Konrad Lorenz : Les grandes étapes de ma carrière scientifique


24 Jan 2010

Entretien avec Michaël Wolf

Extrait du cahier sciences du Figaro Magazine « Konrad Lorenz »1983

Konrad Lorenz, vous êtes le fondateur de la science moderne du comportement. Quel itinéraire vous a conduit à occuper cette place ?

Konrad Lorenz. — Ma passion pour les animaux est liée à mes premiers et plus anciens souvenirs. J’avais à peine cinq ans lorsque mon père m’offrit une salamandre en prenant soin de me faire promettre que je lui rendrai la liberté une semaine plus tard. Le batracien eut quarante petits, j’en gardai douze avec la conscience tranquille puisque ces « enfants » n’étaient pas compris dans le contrat établi par mon père. Ma gouvernante, une paysanne de basse Autriche, détenait ce don très subtil d’aimer et de savoir élever les animaux. Ce fut mon premier contact avec ce monde de la faune qui allait occuper toute ma vie. J’avais cinq ans et, plutôt que d’aller à l’école, je préférais observer mes salamandres dans leur vivarium. [Lorenz rit aux éclats à l’évocation de ce souvenir.]

Le second événement qui devait décider de mon avenir fut la lecture d’un livre épatant qui raconte la géographie aux enfants, écrit au début du siècle par la romancière suédoise Selma Lagerlöf : le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson. Coïncidence, mon ami le philosophe Karl Popper[i] considère, lui aussi, ce livre comme déterminant pour l’éveil de sa pensée. Le biologiste Heini Hediger, spécialiste des rapports entre l’homme et les animaux, a envoyé à vingt grands scientifiques, spécialistes du comportement animal un questionnaire sur l’origine de leur vocation. Or, savez-vous combien d’entre eux s’intéressaient aux animaux avant l’âge de cinq ans ? Tous les vingt.

Après les salamandres, j’ai élevé une cane. C’était la réalisation d’un grand souhait. Tout petit, je rêvais d’être hibou, mais j’appris que ce rapace ne nageait pas. Impossible donc de se transformer en un animal qui ne pouvait aller sur l’eau. Je découvris alors dans le livre de Selma Lagerlöf cet oiseau extraordinaire qui me passionne encore, l’oie sauvage. Elle vole, elle nage ! Je décidais d’être oie sauvage. Mon engouement pour les palmipèdes était né.

Puis je compris que le zoomorphisme — j’ignorais alors le terme — était un rêve. Ne pouvant donc être oie sauvage, je décidai d’adopter une cane. Malgré la désapprobation de ma mère.

Mais vous n’en êtes pas resté là ?

En effet. Des oiseaux aquatiques .je passais aux poissons, empruntant le chemin inverse de celui de la chaîne évolutive. Dès cinq ans, je lisais beaucoup. Et je découvris le phénomène de l’évolution dans un ouvrage de Wihelm Bölsche, cet écrivain allemand qui vulgarisa les théories de Darwin. Dans ce livre, il y avait une planche représentant l’archéoptéryx, cet oiseau fossile présentant encore certains caractères du reptile par sa dentition et sa longue queue. Ce dessin était pour moi une révélation : je croyais avoir découvert l’évolution. J’en parlai immédiatement à mon père qui m’expliqua que ce phénomène était connu. Je lui en voulus de savoir ce qui était pour moi inconnu… Cela avait lieu sur la colline que vous apercevez là-bas. [Lorenz désigne le paysage qui s’étend derrière la fenêtre de son cabinet de travail.]

Presque simultanément je découvrais donc la zoologie, la paléontologie et les questions de l’évolution. Mon père était médecin, un médecin réputé. C’était aussi un humaniste. Il voulait que je fasse médecine. J’obtempérai et j’eus comme professeur d’anatomie Ferdinand Hochstetter qui fut aussi un remarquable embryologue. Auprès de lui, je m’initiai à l’anatomie comparative : celle-ci permet d’établir la généalogie des formes à partir des ressemblances et des dissemblances.

L’INSTINCT EST DONNÉ A LA NAISSANCE

J’ai immédiatement compris que cette méthodologie comparative pouvait s’appliquer au comportement des animaux. Je m’explique. Regardez la parade amoureuse d’un canard mâle : certains mouvements sont caractéristiques d’une espèce de canard et ils se classent de la même façon que les caractères anatomiques ou morphologiques. Fort de mon expérience avec les canards de mon enfance, je savais que les espèces obéissent, dès l’état embryonnaire, à certains types de comportements. Et plus tard je développerai cette idée : « L’instinct est donné à la naissance. Il est indépendant de l’éducation, des influences sociales, l’expérience. L’acte instinctif n’a aucun rapport avec les comportements acquis ou l’intelligence. »

Ma démarche scientifique était presque indécente car, à cette époque, le monde scientifique était dominé par deux écoles de psychologie absolument adverses et dans lesquelles je ne me reconnaissais absolument pas.

