Gabriel Monod-Herzen : Les étapes de la vie


17 Mar 2010

Le titre est de 3e Millénaire

(Revue Panharmonie. No 179. Novembre 1979)

Compte rendu de la rencontre du 6.6.1979

Ainsi qu’on me l’a dit en Inde, la spiritualité n’est pas seulement le fait d’avoir un idéal si grand soit-il, ni de ne concerner que des choses abstraites ; elle est quelque chose qui doit être présent dans la vie de tous les jours, qui doit aider à résoudre les problèmes pratiques, professionnels, familiaux, et tâcher de faire profiter de nos acquis, tous ceux qui n’étaient pas dans les mêmes conditions favorables que nous qui vivions à l’Ashram.

Sur les castes : Voici ce qu’en pensent les jeunes indiens : Elles sont très raisonnables à beaucoup de points de vue. Dans l’antiquité elles ont supprimé le chômage. Les métiers étaient distribués selon les castes. Sans caste, vous deveniez par exemple fabricant de cuir, car travailler le cuir des vaches est la dernière des erreurs à faire. Mais si, par exemple, l’empereur manquait de sandales, lui-même ne pouvant en fabriquer, sa caste le lui défendant, il fallait bien que d’autres s’en chargent. Les métiers étaient répartis, la concurrence diminuait. Actuellement, la grande erreur des castes c’est d’être héréditaires.

En réalité, qu’est-ce que ces quatre castes ? 1° L’homme de religion – 2° L’homme de gouvernement – 3° Les hommes de finances – 4° Les agriculteurs et les serviteurs. Chacun de nous a sa vie propre. Avoir en soi un côté spirituel équivaut aux Brahmanes. D’autre part, il faut bien organiser sa vie, prendre la direction du ménage, ce sont les Kshatriyas. Ensuite il faut faire les comptes du ménage, ce sont les Vaishyas, les hommes d’argent et comme on n’est pas seul au monde, il faut se rendre service mutuellement. Nous sommes toujours les serviteurs de quelqu’un d’une façon ou d’une autre. En conséquent, nous avons en nous ces quatre âges ou aspects. Evidemment, ils ne sont pas à égalité, il y a toujours une dominante. En plus, il est beaucoup plus facile de se marier avec quelqu’un qui vous ressemble qu’avec quelqu’un de tout à fait différent.

A l’école de l’Ashram où l’on cherchait à faire comprendre à l’élève différentes choses, l’intéressant particulièrement, vous ne pouviez y arriver qu’en vous mettant à la place de l’élève et en détectant quel, de tous les aspects possibles des quatre principaux était celui qui le touchait davantage. Dans ce cas, les castes sont intéressantes et utiles.

En Inde, ce qui compte au point de vue spirituel, c’est l’expérience. Dès qu’il y a un certain degré de culture véritable, c’est-à-dire la liberté d’expression dans la vie, les gens respectent ce que vous dites dans tous les domaines, pourvu que cela provienne d’une expérience. Si vous me posez une question et que je n’en ai pas fait l’expérience, je ne peux vous répondre que : « On m’a dit que… ».

Mes élèves de l’Ashram ne parlaient jamais religion, tout le monde avait pris comme mot d’ordre : beaucoup de spiritualité, mais pas de religion ! Pourquoi ? Parce que la religion est une question personnelle. Chacun a parfaitement le droit d’avoir une forme d’idéal particulière, mais on n’a pas le droit de faire quelque chose publiquement qui puisse, dans ce sens, exercer une influence sur les autres. Dans votre chambre faites ce que vous voudrez, le culte auquel vous tenez, votre prière selon votre besoin, mais ne le faites pas en public, afin de respecter la liberté de chacun, surtout dans ce domaine qui est un domaine profondément intime. L’Hindou est religieux quand il a une expérience religieuse, mais cette expérience sera différente pour chacun. Peu importe qu’il se trompe ou non, seule compte la sincérité.

