Joël Robert : Les écrits hermétiques de Nag Hammadi


30 Dec 2014

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

Quelle est la ligne de démarcation entre les écrits gnostiques et les écrits hermétiques ? La découverte de Nag Hammadi nous offre à la fois des traités gnostiques et des traités hermétiques et d’autres comme l’Authentikos logos que les spécialistes ont du mal à clas­ser, ce qui montre que les caractères entre la gnose et l’hermétisme ne sont pas aussi tranchés que d’aucuns pourraient le croire. À ce sujet, les écrits proprement hermétiques de Nag Hammadi permettent une nouvelle approche du problème. Par ailleurs, les caractères essentiels de la grande gnose ayant été repérés et mis en lumière, notre tâche en ce qui concerne l’hermétisme s’en trouve d’autant facilitée. Nous avons vu que le gnostique ne cherche pas à se soustraire à sa condition humaine. Son âme n’est pas envisagée indépendamment de son corps ; elle ne cherche pas dans une ascension, soit avant, soit après la mort, à quitter une prison qui, en fait, n’existe qu’en mode illusoire, la gnose lui ayant appris que la réalisation se fait ici bas dans la recon­naissance que le Royaume est déjà là et que la Résur­rection a déjà eu lieu. Cela étant bien précisé, nous pouvons dire que tout texte gnostique ou hermétique qui dissocie l’âme du corps pour lui faire miroiter le salut dans un ailleurs et un futur s’écarte de la gnose proprement dite, telle qu’elle se présente dans l’Évangile selon Thomas et telle que nous l’enseigne l’Orient.

LUMIÈRE NUPTIALE

À ce sujet, le document final du Congrès de Messine sur le gnosticisme (13 avril 1966) ne présente celui-ci que sous un aspect tardif et partiel ; il y est défini en premier lieu par « la conception de la présence en l’homme d’une étincelle divine… tombée dans ce monde soumis au des­tin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie du Soi, pour être finalement réinté­grée ». Une telle définition atteste à quel point les savants ont hellénisé la gnose. Platon et surtout Plotin pourraient souscrire à une telle définition car c’est bien ainsi qu’ils voient le destin de l’âme ; et, si cette conception avait été réellement celle des gnostiques, on ne voit pas pour­quoi Plotin se serait insurgé contre eux avec véhémence. Qu’elle convienne à certains traités de Nag Hammadi, cela est indéniable ; mais elle convient justement aux écrits de Nag Hammadi qui ont le plus subi l’influence grecque comme par exemple l’Authentikos Logos. Le traité nous dit ce que doit faire l’âme pour se libérer, étant ici-bas dans un lieu de prostitution, adonnée à l’ivresse et au vice, livrée à l’animalité (24.8-22). Pour retrouver la lumière, elle doit haïr le monde et revêtir la robe nuptiale (32.5-11). Nous sommes ici beaucoup plus proche de l’idéalisme grec que de la gnose, laquelle nous enseigne que le complexe psycho-somatique est mortel.

On peut dès lors se demander comment un tel écrit et d’autres découverts en même temps auxquels ils sont apparentés ont pu voisiner avec des traités authentique­ment gnostiques dans une communauté du IVe siècle.

Le glissement a pu s’opérer peu à peu de la vision uni­taire qui transcende le temps et l’espace à la vision dualiste de l’âme quittant le corps pour retrouver son lieu d’origine. On peut aussi expliquer la présence d’ouvrages hermétiques dans une bibliothèque gnostique tout simplement par le souci des membres de la communauté de se documenter sur les croyances religieuses de ceux qui les entouraient. Mais comme on n’avait pas autrefois le souci de la propriété littéraire – Saint Paul nous offre maints exemples d’emprunts sans indications de la source, aménagés pour les besoins de l’édification – on n’hésitait pas là reprendre un texte et le modifier pour le faire cadrer avec l’enseignement en vigueur. C’est peut-être ce qui s’est passé avec le texte copte de l’Ogdoade et l’Ennéade. Ce traité rejoint le Corpus Hermeticum grec et son correspondant l’Ascrépius latin ; cependant le traité copte est plus proche du traité grec que de l’Asclépius, d’où l’intérêt de comparer entre elles les deux versions grecque et copte. Or les derniers cha­pitres des deux traités comportent des différences notables du plus haut intérêt. Le texte grec nous présente l’ascension de l’âme après la mort, ce qui est tout à fait dans la ligne de la pensée grecque ; en revan­che il n’est pas question dans le texte copte de montée au ciel. L’éveil a lieu ici-bas et le maître en invitant ce dis­ciple à prier en a conscience : « À toi, il appartient de comprendre, et à moi de pouvoir exprimer le discours grâce à la source qui coule en moi (55.19-22). Le baiser qu’ils échangent témoigne que la source de vie coule de l’un à l’autre : « Embrassons-nous l’un l’autre, ô mon enfant avec amour » (57.26-28).

RÉVÉLATION

Le texte copte a-t-il été amendé dans un sens gnostique ou bien révèle-t-il une version parallèle plus proche des ori­gines que celle que nous avons du Corpus Hermeticum ? La question reste posée bien que le niveau d’inspiration et l’unité du texte copte pourraient laisser croire à une origine plus archaïque. Signalons cependant que, même dans l’Ogdoade et l’Ennéade, le maître et le disciple voient la divinité comme extérieure et le drame réside dans le fait que la distance ne peut être abolie qu’à de rares moments privilégiés ; à l’image du couple humain, la fusion reste momentanée ; l’extase ne dure pas. Du reste le terme extase signifie bien par son étymologie qu’il y a sortie de Soi. En revanche, chez le vrai gnos­tique, il n’y a pas sortie ; il n’y a même pas union car le deux est le résultat de l’illusion, mais reconnaissance de son Être essentiel. Celui qui a fait le deux Un réalise que, suivant l’expression soufie, autre que Lui n’est pas.