Il y avait des instinctivistes (ou pur-positivistes). Cette école, fondée par le psychologue américain William McDougall, était dirigée dans les années qui nous intéressent, par Edouard Chase Collman. Selon les disciples de McDougall, l’instinct serait un facteur artificiel, motivant le comportement des êtres dans un but précis. L’instinct procéderait d’une sorte d’intervention miraculeuse. Analyse qui conduisit ces pseudo-scientifiques à écrire, en 1940 : « Nous considérons l’instinct mais ne l’expliquons pas. ». A l’opposé, il y avait les béhavioristes[ii] qui, eux, considèrent le savoir acquis comme facteur déterminant du comportement. Le béhaviorisme part d’un présupposé philosophique : l’égalité de l’homme. Ce n’est plus de la science.

Ainsi, entre les conceptions instinctivistes et béhavioristes, le comportement animal demeurait un domaine inexploré. Mais je ne fus pas le premier à pressentir ce merveilleux terrain d’investigation qui s’offrait ainsi à la science moderne. Les zoologistes Oskar Heinroth et Charles Otis Whitman avaient déjà appliqué une méthodologie comparative au comportement des animaux. L’un entre deux espèces de canards et l’autre entre deux espèces de pigeons. Leur but : rechercher les parentés entre les espèces qu’ils observaient. Mon professeur, Karl Bühler, suivait de près mon évolution et me menaça de me tirer les oreilles si je n’écrivais pas une étude critique des thèses instinctivistes et béhavioristes. Karl Bühler me lançait, tel un chien de chasse, sur la piste de ces théoriciens. Je les « démolissais » sans mal.

Ce fut, en quelque sorte, l’acte de naissance de l’éthologie comparée.

Karl Buhler fut un génie méconnu : dans son livre sur la perception de la forme, il prépare la voie à ma théorie du comportement. Je me souviens d’une visite qu’il me rendit à l’institut Max-Planck de Seewiesen, juste avant de fêter ses quatre-vingts ans : « Mon cher Conrad me dit-il, ce qui me réjouit le plus dans vos travaux, c’est la nouveauté de votre théorie de la connaissance. » Le plus réservé des hommes n’avait pas même remarqué qu’il était l’inspirateur de cette théorie…[iii]

MA VIE : UNE SUCCESSION DE « COUPS DE CHANCE »

Voyez-vous, j’ai eu beaucoup de chance : je rencontre Hochstetter qui m’initie à la méthodologie comparative, Bühler qui m’ouvre la voie de l’éthologie comparée, puis Edouard Baumgartner, professeur de philosophie à Madison, dans le Wisconsin, venait d’être appelé à occuper la chaire de philosophie kantienne à Könisbsberg. Et il cherchait un collaborateur. Baumgartner était aussi violoniste. Dans le quartier d’Heidelberg, il rencontra le psychiatre et neurophysiologiste Eric Von Holst avec qui il évoqua ce problème de collaborateur. Von Holst s’intéressait à l’évolution des espèces. Connaissant ma théorie de la connaissance et mes études sur Kant, il avança mon nom. C’est ainsi que j’arrivai à Könisbsberg.

Cette multiplication de « hasards » heureux, s’explique : une grande découverte est rarement le fait d’un seul homme. Elle est généralement préparée par une « Weltanschauung » (vision du monde) partagée par plusieurs « penseurs », voire par une génération. Un principe s’impose un jour avec évidence à quelques esprits vigilants. Ruppert Riedl compare ce phénomène à la croissance d’un champignon qui pousse d’abord sous la terre avant d’apparaître soudain à la surface.

Ainsi, le principe de la sélection a simultanément été découvert par Wallace et Darwin.

Ma vie est une succession de coups de chance. Pendant la Seconde Guerre, j’étais prisonnier en Russie. Je disposais de pas mal de temps et j’écrivais, sur le papier d’emballage d’un sac de ciment que j’aplatissais avec le fer à repasser du tailleur du camp, une étude sur « la doctrine kantienne de l’a priori à la lumière de la biologie moderne. »

Or, miracle, le chef du camp Krasnogorsk m’autorisa à emporter ce travail lorsque je fut libéré. Autre coup de chance : mon affectation au service psychiatrique de l’armée allemande à Posen. La vie n’a d’intérêt que si « l’on comprend ses contemporains. D’où la nécessité de la psychiatrie ! ». [Lorenz éclate de rire.]

Sans cette affectation je n’aurai jamais étudié la psychiatrie en détail. L’animal est beau et c’est un plaisir de l’observer. En revanche, un malade mental est peu réjouissant. Un schizophrène offre un spectacle affreux… mais passionnant pour un scientifique. Je n’aurais jamais pu étudier ces hystériques, ces névrosés sans cette formation psychiatrique qui a eu des prolongements fondamentaux pour l’évolution de mes travaux. Les égarements de l’esprit humain m’ont permis de mieux comprendre ces grandes névroses des temps modernes : la course au profit pour le profit ; le principe d’une société basée sur la réussite, l’accroissement économique sans fin, l’économisme…

Cinq étapes marquent donc mon histoire scientifique. J’ai abordé la théorie de l’évolution grâce au livre de Bölsche et de Selma Lagerlöf ; j’ai appliqué la méthode comparative au comportement avec l’aide d’Hochstetter, je me suis lancé dans l’éthologie, poussé par Bülher, tandis que le violoniste du quatuor d’Heidelberg me permettait d’aller plus avant dans la découverte de Kant ; puis je découvris la science des névroses par l’intermédiaire de la psychiatrie. Dans ma quatre-vingt unième année j’achève un ouvrage : La Destruction de l’humanité et ce que l’on pourrait faire pour l’éviter. Il constitue la somme de ces cinq étapes.