Nous avions la saison dernière essayé de savoir de quoi notre personnalité est formée. D’une part elle possède un corps qu’il ne faut pas négliger, puis des sentiments et un côté rationnel. L’important est de trouver comment développer ces trois éléments. Nous avons parlé du « Libre Progrès », c’est-à-dire du mode d’enseignement de l’école de l’Ashram, dans laquelle les enfants sont libres de choisir ce qu’ils désirent apprendre, ce qui a pour résultat qu’aussi bien les enfants que les professeurs soient heureux. Puis nous avons examiné comment tout ceci peut s’appliquer à la vie et nous avons compris que la grande question est de ne pas être le jeu de nos habitudes, de ne pas nous attacher à un passé qui est passé et à un avenir qui n’est pas encore. Les deux sont irréels. Nous nous laissons entraîner par des choses qui n’ont pas de réalité ; la réalité c’est maintenant. Nous sommes arrivés à la fameuse formule du « lâcher prise » en commençant par ce qui concerne le corps, et de ne plus nous mettre entre les mains d’un passé qui a réagi sur le corps lui-même et qui nous a empêchés d’avoir l’avenir que nous voudrions. Ce n’est pas une question de vieillissement, mais de mauvaises habitudes.

Dans le domaine des sentiments nous avons parlé de la sensibilité, c’est-à-dire d’avoir conscience de quelque chose qui n’est pas rationnel, mais qui est une perception directe. La perception sensible est en rapport avec les sens et la perception intérieure se manifeste lorsque vous voyez quelque chose qui est beau et que vous goûtez quelque chose qui est bon. Ce n’est pas rationnel, c’est une expérience qui fait naître en nous une sensation, un sentiment intérieur qui n’est pas lié aux sens, mais qui est semblable à ce que vous éprouvez quand vous rêvez.

L’important donc, c’est de lâcher prise en ce qui concerne les réactions suscitées par des souvenirs du passé. Le « moi », c’est maintenant, qui est un avenir qui se transforme en passé. « Moi », n’est pas fixe, c’est quelque chose qui change tout le temps, qui avance perpétuellement. On donne actuellement une énorme importance aux arrêts psychologiques, principalement chez l’enfant. Il y a des êtres qui ne deviennent jamais adultes parce qu’ils ont été bloqués. Cela arrive davantage ici qu’en Orient, parce que nous avons la terreur de vieillir. Si vous arrivez vraiment à prendre conscience que votre vrai moi est quelque chose qui est mobile, vous avez cette chance extraordinaire de pouvoir à chaque moment faire un choix qui soit bon.

Pourquoi parler de vieillir ? Quand une plante produit des fruits on ne dit pas qu’elle vieillit, non, elle suit son évolution. L’homme aussi. S’il y a toute une partie d’évolution physique, il y a aussi une partie d’évolution affective et rationnelle.

On doit être capable d’avoir un idéal, c’est-à-dire, justement parce que nous sommes mobiles, de chercher à se dépasser soi-même. En occident nous parlons de progrès et même de progrès spirituel, nous voyons une route et puis… un fauteuil ! Ce qu’il y a de magnifique, c’est qu’il n’y a pas de fauteuil, le but, c’est le chemin. Vous pouvez toujours avancer, rien ne vous arrêtera que vous-même. La libération de nous-mêmes que nous pouvons obtenir, c’est celle de pouvoir choisir et de ne pas nous laisser entraîner par des impulsions du passé.

En réponse à une question : On ne peut vivre que par des échanges. On assimile, on mange, il faut évacuer les déchets. Dans la respiration l’expiration est bien une destruction de quelque chose. Vous êtes toujours en train de vous reconstituer. C’est la même chose pour tout le reste de l’existence et pas seulement physiquement.

On parle de regret inconscient chez l’enfant : Cela a été mon cas. Etant bébé j’ai souffert de la faim parce que ma mère n’ayant pu me nourrir, la nourrice que l’on a fait venir n’avait pas de lait ! J’en ai gardé la trace… Et M. Monod-Herzen nous donne son expérience personnelle des conséquences de cette frustration qui n’a pu se résoudre que par la prise de conscience des causes de ce problème psychologique.

Chacun des participants résume alors ce qui l’a le plus frappé dans les entretiens précédents. Ils ont particulièrement retenu ceux concernant le langage, le silence, l’engagement et la nécessité de ne pas empiéter sur la liberté des autres. Un participant dit que ces entretiens l’ont « remis en face de lui-même et lui a fait cerner bien des petites choses qui n’allaient pas ». Il essaye d’en tirer des leçons, ce qui n’est pas toujours facile ! « Pour le lâcher-prise, dit-il, faut-il faire intervenir largement sa volonté ? ».

M. Monod-Herzen : C’est une question très importante qui demanderait une longue réponse. Le « lâcher-prise » commence avec l’être physique et c’est là un des grands bénéfices du Hatha-Yoga. Le lâcher-prise est un acte de volonté, non par contraction des muscles, mais parce que nous avons la volonté de ne pas être tendus. C’est exactement l’attitude à avoir lorsque l’on fait un travail intellectuel.

