, 34). Non pas la vie calme, le bonheur terrestre (mentalité tellurique), mais l’aventure périlleuse, l’affrontement des vou­loirs et des destins, la fulguration du Divin en lutte contre les ténèbres. Jésus lui-même est comme une épée flamboyante, plantée par Dieu sur notre sol pour sauver ou perdre. Les versets.suivants (37-39) montrent comment agit cette épée de discrimination : elle oblige à « se lever » pour choisir, à passer par delà la psyché pour s’unir à Dieu, ou à refuser l’Esprit pour s’enfoncer dans l’obscurité. Notons que, natu­rellement, cette épée n’a rien à voir avec celle de la violence, mentionnée en Mt. 26, 52 pour illustrer ce qu’on appelle le karma.

Volonté, libération et connaissance sont étroitement liées, et c’est ce que fait ressortir le symbolisme qui nous occupe. Dans la Bhaga­vad-Gîtâ, au chapitre intitulé « La Voie de la Connaissance divine », l’instructeur déclare (IV, 42) : « Ayant donc tranché, par l’épée de la sagesse, ce doute en ton cœur né de l’ignorance, aie recours au Yoga, ô Bhârata (Arjuna), et lève-toi. » L’épée signifie l’orientation correcte de la volonté, l’ouverture de l’Intellect, l’affran­chissement des perplexités et des troubles de la psyché : c’est l’irruption de la lumière dans le Cœur. Et telle est la condition pour s’unir avec les Énergies divines (Yoga) et disposer d’une réelle puissance opérative. En fait, Arjuna et l’épée de sagesse sont destinés à ne plus faire qu’un. Même conception au VIe livre de l’Énéide : lors du voyage dans l’au-delà qui doit le mener à l’initiation, le héros est invité à s’avancer l’épée tirée. La Sybille lui dit en effet (v. 260-1) : « Et toi, Énée, mets-toi en route, et sors le fer du fourreau : c’est maintenant qu’il faut de la vaillance, qu’il faut un cœur ferme. » Ce trajet va le libérer des illusions de la psyché, des perversions de la volonté, et lui donner accès à la connaissance de l’Être et de lui-même : invulnérabilité, discernement, unification. D’ailleurs, si l’on s’en rapporte aux dia­grammes du tantrisme indo-tibétain, l’épée correspond précisément à deux « Dhyâni-Boud­dhas » (= Bouddhas de méditation), et à deux types de connaissance et de sagesse-énergie, dont la complémentarité est évidente : à Ami­tâbha (rayonnement rouge), figurant la connais­sance de perspicacité et la « sagesse de claire vision discriminante », ainsi qu’à Amoghasiddhi (rayonnement vert), figurant la connaissance réalisatrice et la « sagesse tout-accomplissan­te ». Volonté droite, claire vision, unité, puis­sance. En outre, le thème de l’épée flamboyante — celle de Vishnou, par exemple, ou celle d’Avalokiteshvara chez les Asuras — correspond bien à la destruction de l’ego, à la conquête de la gnose, et au pouvoir de transmu­tation.

La cohérence opérative. Revenons à l’Énéide. À la fin de l’épisode didonien, marqué par la « tentation de l’or et de la femme », par les débordements de la psyché, par la passion et la souffrance, Énée est prêt au départ, mais il attend encore quelque chose. C’est alors qu’il est visité « en songe » par Mercure, qui lui confère une sorte d’illumination et le décide à rompre aussitôt avec cette Carthage de la confusion et de l’irréalité. « Il arrache au fourreau son épée de foudre, et frappe les câbles du fer nu » (IV, 579-580), câbles qui retenaient sa personne aussi bien que son navire. « Épée de foudre », ensis fulmineus, qui récapitule les significations précédemment ex­posées : séparation, libération, vision claire, spontanéité créatrice, en insistant sur la transformation effectuée — manifestation du Je divin. Cette épée fulgurante, en effet, se réfère au vajra, symbole d’infrangibilité, de pure lumière, de possession de la Réalité inalté­rable ; elle suggère donc, ici, l’efficacité structu­rante, vivificatrice, de la véritable Énergie verticale. Énée a soudainement expérimenté la cohérence de son être, l’alliance humano-di­vine, et la sûreté d’une force enfin libérée. Il se situe désormais dans l’axe même des courants de Vie et de Lumière ; il est lui-même l’ensis fulmineus. Une variante intéressante de ce motif de l’unité opérative nous est fournie par l’histoire de l’épée brisée qu’il faut ressouder : comprendre qu’il est indispensable de relier la terre à l’Au-delà (les « deux Royaumes », et que seul peut y réussir celui dont la personne même constitue ce lien). C’est le sens de la légende de Siegfried dont l’épée, comme le rapporte Meyrink, « était brisée en deux tronçons ; le nain astucieux Albéric ne parvint pas à les souder, parce qu’il n’était qu’un ver de terre ; mais Siegfried, lui, l’a pu. L’épée de Siegfried est le symbole de cette vie sur deux plans. Comment opérer la soudure afin qu’ils ne soient plus qu’un, — tel est le secret que doit connaître quiconque aspire à être armé cheva­lier » 10.