Lorsque je lis mon manuscrit, je le trouve tellement banal que je suis tenté de le jeter au feu. Mais c’est peut-être parce que beaucoup connaissent aujourd’hui mes idées qu’il est intéressant de les réunir dans une vue générale sur l’avenir de l’humanité… Voici, en quelques mots, ma biographie scientifique.

Après, « le Déclin de l’humanité »  quel sera votre prochain livre ?

Si Dieu me laisse du temps, je voudrais achever mon ouvrage sur les oies. Les seules notes que j’ai recueillies sur ce sujet occupent un volume deux fois supérieur à. celui de l’ensemble des livres que vous voyez alignés sur ce mur. L’institut Max-Planck a dépensé beaucoup d’argent pour mes études sur les oies, je dois donc achever ce livre. Je ne mourrai certainement pas avant de l’avoir terminé. Si j’en ai le courage, j’aimerais écrire sur les poissons percidés. J’ai étudié les perches avec tant d’intérêt que je me sens capable de consacrer un ouvrage à leur comportement biologique, psychologique et éthologique, du niveau de ceux écrits par le grand zoologue Oscar Heinroth.

Darwin a été violemment critiqué parce qu’il démystifiait les tabous d’une conception transcendantale de la nature qu’il a rationalisait. La science moderne du comportement, dont vous avez pris la tête, a également suscité de nombreuses polémiques parce quelle bousculait des idées reçues. Votre école, elle aussi, « explique » la nature, c’est peut-être au fond ce qu’on lui reproche ?

J’envisage la création dans son ensemble. Et, pour tenter de l’expliquer, je n’ai pas besoin d’un créateur anthropomorphe à longue barbe blanche. Nous ne démystifions pas la nature pour autant.

Une hérésie assez répandue veut que l’on considère comme réalité les seuls phénomènes définissables, mesurables, vérifiables par les sciences naturelles exactes (physique et chimie) : 95 % des chercheurs pensent ainsi, 99 % des Américains et 100 % des industriels. [Lorenz sourit.]

Si l’on va plus loin dans la pensée de ces hérétiques et de leurs hérésiarques, on constate qu’ils estiment illusoires les émotions, la dignité humaine, la liberté, l’amour, la fidélité.

Effectivement, ces pulsions émotives échappent aux normes rationnelles de la science, mais c’est une erreur grossière de les réfuter parce qu’elles ne se laissent pas expliquer comme tout phénomène visible.

Au fond, nous ne connaissons l’univers qu’à travers la perception des formes. Lorsque je dis « Ce paysage est beau », ou bien « L’aiguille rouge de cet instrument de mesure indique tel chiffre », j’exprime ce que je vois. Mais je pourrais contester cette vision en affirmant par exemple : « La lecture de cet instrument de mesure est totalement subjective. Je vois l’aiguille arrêtée sur le chiffre 8 c’est une pure illusion qu’il faut réfuter immédiatement. »

Le réel, ce n’est pas seulement ce que l’on voit. Et réduire le réel à une seule dimension apparente, c’est démystifier l’univers, c’est se cacher une partie du paysage.

Cette hérésie est qualifiée de scientisme. Ce qui est une diffamation de la science. En fait, le refus de tout ce qui naît de l’émotion ne relève pas du scientisme mais bien davantage l’un réductionnisme ontologique.

Ce réductionnisme est parfaitement explicable. L’histoire de l’évolution nous montre que notre système pour concevoir le monde qui nous entoure (ce que Popper appelle le « perceptive apparators » et que je nomme « Weld bildapparat ») s’est développé en fonction d’éléments qui intéressent directement le chimpanzé ou tout autre animal « supérieur » vivant en partie au niveau du sol. La tendance à n’expliquer que ce qui est visible a donc des racines très profondes. Et je suis presque stupéfait d’observer combien ce vieux système a pu s’aventurer jusqu’à entrevoir un univers inconcevable comme l’infini par exemple.

LA NATURE EST LE BON DIEU

Notre « perceptive apparators » peut avoir une vision double des phénomènes. Je veux dire par là que derrière le haut mur des apparences nous pouvons jeter un regard sur le monde extérieur par deux fenêtres. Un exemple : par une fenêtre, l’électron est une onde, par l’autre, c’est un corpuscule, une parcelle de matière. Pour un logicien, cette approche de la connaissance est absurde. Pour un tenant de la théorie de l’évolution de la connaissance, elle n’est pas plus étonnante que le problème des relations entre le corps et l’âme.

