Pierre Crépon : Les Évangiles gnostiques présentés


25 Jan 2015

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

Les textes gnostiques trouvés dans la biblio­thèque de Nag Hammadi montrent l’extrême diversité des éléments constituant le gnosti­cisme aux 3e et 4e siècles. La majorité de ces textes n’ont de chrétien que le cadre et ils ne renferment que des révélations stricte­ment gnostiques. D’autres, au contraire, se rat­tachent plus ouvertement à la tradition chré­tienne et les thèmes gnostiques y apparais­sent plus subtilement. Dans cette dernière catégorie entre, au premier titre, le célèbre Évangile selon Thomas, mais aussi d’autres textes moins connus tels que l’Évangile selon Philippe et l’Évangile de Vérité dont nous présentons ici des extraits.

L’ÉVANGILE SELON PHILIPPE

L’Évangile selon Philippe se présente comme un traité, plutôt qu’un évangile, où l’auteur développe un ensei­gnement ésotérique. Il n’y a que peu de références directes à des paroles ou des actes de Jésus lui-même et il est difficile de trouver dans ce récit un plan précis. Des auteurs ont d’ailleurs proposé une division du texte en sentences, pensant qu’il s’agissait là d’un recueil sem­blable à l’Évangile selon Thomas. En fait des spécialistes, comme J.E. Ménard à qui nous empruntons des extraits de sa traduction, discernent dans l’ensemble une évolu­tion suivie au cours de laquelle la présence de la Gnose se révèle progressivement.

L’ouvrage est certainement originaire du milieu des gnostiques valentiniens du milieu du IIe siècle. Nous avons choisi les extraits pour l’intérêt intrinsèque de leur contenu.

L’ÉVANGILE SELON PHILIPPE (Extraits)

Ceux qui héritent de ce qui est mort sont eux-mêmes morts, et héritent de ce qui est mort. Ceux qui héritent de ce qui est vivant sont eux-mêmes vivants et héritent de ce qui est vivant et de ce qui est mort. Ceux qui sont morts n’héritent de rien. Car comment un mort pourrait-il hériter ? Celui qui est mort, s’il hérite de ce qui est vivant, ne mourra pas. Mais celui qui était mort survivra.

Depuis le jour où le Christ est venu, le monde est créé, les villes sont décorées, ce qui est mort est rejeté.

Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord et qu’il est ressuscité se trompent, car il est ressuscité d’abord et il est mort. Si quelqu’un n’acquiert pas la résurrection d’abord, il ne mourra pas, car, aussi vrai que Dieu est vivant, il serait déjà mort.

On ne cache pas un objet de grande valeur dans un grand vase, mais souvent des sommes incalculables sont placées dans un vase d’une valeur d’un as. Il en est de même de l’âme. Elle est un objet précieux ; elle s’est trouvée dans un corps méprisable.

La perle, si elle est jetée dans la boue, n’a pas moins de valeur, et, si on l’oint de baume, elle n’en acquerra pas davantage, mais elle a toujours la même valeur auprèsde son propriétaire. Ainsi en est-il des fils de Dieu ; où qu’ils soient ils gardent toujours leur valeur auprès de leur Père.

Parmi les esprits impurs, il y en a des masculins, il y en a des féminins. Les masculins sont ceux qui s’unissent aux âmes qui habitent dans un corps de femme, et les féminins sont ceux qui sont unis à celles qui sont dans un corps d’homme, parce qu’il est séparé. Et personne ne pourra leur échapper, lorsqu’ils le tiennent, à moins qu’il ne reçoive une puissance d’homme et de femme, c’est-à-dire celle du fiancé et de la fiancée. Or, on la reçoit de la chambre nuptiale en image. Lorsque les femmes sottes voient un homme assis seul, elles sautent sur lui, folâtrent avec lui et le souillent. De même, des hommes sots, s’ils voient une jolie femme assise seule, ils la convainquent et lui font violence, parce qu’ils veulent la souiller. Mais s’ils voient l’homme et la femme assis ensemble, les femmes ne peuvent aller à l’homme, ni les hommes ne peuvent aller à la femme. Il en est de même, si l’image et l’ange s’unissent l’un à l’autre, et personne ne pourra oser aller vers l’homme ou vers la femme. Celui qui sort du monde ne peut plus être retenu, car il a été dans le monde. Il est manifeste qu’il est élevé au-dessus du désir de la mort et de la crainte. Il est maître de la nature, il est supérieur à la jalousie. S’ils voient celui-ci, ils le tiennent, ils l’étouffent, et comment pourra-t-il fuir ces désirs et ces craintes ? Comment pourra-t-il se cacher d’eux ? Souvent il y a des gens qui viennent et disent : « Nous sommes croyants », afin qu’ils échappent aux esprits impurs et aux démons. Car, s’ils avaient l’Esprit-Saint, il n’y aurait pas d’esprit impur qui se colleraient à eux.

Toute plante que mon père, qui est dans les cieux, n’a pas plantée sera déracinée. Ceux qui sont séparés seront accouplés et seront remplis. Tous ceux qui entreront dans la chambre nuptiale allumeront la Lumière, car ils n’engendrent pas comme les mariages que nous ne voyons pas, parce qu’ils sont dans la nuit. La Lumière brille dans la nuit, elle s’éteint. Mais les mystères de ce mariage s’accomplissent le Jour et à la Lumière. Ce Jour-là où sa Lumière ne se couche pas.