Un participant : C’est une sorte de vacuité, d’ouverture pour recevoir. Tandis qu’au contraire, la plupart du temps, la volonté est une telle tension qu’il y a fermeture.

M. Monod-Herzen : Les Japonais parlent de vide, c’est exactement cela. Vous faites une chose, mais il faut être « vide » par rapport aux autres, sans quoi vous allez être handicapé d’une partie de vos forces.

Une participante : Le fait de ne pas vouloir être crispé, n’est-ce pas déjà trop vouloir lâcher prise ?

M. Monod-Herzen : Oui, si vous pensez à la crispation, il ne faut penser qu’à la détente. Si vous prononcez le nom de la chose que vous ne voulez pas, vous lui donnez une certaine réalité. Il y a un lien entre la pensée et l’action par l’intermédiaire du sentiment. Je prononce le mot « crispation ». C’est une chose que je ne veux pas. Alors l’idée et le sentiment de difficulté se développent en moi et je ne vais pas pouvoir me détendre. Tandis que si je pense à la détente, cela va très bien.

La détente est capitale dans la méditation. Vous n’obtiendrez une détente mentale que si vous avez une détente affective et nerveuse. Et vous n’aurez pas de détente musculaire si vous n’avez pas une respiration parfaitement réglée.

Dans le dernier livre de Durckheim, il dit que vous n’avez rien compris si vous vous imaginez que la respiration consiste uniquement à absorber de l’oxygène et à rendre du gaz carbonique. Tout acte physique a une contrepartie de conscience, parce que le corps et la conscience ne sont pas séparés tant que vous êtes vivants. Vous ne pouvez pas agir sur le corps sans agir sur la conscience, et réciproquement. Alors, quel est le côté conscient qui correspond à votre respiration ? C’est l’idée de la construction que je peux faire à chaque instant. Je peux compter sur le mécanisme du corps pour faire ce qu’il faut. Le cœur va envoyer le sang là où il faut, à condition que la respiration ait été bien faite, et puis je vais en même temps me débarrasser de ce qui a servi et qui va s’en aller avec le rythme de la respiration. C’est le rythme de ma vie elle-même qui construit continuellement ce que je serai dans la minute suivante et la destruction de ce que j’ai été dans la minute précédente.

Les gens croient qu’ils sont davantage conscients de leur corps physique que de leurs sentiments et de leurs pensées. C’est justement le contraire ! Nous connaissons l’apparence extérieure de notre corps physique, mais avons-nous conscience de ce que les globules du sang qui ne font que deux voyages dans leur vie, sont renouvelés dans notre corps au taux de cent mille par seconde ? La respiration peut vous démontrer que toute la vie est un échange. La vie sociale est aussi un échange.

Un participant : Il faut voir l’être d’abord face à sa famille, puis face à la famille qu’il a fondée, à son foyer, à ses enfants, et puis ensuite, face aux rapports sociaux.

M. Monod-Herzen : Ce sont les quatre âges des Hindous : en mettant à part les bébés, vous avez la jeunesse, c’est-à-dire le désir, le profit, la loi morale et matérielle et la libération. Quatre points de vue qui se succèdent. On ne peut mettre l’un à la place de l’autre. Il est absolument normal que le bébé soit intéressé à peu près uniquement à ce qu’il mange, c’est sa vie, il est fait pour cela. C’est Kama, le désir. Ensuite, Artha, c’est le profit, c’est l’homme qui, ayant créé une famille, a besoin de l’entretenir. Il a donc le droit de faire des affaires. Son rôle social va être d’abord un rôle familial. Puis, à partir du moment où les enfants sont mariés, vous avez le droit de vous occuper de vous-même, c’est-à-dire de votre façon de vous conduire et de votre Dharma. Si l’être parvient à un degré élevé de son évolution, il peut alors atteindre la libération, Moksha.

Une participante : Y a-t-il une correspondance avec le corps astral et le corps éthérique ?

M. Monod-Herzen : Le mot « corps astral » a, je crois, été créé par Paracelse. C’est un mot qui réunit ce que nous appelons l’affectivité. Il s’intéressait particulièrement à l’astrologie et disait : « De même que nous avons un corps physique, nous avons un ensemble affectif, le corps astral ». Les différents corps ne correspondent pas directement aux quatre âges. Il y a une relation dans ce sens que Bergson appelait : « La catégorie du sacré » et qui varie avec l’âge. Chacun de nous passe par certaines époques et c’est pourquoi il ne faut pas forcer les enfants à s’intéresser à une chose qui n’est pas de leur âge. Ce sont des cycles. Il en est ainsi aussi bien pour les hommes que pour l’évolution de notre société. Ce n’est pas une question de qualité. A chaque niveau existent des formes élémentaires et des formes supérieures. Prenons l’idéal de l’homme parfait, il peut être un héros — c’est physique — il peut être un saint — c’est affectif — il peut être un sage — c’est rationnel. L’un n’est pas supérieur à l’autre.