Autre exemple : un individu reçoit une gifle. Il ressent une douleur vive qui le paralyse tout en le poussant hors de lui. Deux hypothèses sont possibles pour décrire cette humiliation :

• au niveau physiologique, cette claque a excité des points sensibles et son cerveau a été choqué ; cela détermine une diminution du tonus du grand sympathique obligeant l’individu à baisser la tête quelques instants ;

• mais ne faut-il pas aller derrière les apparences et envisager l’autre hypothèse : le nerf sympathique connaît un accroissement d’activité et cet individu baisse la tête, seulement parce que la musculature faciale a été un instant dévitalisé par le choc.

Pour défendre un point de vue, une attitude, une position morale, une vision du monde (weltanschauung) ou une théorie, celle de la connaissance, par exemple, il faut y adhérer totalement, car si le fait exerce une contrainte sur le plan psychologique il l’exerce aussi sur le plan logique. C’est un principe de travail émis par Popper. En ce moment, une contrainte psychologique m’est imposée par votre présence : je ne veux pas mettre en cause votre expérience spirituelle ou votre apparence physique ; mais avant d’admettre votre présence, je tente d’établir une unité entre ces deux aspects, de saisir le lien secret entre ton nez et ton âme…

Ces attitudes, que la théorie de la connaissance observe, sont méconnues. Mais combien de faits naturels sont encore ignorés ? Il ne faut pas confondre l’inconnu avec le fantastique. Tout est nature ! Le Bon Dieu est nature ou plus vraisemblablement la nature est le Bon Dieu.

Dieu me pardonne. Il pardonne même le blasphème. [Lorenz sourit].

Au début comme à la fin de cette démonstration vous évoquez Dieu. Que signifie pour vous la religion et n’êtes-vous pas un être profondément religieux ?

Scientifique, théoricien de l’évolution de la connaissance, je suis naturellement panthéiste, ou « quaker » si vous voulez. Dieu se manifeste sous toutes les formes, dans chaque fleur, dans chaque plante, dans chaque montagne et à chaque coucher de soleil. « Il y a des choses que nous ignorons dans la nature et qu’il nous est cependant donné d’admirer », écrit le dramaturge allemand Zuckmayer dans le Joueur de flûte.

Selon mon ami William H. Thorpe, physicien et zoologue à Cambridge, l’esprit religieux est ce besoin qu’éprouve l’homme de se dépasser, de quitter l’état de parcelle minuscule dans la mosaïque de l’univers, pour atteindre quelque chose de plus grand, de plus précieux. Cet élan vers une dimension supérieure allié à la conscience universelle s’exprime dans l’esprit religieux.

Dans ce sens je suis profondément religieux bien que ne croyant ni à la vie éternelle ni à Dieu le Père-à-la-barbe-blanche. Mais je demeure cependant son obligé.

Le tarissement de l’esprit religieux explique en partie selon vous les problèmes de la jeune génération.

C’est vrai et je prolonge aujourd’hui cette analyse par les observations du psychanalyste Victor Frankl sur le vide moral de notre univers. Nous sommes arrivés à un seuil critique de l’histoire de l’humanité : la tradition qui relie les générations dans la chaîne du temps est rejetée par les jeunes. Deux facteurs éclairent cette situation.

D’abord l’espace sur le globe s’est considérablement réduit. Par le truchement du commerce et des communications, l’uniformité s’est imposée, les hommes se ressemblent de plus en plus et perdent donc de plus en plus leur identité. Il y a cinquante ans, on reconnaissait un Américain d’un Anglais ou d’un Français par la coupe de ses vêtements. Ce n’est plus le cas. Nous sommes en présence d’un mélange de civilisations, mais les phénomènes sélectifs demeurent ; or, ils sont tous gradués dans le même sens : selon la capacité économique des individus. Le critère économique s’est imposé partout au détriment d’autres critères culturels.

D’autre part, et dans le prolongement de ce que je viens de dire, les cultures sont de plus en plus analogues. En revanche, la mutation culturelle d’une génération à l’autre est de plus en plus problématique. Je m’explique : à l’époque d’Abraham, ce changement s’opérait si lentement que le fils pouvait encore s’identifier à son père, continuer à défendre les mêmes intérêts, le même patrimoine, la même vision du monde. La confrontation des deux générations ne posait aucun problème.

LA RUPTURE DE LA TRADITION, SIGNE DE NOTRE DÉCLIN

J’observe donc deux phénomènes : le creux entre les générations va en s’accumulant et l’uniformité du monde s’accélère. Un vieil Anglais est plus proche d’un vieux Français que d’un jeune Anglais. Ce conflit des références culturelles entre les générations et le nivellement des caractères spécifiques à chaque civilisation ont donné naissance à un sentiment d’hostilité éthique entre les jeunes et les vieux.