Étant donné que l’épée représente des forces supérieures, difficiles à affronter et à manier, susceptibles de foudroyer comme de transfigu­rer, on en arrive au thème, très fréquemment évoqué, du danger qu’elle fait courir, thème qui est d’ailleurs lié à celui de la qualification de l’« opérateur ». Ainsi, dans le cycle du Graal, si bien analysé par Julius Evola 11, on insiste longuement sur les périls relatifs à l’épée « magique » : mal utilisée, par un personnage non prédestiné, non préparé, elle lui résiste, elle se brise et ne peut être reconstituée ; elle est cause, pour qui ne sait s’en servir correcte­ment, de blessure, de catastrophe, de mort même. Au contraire, grâce à cette épée — qu’il est capable de saisir, ou de réparer, pour une juste utilisation —, le héros qualifié rétablit l’ordre normal des choses et attire les bénédic­tions d’en haut. Dans ces textes, l’épée com­porte une puissance surnaturelle, sacrée, à la fois redoutable et indispensable, qui perd ou sauve selon les circonstances : caractéristique même du Nom divin (cf. Le Message retrouvé, XXVII, 46 b) 12, comme du Christ. Il y a aussi la compréhension — ou non-compréhension — des vertus secrètes de la « seconde épée », celle qui peut donner accès à l’essence de l’être 13 : dans le meilleur cas, elle rend le héros invulnérable et l’amène à « poser la question » (Wolfram von Eschenbach), c’est-à-dire à s’interroger sur sa relation avec le Graal (c’est le Mah ? et le Mi ? de la Cabbale : Quoi ? Qui ?) : l’épée se fait alors courant de vie et de lumière, reliant l’initié au Divin. Sinon, elle plonge l’esprit dans l’anxiété et la confusion, et ne détermine que des échecs. On mentionnera, dans le même ordre d’idées, un curieux motif symbolique : le passage du pont-épée, qu’on retrouve aussi bien dans les traditions chama­nique et irano-islamique qu’au milieu de la légende du Graal : « Lancelot atteint le château de son aventure en passant sur le pont constitué par le fil d’une épée 14. » Que signifie ce « passage dangereux » (cf. la porte étroite ?). La difficulté de l’accès à l’initiation ou à l’au-delà. L’épée y ajoute ses valeurs propres lumière-énergie périlleuse, axe subtil unissant le monde phénoménal à celui des essences, de la sagesse et de la puissance victorieuse. On a pu définir le christianisme comme un chemine­ment sur le fil de l’épée : excellente définition ; on aurait pu dire également : un voyage sur le fil du Nom divin.