Si quelqu’un devient fils de la chambre nuptiale, il rece­vra la Lumière. Si quelqu’un ne la reçoit pas ; tandis qu’il est en ces lieux, il ne pourra la recevoir dans l’autre lieu. Celui qui recevra cette Lumière-là ne pourra être vu ni saisi, et personne ne pourra affliger un tel homme, même s’il est dans le monde ; et aussi lorsqu’il quitte le monde. Il a déjà reçu la Vérité dans les images. Le monde est devenu Éon, car l’Éon est pour lui Plérôme. Et il l’est de cette façon : il lui est manifesté à lui seul ; il n’est pas caché dans les ténèbres ni dans la nuit, mais il est dissimulé dans un Jour parfait et dans une Lumière sainte.

L’ÉVANGILE DE VÉRITÉ

L’Évangile de Vérité nous présente un autre type de texte issue de la gnose valentienne du III siècle où traditions gnostique et chrétienne sont intimement liées. À son propos Irénée écrivait vers les années 180 dans son ouvrage Ad versus Haereses (III, 11, 9) : « Ils (les valen­tiniens) en sont même parvenus à une telle audace qu’ils intitulent : Évangile de Vérité un ouvrage récemment fabriqué par eux. Celui-ci ne s’accorde en rien avec les évangiles des Apôtres. Ainsi, même l’Évangile n’échappe point aux blasphèmes de ces gens… »

Il est vrai qu’un écrit de cette sorte n’a que peu de choses à voir avec la littérature chrétienne habituelle. Il est cependant intéressant à connaître pour son aspect documentaire et pour son contenu qui, malgré un vocabulaire difficile, ne manque pas de grandeur.

L’ÉVANGILE DE VÉRITÉ (Extraits)

L’Évangile de la Vérité est joie pour ceux qui ont reçu la grâce de la part du Père de la Vérité, qui fait en sorte qu’ils le connaissent par la puissance du Verbe, lui qui est venu du Plérôme, lui qui est immanent à la Pensée et à l’intelligence du Père, qui est proclamé Sauveur ; parce que c’est le nom de l’œuvre, qu’il doit accomplir pour le salut de ceux qui ignoraient le Père, puisque le nom (…) d’Évangile est la manifestation de l’espoir, découverte pour ceux qui Le recherchent.

En effet le Tout a été à la recherche de Celui, dont il est sorti, et le Tout était en lui, l’Insaisissable, l’Impensable, l’Incompréhensible, car l’ignorance du Père a produit l’angoisse et la crainte. L’angoisse s’est épaissie comme une brume, de sorte que personne ne pouvait voir ; c’est pourquoi l’Erreur s’est affermie. Elle a fabriqué sa matière dans le Vide, ne connaissant pas la Vérité. Elle vint dans une œuvre, s’efforçant de façonner en beauté l’équivalent de la Vérité. Cela n’était pas une humiliation pour l’Insaisissable, l’Impensable, car ce n’était rien, l’Angoisse et l’Oubli et cette œuvre du mensonge, parce que la Vérité est stable, inaltérable, inébranlable, par­faitement belle.

Étant ainsi sans racine, elle était dans une brume à l’égard du Père, alors qu’elle apprêtait des œuvres et des outils et des craintes, afin d’attirer grâce à eux ceux du milieu et les emprisonner. L’oubli de l’Erreur n’a pas été manifesté. Il n’est pas comme (…) auprès du Père. L’Oubli n’existait pas dans le Père, bien qu’il se fût produit à cause de Lui. Par contre, ce qui s’est produit en Lui, c’est la Gnose, elle qui a été manifestée, afin que l’Oubli fût aboli et que le Père fût connu. C’est parce que l’Oubli a eu lieu que le Père n’a pas été connu, alors, si l’on connaît le Père, l’Oubli ne se produira plus.

C’est là l’Évangile de Celui que l’on recherche, qui a été manifesté aux parfaits grâce aux miséricordes du Père. Mystère caché, par lequel Jésus le Christ a éclairé ceux qui se trouvent dans l’obscurité à cause de l’Oubli. Il les a éclairés, leur a montré une voie, or la voie est la Vérité qu’il leur a enseignée. À cause de cela, l’Erreur s’est irritée contre lui, l’a poursuivi, l’a maltraité, l’a annihilé. On le cloua à un bois, il devint Fruit de la Gnose du Père ; il n’a pas été une cause de perdition pour ceux qui en ont mangé. Au contraire, pour eux qui en ont mangé il a été une cause de joie à cause de la découverte, Il les a découverts en Lui et ils L’ont découvert en eux, l’Insaisissable et Impensable, le Père parfait, qui a fait le Tout, en qui est le Tout et dont le Tout a besoin ; puisqu’Il retint leur perfection en Lui, laquelle Il n’a pas donnée au Tout. Non que le Père soit jaloux ; quelle jalousie pourrait exister entre Lui et Ses membres ?…


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