La jeunesse a de tout temps contesté, allez-vous dire. Mais aujourd’hui les hostilités ont atteint un seuil critique et apparaît la haine d’une génération contre les valeurs qui furent les nôtres. Ainsi la tradition est rompue. On ne peut assumer cette charge de prolonger la tradition qu’à une condition : qu’elle nous soit elle-même transmise par un être qu’on respecte, qu’on place plus haut que soi et, d’autre part, qu’on aime. Car le respect de la hiérarchie et l’amour ne sont pas incompatibles. En fait, je crois que cette tradition est devenue trop stupide pour que la jeune génération daigne la prolonger. Les « enfants » sont assez lucides pour voir que notre société, basée sur le développement et la réussite économique, court à sa perte.

Le monde n’est plus dirigé par des hommes politiques représentant l’élite de l’humanité, mais par des lobbys. C’est un phénomène inquiétant qui s’érige sur la scène publique en marge des courants politiques. L’action du lobby est totalement indépendante du régime politique, qu’il soit totalitaire ou démocratique. Il n’obéit à aucune logique, à aucun choix politique. C’est une gigantesque escroquerie que la jeunesse pressent. Voilà pourquoi elle refuse de s’atteler à la tradition, elle ne veut pas perpétuer ce système. Tout l’avenir de notre monde repose sur ce refus. Car il ne faut pas se faire d’illusion : la catastrophe est imminente et pour l’éviter, il faudrait de monstrueux bouleversements sociopolitiques.

On ne peut envisager contre cette catastrophe des mesures totalitaires. Le seul remède, la seule parade, c’est l’éducation. Un professeur d’économie de San Francisco a prononcé cette phrase que je cite souvent : « Il n’y a pas de problème pressant pour l’humanité qui ne débouche sur la surpopulation et l’accroissement exponentiel de l’humanité. »

NOTRE CIVILISATION FABRIQUE DES « AUTISTES CULTURELS

On doit enseigner à la jeunesse ces deux principes fondamentaux pour la sauvegarde de l’homme et de notre planète : un accroissement exponentiel, qu’il soit démographique ou économique, nous mène tout droit à la catastrophe. Cela est vrai à une exception prés : le développement mental. [Lorenz éclate de rire.]

D’autre part, nul système ne peut produire à la longue plus qu’il ne reçoit. Le seul revenu légitime du globe, c’est l’énergie solaire ; la force nucléaire empoisonne totalement la terre.

Il faut apprendre aux jeunes individus à percevoir la beauté. Cette capacité a une influence directe sur les rapports humains. Un grand nombre des fonctions de l’esprit doivent trouver un emploi sinon elles s’atrophient. C’est ce que le psychanalyste René Spitz appelle « l’hospitalisation des fonctions cérébrales ».

Lorsqu’un enfant de cinq mois reconnaît sa mère, il lui sourit. La mère est « l’individu-référence ». Si on la remplace ensuite par une autre personne l’enfant ne sourit plus. Et si le changement est trop fréquent, il n’y a plus d’individu-référence. L’enfant ne sourit plus : il devient autiste. Cela s’accompagne généralement d’une grande sécheresse émotive, proche de la schizophrénie. La chaleur d’une personne étant le principal contrepoids à l’agressivité naturelle va s’endormir et avec elle toutes les facultés d’exploration psychologique. Car la faculté d’établir le contact avec « l’autre » est indissociable de l’ouverture sur le monde et de la curiosité.

L’indifférence ou l’absence de curiosité conduisent à l’isolement. Si rien n’intéresse, si rien n’amuse, l’individu perd le fil de l’existence : sa vie n’a plus de sens pour lui. Plus tard il sera insensible aux œuvres d’art comme à la nature.

Un enfant qui a grandi dans le tohu-bohu des grandes villes et à qui il a été donné d’observer des objets crées seulement pour assouvir les besoins de l’homme (ces objets ne peuvent ni émouvoir sa sensibilité, ni faire naître en lui la notion de respect), un tel enfant perd ses dispositions transcendantes.

Le sociologue et philosophe Arnold Gehlen a dit que « l’homme est par nature un être de culture ». En clair, nous avons des dispositions particulières pour assurer l’avenir d’une tradition culturelle. Ces dispositions s’éveillent à l’écho de Cette tradition. Encore faut-il que cette tradition soit présentée à l’enfant… Si 1’on vous joue une musique nord-africaine, vous n’entendez qu’un bêlement chaotique. Vous percevez « autre chose » que ce que l’Africain entend. [Lorenz chante alors une mélodie arabe, en soulignant bien ses modulations, puis il commente :]

Cette mélodie, obéit à des règles aussi strictes que le « clavecin bien tempéré » de Bach. Mais la musique du compositeur allemand a des accents auxquels nous sommes culturellement réceptifs et nous percevons des accords là où en réalité, il n’y en a pas.