L’épée comme symbole de l’être essentiel ou parfait

Partons d’un témoignage que nous lisons dans le Visage du Silence concernant le contenu même de l’illumination 15 : « L’Univers entier est baigné de clarté ; toutes choses — depuis la poussière du chemin jusqu’au vol de l’oiseau — ont rejeté leur vêtement d’apparence, et se montrent à nu, tels des glaives de lumière. Les choses ne sont plus des choses, car elles sont devenues Essence. » Cette expérience de la nature réelle de tout ce qui existe nous ramène à des idées déjà évoquées : dissociation des mixtes, libération de l’opacité et de l’illusion, vie ardente orientée, axée sur le Divin, vigou­reuse cohérence du Feu-Lumière ; en outre, se manifeste cette conception si chère à Râma­krishna comme aux soufis, selon laquelle chaque être dans l’univers est une irradiation (cf. at-tajallî) d’un Nom divin. Tel est vraiment le cosmos pour qui sait voir : un champ infini de « glaives de lumière » tournoyants, innom­brables répliques, luxuriantes icônes du Tétra­gramme-Épée. S’agissant de l’être humain, l’image atteint son plus haut degré d’exactitude, comme le prouve le livre d’A. de Souzenelle indiqué ci-dessus, De l’Arbre de Vie au schéma corporel, ou le symbolisme du corps humain sans oublier le « signe de la croix » qui, ésotéri­quement, rappelle ce que nous sommes et a pour fonction de réveiller en nous le Nom-Épée. Chez l’homme ordinaire, chez l’être inachevé, les différents centres d’énergie — au lieu d’être harmonisés — se trouvent répartis sans cohérence particulière tout au long d’un fil fort mince, qu’on peut désigner comme « corde des vies ». Mal contrôlés, mal développés, séparés les uns des autres par des zones obscures ou communiquant n’importe comment, ces centres — ou « plexus », ou « sphères » — sont des lieux d’interférences, de brouillages, des éléments non fonctionnels dans une série anarchique. Au contraire, chez l’Homme parfait, tous ces centres, exactement développés et reliés, constituent une unité énergétique sans faille ; ils se sont fondus en un éclair infrangible et perpétuel. La corde des vies s’est transformée en une épée, d’un seul métal, d’une seule lumière, d’une seule efficacité : l’épée proférée par le Verbe artiste. Tel est le Grand Œuvre proposé à l’homme, telle est la voie périlleuse et nécessaire de son accomplissement. C’est ce qu’a voulu montrer Virgile à la fin du livre IV de son Enéide, en parlant de l’« épée de foudre ». En effet, ce n’est pas seulement l’inspiration que Mercure va commu­niquer au héros, mais bien plutôt l’énergie fulgurante, qui, en se cristallisant instantané­ment dans son Cœur, soudera l’unité de son être, en assurera le flamboiement vertical, et déterminera cette rigueur dans l’action dont seuls sont capables les évolués. Cet ensis fulmi­neus, on l’a vu, c’est Énée lui-même, sortant de sa gangue psycho-somatique pour accéder à la condition supérieure de « porteur de foudre » (vajradhara : dénomination tantrique de l’homme unifié). Le voilà donc transmué par l’éveil de son propre « corps de diamant-foudre » — ou Vajrakâya, autre expression tantrique —, qui met en communication, sans plus d’obstacles, les plans lumineux de son être, corps-épée par l’éclat de sa cohérence et la rapidité de son agir.

Si nous passons du « tantrisme » romain au taoïsme, nous découvrons un thème analogue, que Gustav Meyrink a développé dans son roman initiatique Le Dominicain blanc, Extrait du Journal d’un Invisible 16. Il s’agit là d’un processus alchimique extrême-oriental, qui est la « dissolution du corps » et sa transformation, par l’« épée », en « épée » ; processus qui s’effectue pendant la vie pour franchir victo­rieusement le seuil de la mort. Que signifie alors l’épée ? La conquête de l’immortalité par l’intégration de ce Rayon de lumière supraphysique capable de vivifier — ou de désagréger — toutes choses, la perfection du corps subtil cohérent, la puissance unifiée, « magi­que », de l’Homme véritablement accompli. Le héros du roman, tel un frère d’Énée, devient un Homme-Épée présent à la fois dans le visible et dans l’invisible. Voici les dernières paroles de Christophe Colombier (nom à clefs) : « En moi est consumé ce qui était corruptible, changé par la « mort » en flamme de vie. Je suis debout, revêtu de la pourpre de la tunique de feu, ceint de l’épée d’hématite. Délivré à jamais par la dissolution du « cadavre » avec l’épée » (p. 229). Mort équivaut à transmutation ; la flamme rappelle l’épée chérubinique et le « Moine flamboyant » ; pourpre et hématite font penser au cinabre, au soufre rouge (de l’ésotérisme musulman), au phénix, à l’œuvre au rouge, ou au Dhyâni-Bouddha Amitâbha (voir supra). Quant à l’épée, elle n’est autre que le héros en personne, comme en témoigne tout le contexte. Pour arriver à ce résultat, il faut : déployer en une parfaite unité les principes masculin et féminin, retenir en soi le « souffle » — ou la Lumière-Énergie — qui permet une totale régénération de l’être, s’identifier à l’axe Ciel-Terre et Père-Fils, et se concentrer sur la cohérence dynamique du Je essentiel.