Un participant : On peut dire que la sagesse est rationnelle.

M. Monod-Herzen : En partie. Il faut qu’elle le soit pour pouvoir être exprimée. Après cela elle peut atteindre des niveaux différents. Dans chaque domaine vous avez des phénomènes d’intuition qui sont à la portée supérieure et qui vous ouvrent des horizons plus amples. La sagesse a pour base le rationnel, si elle ne l’avait pas elle ne pourrait être transmise et elle ne pourrait être sage. N’oublions pas que nous devons garder tout le temps le contact, la possibilité du langage, de la compréhension et de la transmission de quelque chose.

Il y a une communication entre le mental et le supramental, entre l’affectif et le spirituel. Quand nous disons supramental nous n’envisageons qu’un aspect. L’affectif a toutes les hauteurs, c’est le cas des grands artistes. Le mental aussi. Quand vous suivez l’évolution d’un individu, vous passez par le domaine affectif avant de passer par le domaine mental et vous pouvez accéder au supramental. Mais il est parfaitement possible de court-circuiter le mental.

Une participante : Quand on atteint le supramental, cela veut-il dire qu’il y a déjà un mariage entre l’affectif et le mental ?

M. Monod-Herzen : Quel idéal vous nous proposez ! C’est le sens de la salutation indienne : « L’affectif, le mental et le rationnel, je les unis pour les mettre à notre disposition et, en signe de gratitude vis-à-vis de ce qu’il m’a fait et en reconnaissance de mon unité, je salue le Dieu qui est en toi, je salue le Dieu qui est en moi, je salue le Dieu qui est en nous. ».

Si vous avez réalisé l’unité de votre personnalité, vous avez atteint le but du yoga. Ce jour-là vous pouvez faire ce que vous voulez avec la totalité de vous-même, avec tout le sentiment, toute la raison, probablement avec tout votre être physique et c’est merveilleux !

Sur la dualité : Le masculin et le féminin sont évidemment tous deux en nous. Mais je n’accepte pas cette mauvaise habitude d’opposer le positif au négatif. Ils sont complémentaires. Il ne peut y avoir de vie sans échanges de complémentaires. La réunion des deux principes existe. Voyez le masculin et le féminin. Vous ne pouvez pas faire d’enfants autrement. En Inde, on considère toujours les deux, parce que c’est la femme qui peut créer. L’exemple est donné par un symbole très simple : le soleil. Vous avez une boule de feu et puis vous avez un rayonnement de lumière. Vous ne pouvez pas les séparer. C’est la partie rayonnante qui est créatrice. Vous avez un centre d’inspiration qui est masculin et une création effective qui est féminin.

Une participante : Toute l’énergie solaire doit-elle passer par la terre pour que nous puissions en bénéficier, ou peut-on la recevoir directement ?

Un participant : On ne peut recevoir directement l’énergie solaire. Elle passe d’abord par différentes couches de l’atmosphère, elle est déjà filtrée en atteignant la terre. Et par la force d’attraction planétaire, elle est dirigée d’une certaine manière.

M. Monod-Herzen : La question qui peut se poser est de savoir si, par suite d’un certain développement de l’être humain, il ne pourrait pas arriver à absorber de l’énergie extérieure de façon directe. Mais alors il ne mangera plus.

Le mot « terre » m’accroche. Si vous prenez pour la terre l’ensemble de tout, l’atmosphère, les océans et tout ce qui y vit, d’accord. Nous ne sommes jamais qu’une partie de la terre, il n’y a pas une molécule de notre corps qui ne vienne de la terre. Elle est notre mère-nourricière et notre support de la façon la plus physique, la plus matérielle qui soit. Le culte de la terre correspondait à quelque chose de tout à fait vrai. Tâchez d’éveiller en vous la sensation de cette grande vie qui est partout, sous toutes les formes et qui s’exprime chez nous très directement par la respiration. Si vous arrivez à évoquer en vous-même le sentiment de ce contact qui est général, vous verrez à quel point cela correspond à une détente extraordinaire. Sénèque a dit : « Si tu vois un homme qui est Un, tu auras vu une grande chose ! ».