Cette correction du cerveau par les sens est un domaine passionnant pour la recherche. Voici une petite histoire qui illustre mon propos : le roi du Siam était l’invité de l’empereur François-Joseph à l’opéra pour assister à une représentation de Lohengrin. On lui demanda ce qu’il avait préféré dans la représentation : « Ce morceau joué en sourdine avant le lever de rideau », dit-il. C’étaient les musiciens de l’orchestre qui accordaient leurs instruments avant l’interprétation. Il est intéressant d’observer que les Noirs, qui possèdent une musique très rythmique mais tout à fait primaire, ont été les compositeurs des merveilleux negro spirituals. Eux, étaient très réceptifs à la musique blanche et cela malgré les conditions horribles de l’esclavage…

C’est tout cela qu’un enfant doit apprendre. Car, s’il est né à New York ou dans n’importe qu’elle autre métropole, s’il a grandi entre les voitures et les gratte-ciel en écoutant seulement de la musique pop, c’est un autiste culturel. Il ne peut-être respectueux de sa tradition puisqu’on ne la lui a jamais présentée. Son sentiment religieux s’est atrophié, comme l’amour du nouveau-né frustré de la présence de sa mère.

LA MUSIQUE ET LA NATURE POUR ÉVEILLER LES JEUNES ESPRITS

Contre ces -maux de la jeune génération, je pense que l’apprentissage de la musique et l’observation de la nature sont des remèdes puissants. Lorsque je vois à la télévision des enfants jouant d’un instrument, je remarque leur visage tendu par l’attention et je me dis que ceux-là ne souffriront pas de cette absence d’idéal si caractéristique de notre temps. Certes, percevoir les harmonies, être sensible à la beauté de la nature ne vont pas forcément de paire ; mais il n’est pas contestable que l’une ou l’autre de ces dispositions ou les deux à la fois permettent un éveil remarquable des jeunes esprits.

Mais « l’économisme » domine notre système éducatif. Et nous sommes loin du Japon ou l’on enseigne qu’un bon économiste doit être aussi un bon écologiste.

Notre époque se caractérise également par le conditionnement des mentalités. La jeunesse doit donc ‘apprendre à débusquer la propagande. Les politiciens et ce que j’appelle les « producteurs » utilisent pour leur « promotion » des techniques identiques à celles employées par Hitler pour prendre le pouvoir. Premier principe de cette propagande : ne jamais s’adresser à l’intelligence mais aux sentiments (que ce soit l’amour-propre ou la peur). « Vous ne vendez pas de la lanoline mais de l’espoir », dit l’un d’eux. Leur idéal : une société où les individus seraient conditionnés dès la naissance pour acheter leurs produits.

L’UNIFORMITÉ MENACE LE MONDE

Lorsque des hommes marchent au pas ou chantent en chœur, on peut tout leur faire croire, même les plus grandes stupidités. L’idée transmise n’a pas même besoin d’être logique. Hitler a parfaitement expliqué cela dans ses écrits et avec une impudence terrible. Les mêmes techniques sont utilisées pour vendre un soutien-gorge, un vaporisateur contre la mauvaise haleine ou un président des Etats-Unis.

D’où la nécessité d’un « Institut d’immunisation active contre la propagande ».

Prenez un jeune homme désenchanté, sans idéal, et présentez-lui une doctrine quelconque: il se jette sur elle avec voracité.

Le phénomène explique le succès des sectes. Moon ne serait pas devenu milliardaire sans cette carence spirituelle.

Aldous Huxley a rapporté dans un de ses livres cette histoire qui m’a fortement impressionné : dans les années trente, un philanthrope de la Nouvelle-Angleterre, Philène, fonde un institut pour lutter contre toutes les formes de propagande. Immédiatement des publicitaires interviennent pour le faire fermer. Puis des producteurs. L’armée ensuite. C’est l’église qui a finalement le dernier mot et qui parvient à mettre un terme à cette expérience.

C’est le genre de scandale qu’il faut dénoncer. Notre époque est celle du mensonge. Nous sommes devenus trop tolérants à l’égard du mensonge. Contrairement aux enfants qui savent faire la différence entre ce qui est faux et ce qui est vrai.

Les enfants savent résister au mensonge. Un institut destiné à lutter contre la propagande doit entretenir ce sentiment de résistance. Sans quoi il n’y aura plus d’hommes dignes de ce nom.

Effectivement. Dans « l’Agression », paru il y a vingt ans, vous expliquez que cette constante du comportement intervient dans de nombreux domaines de l’activité humaine. « L’agression, écriviez-vous, est le moteur de l’ambition ». Vous expliquiez aussi que l’agression est une composante de l’amitié.

C’est vrai, un individu dénué d’agressivité est incapable d’aimer.

L’agressivité serait donc une nécessité absolue ?

Les animaux dénués d’agressivité sont incapables de « s’attacher ». Ils sont anonymes. Le troupeau est anonyme. Le poète sait combien l’amour est proche de la haine. L’assassin est toujours l’époux, l’épouse, la maîtresse ou l’amant. Qui n’aime pas n’a aucune raison de haïr. Freud a vu que l’agressivité est dirigé contre l’objet de l’amour et de ce fait contre l’agressif lui-même.

Les animaux peuvent-ils être heureux ?

[Lorenz, qui, tout au long de cet entretien, a répondu immédiatement à mes questions, se tait un instant. Puis il sourit.]