L’Homme-Épée n’est pas la seule expression de l’Homme universel. Conformément aux symboles du Tarot, il faut envisager aussi l’Homme-Bâton (cf. les Anges de la Trinité de Roublev), l’Homme-Denier (ou iconique), et l’Homme-Coupe (important à notre époque du Verseau, puisqu’il reçoit et répand les « ondes de feu »). Mais c’est certainement le premier qui, par son assimilation au Nom divin, par sa verticalité flamboyante, par son invulnérabilité, par sa spontanéité « seconde » et sa sagesse opérative, est le plus propre à donner son o. Orient » à l’aventure humaine.

BIBLIOGRAPHIE SUR L’ÉPÉE

Paul Claudel, L’épée et le miroir, Gallimard, 1939.

Ananda K. Coomarswamy, « Le symbolisme de l’épée » dans Études Traditionnelles, janv. 1938.

Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 3e édition, Bordas, 1969, Index s.v. Épée et Glaive.

Julius Evola, Le mystère du Graal, tr. fr. , Éditions Traditionnelles, 1967.

René Guénon, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Gallimard, 1962 ; en partic., l’article « Sayful­-Islam », pp. 197-201, sur la symbolique de l’épée dans l’islamisme et dans la Tradition.

Gustave Meyrink, Le Dominicain blanc, préface de Geard Heym, tr. fr., La Colombe, 1963.

Annick de Souzenelle, De l’Arbre de Vie au schéma corporel, ou le symbolisme du corps humain, Robert Dumas, 1975, nouvelle édition chez Dangles.

Pour l’explication énergétique des symboles en général, voir :

Fereydoun Farrokh, Symbolisme de l’orientation, ou La loi de circulation de l’énergie vitale, coll. « Le soleil dans le cœur » 20, Éditions Présence, 1981.

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1 Voir Epignôsis, II, 1, 1983, p. 14 sq.

2 Cf. Epignôsis, I, 1, 1983, p. 22.

3 Cité in Jean Biès, Athos, Dervy-Livres, 1980, p. 236.

4 J. Evola, Le mystère du Graal, bibliogr., pp. 125, 134.

5 Cf. Lama A. Govinda, Les fondements de la mystique tibétaine, p. 264.

6 Voir René Alleau, Énigmes et symboles du Mont-Saint-Michel, Julliard, 1970, pp. 202-204.

7 Voir E. Canseliet, L’Alchimie expliquée sur ses textes classiques, J.-J. Pauvert, 1972, hors texte XXII, pp. 235­-236.

8 Hindouisme et Bouddhisme, Gallimard, 1949, p. 111.

9 Cf. Julius Evola, La doctrine de l’Éveil, tr. fr. , Adyar, 1956, p. 201.

10 Le Dominicain blanc, p. 70.

11 Le Mystère du Graal, p 134 sq.

12 « Le même NOM peut produire la vie ou peut faire paraître la mort selon la façon dont il se présente à nous, et aussi selon la façon dont nous nous présentons à lui. »

13 J. Evola, Le mystère du Graal, p. 173.

14 Ibidem, p. 155. Cf. Mircea Eliade, Le Chamanisme, 2e édition, Payot, 1968, p. 377.

15 Ouvrage de Dhan-Gopal Mukerji, tr. fr., Éditions V. Attinger, 1932, pp. 176-7.

16 Voir bibliogr. — La préface de Gérard Heym est reprise dans le Cahier de l’Herne 30, 1976, consacré à Meyrink, pp. 161-169. — Consulter, dans l’édition de référence, les pp. 15 (Heym), 85, 130, 192 sq., 222, 224 sq.