C’est une sacrée question. Dans le domaine émotionnel un animal supérieur a les mêmes besoins que l’homme. Je pense à la joie de mon chien lorsque je rentre à la maison après une longue absence. Un animal souffre plus que nous, car chez lui la raison n’a pas, comme chez l’homme, ce rôle d’amortisseur. Que je parte ou que je meure mon chien sera pareillement malheureux.

Un jour, par mauvais temps, j’étais sur le bateau qui relie Douvres à Ostende. Et j’étais malade à en mourir. Mais j’ai vu la côte d’Ostende et je me suis dit que tout irait mieux lorsque je serai à terre. Un chien est incapable de tenir ce genre de raisonnement.

Avez-vous un animal préféré ?

Oui, le chien. En fait, Burtsi, mon chien est mon animal préféré. Mais on ne peut s’empêcher d’aimer tous les « êtres vivants » socialement extrêmement développés et attachés à vous. Lorsqu’une oie me reconnaît après deux ans d’absence, je suis extrêmement ému. C’est une amie.

Pour Konrad Lorenz qu’est-ce que le bonheur ?

Le bonheur ? Un ensemble de phénomènes émotionnels et sociaux. Le malheur ? La mort de quelqu’un que j’aime. Celle, récente, de mon fils est le vrai, le grand malheur qui m’ait affecté.

Le bonheur, c’est l’amour, l’amitié, le bonheur c’est tout ce qu’on paye par la souffrance, les sacrifices, c’est tout ce que l’on a peur de perdre.

Très souvent je me repose là-haut, sur ce banc qui domine la colline, en compagnie de mon épouse. Et là, je me sens parfaitement heureux, malgré l’approche de la mort.

Le plus grand bonheur, je crois, c’est sentir en soi jaillir l’étincelle de la connaissance. Lorsque deux pensées parfaitement étrangères se confondent soudain, on voit s’étendre une clairière que l’on cherchait en vain. C’est certainement le bonheur, car c’est la satisfaction d’une intense curiosité.

LE PLURALISME CULTUREL S’ESTOMPE

Et puis, lorsque je vois arriver ici un animal, je suis aussi heureux qu’un enfant découvrant ses jouets au pied du sapin de Noël.

Mais le bonheur, c’est aussi le travail. Le travail récompensé. Lorsque je constate que ma tâche est achevée, qu’il ne faut plus y toucher sous peine de la compromettre, le bonheur est là. C’est l’instant où je trace sur la dernière page de mon manuscrit le mot « Fin ». C’est l’instant où, derrière ton dos, l’ange gardien arrive, pose sa main sur ton épaule et dis : « Cesse, tu ne feras pas mieux. »

L’avenir de l’humanité m’inquiète mais je suis resté optimiste. Si je ne l’étais plus, j’achèverais mon livre sur les oies. Un ami physicien nucléaire me disait récemment : « Le titre de ton livre est mauvais; plutôt que le Déclin de l’humanité tu devrais l’intituler Contre le déclin de l’humanité.» Je l’ai écouté : le livre s’appelle le Déclin de l’humanité et les moyens de l’éviter. Mais vous le savez, en médecine, la connaissance des causes de la maladie est souvent plus importante que les mesures à prendre pour lutter contre elle.

Vous avez évoqué le déclin de l’humanité, la destruction de la nature. Quels domaines la science du comportement peut-elle encore explorer ?

L’étude du comportement permettra de mettre en évidence les conséquences biologiques de la décroissance de la sensibilité. Car, contrairement à ce qu’affirme le réductionnisme ontologique dont je parlais au début de cet entretien, les phénomènes de la vie sont beaucoup plus que de simples opérations chimio-physiques. Ce réductionnisme estime que l’homme est un mammifère de l’ordre des primates. C’est vrai, et je l’ai constaté lorsque mon épouse allaitait nos enfants. Mais dire que l’homme est seulement un mammifère relève du blasphème. L’évolution des espèces a donné naissance à l’esprit humain ; l’hérédité, la sélection dans ce qu’elles ont de cruel ont néanmoins permis à 1’homme de quitter l’état de quadrupède pour se dresser sur ses deux jambes. C’est l’esprit humain qui, plus tard, abolira cette sélection fructueuse. Ainsi, l’amitié, la fidélité et tant de sentiments encore ne tiennent plus le rôle sélectif qu’ils devraient jouer. Je m’explique : jadis une tribu qui ignorait la loyauté, l’amitié, le sens du pacte était immédiatement livrée au premier agresseur. Aujourd’hui, dans l’administration soviétique par exemple, on s’efforce de faire obstacle à l’amitié ou la loyauté en proportionnant la réussite des individus à leur capacité de délation.

L’humanité transforme la planète à une telle vitesse qu’aucun animal (pas même l’homme) n’est en mesure de suivre le mouvement tant le processus d’adaptation naturelle est lent.

Les grandes cultures sont nées de la confrontation des civilisations.

Le pluralisme culturel s’estompe. Le singulier gagne du terrain.

Toutes les cultures, à l’exception peut-être de celles des pays en voie de développement (et ceux-ci ne connaissent pas leur bonheur), combattent avec les mêmes armes, cultivent avec les mêmes tracteurs, vivent des mêmes monocultures, produisent les mêmes variétés de céréales et se font concurrence sur le marché international avec les mêmes produits. C’est le triomphe de l’uniformité et c’est le véritable danger qui menace aujourd’hui l’humanité.

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Konrad Zacharias Lorenz (1903-1989), plus connu sous le nom de Konrad Lorenz, est un biologiste et zoologiste autrichien  titulaire du prix Nobel. Lorenz a étudié les comportements des animaux sauvages et domestiques. Il a écrit de fameux livres tels que : Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons ou L’Agression, une histoire naturelle du mal.

Il fait des études de médecine et à trente-quatre ans, il enseigne la psychologie animale et l’anatomie comparée à Vienne pendant trois ans. En 1940, il devient professeur à l’université de Königsberg où il occupe la chaire d’Emmanuel Kant.

Il est mobilisé en 1941 dans l’armée comme médecin psychiatre auprès des soldats allemands souffrant de chocs traumatiques. Il est fait prisonnier par les Russes en 1942 et déporté en Arménie soviétique jusqu’en 1948. Dans ses travaux ultérieurs, Lorenz se servira de cette expérience (enthousiasme nationalisme et constats des dégâts du lavage de cerveaux chez les allemands nazifiés et les russes communisés) pour élaborer une critique des dérives de l’instinct d’agression chez l’homme. De 1949 à 1951, il dirige l’institut d’éthologie comparée d’Altenberg puis l’Institut Max Planck de physiologie comportementale (un des 80 instituts de recherche de la Société Max Planck) de Buldern (1951-1954) puis celui de Seewiesen (Bavière) (1954). Il reçoit en 1973, conjointement avec Karl von Frisch et Nikolaas Tinbergen, le prix Nobel de physiologie ou médecine pour leurs découvertes concernant «l’organisation et la mise en évidence des modes de comportement individuel et social»; il s’agit du seul prix Nobel jamais remis à des spécialistes du comportement. Leurs travaux constituent les fondements d’une nouvelle discipline de la biologie : l’éthologie.

À la fin de sa vie, Lorenz, proche des mouvements écologistes et anti-nucléaires, consacre sa recherche à une réflexion humaniste sur le devenir de l’humanité.


[i] Karl R. Popper : le doute permanent

Né à Vienne vers le début du 20e siècle, Karl R. Popper est entré en contact avec les théoriciens qui poursuivaient la tradition empiriste de Hume, Locke et Stuart Mill. Ce cercle distinguait deux sortes de sciences : les sciences empiriques (ou sciences de la nature) et les sciences formelles, comme les mathématiques, la logique, etc. « Seules les premières, disaient-ils, nous apprennent quelque chose sur le monde. Les secondes, dont les propositions sont universelles et par conséquent toujours vraies, ne sont que des systèmes conventionnels qui facilitent le raisonnement, mais n’instruisent en aucune façon. »

A leur contact, Karl Popper écrit son livre le plus fameux, Die Logik der Forschung (la Logique de la découverte scientifique, Payot — 480 pages). Dans son essai, publié en 1945, sur la Société ouverte et ses ennemis (Plon), il identifie Platon, Marx et Hegel comme les pères historiaux du totalitarisme moderne.

Une question domine son œuvre : « Quel critère appliquer pour évaluer le caractère scientifique d’une proposition quelconque ? » Elle l’amène à démontrer que, d’une part, des propositions fausses peuvent avoir un sens (exemple : un délire révèle une maladie de l’esprit) et, d’autre part, qu’une idée peut s’avérer juste sans pouvoir être vérifiée par l’expérience (dans le cas d’un énoncé à caractère psychologique). Popper défend ainsi l’idée qu’il est impossible, en fin de compte, de « prouver » la justesse d’une hypothèse ou d’une idée. Pour lui, la science est, par nature, révisable et contingente. Idée qui fera considérablement évoluer l’investigation scientifique moderne.

[ii] Ces  » scientifiques  » qui croient à l’égalité

Cette méthode américaine de psychologie, fondée en 1931 par John B. Watson, insiste sur le rôle du savoir acquis comme facteur déterminant du comportement (en américain, behavior signifie comportement). Cette méthode s’opposait, entre les deux guerres, à l’éthologie plus intéressée par la notion d’instinct. L’idée qui a permis aux béhavioristes de s’imposer aux États-Unis est celle de l’égalité de l’homme. Bien qu’ils ne l’aient adoptée qu’en partie, elle intéressait davantage les Américains que l’affirmation de l’instinct et des capacités individuelles préprogrammées défendue par les éthologistes avec Konrad Lorenz.

Essentiellement fondé sur l’expérimentation, le béhaviorisme n’envisage que les phénomènes objectivement perceptibles, sans tenir compte des états mentaux intangibles. Pour cette école de philosophie qui survécut pendant plus d’un demi-siècle et dont l’influence se fait sentir aujourd’hui encore, l’étude de l’individu repose sur un principe fondamental : « L’esprit n’est rien d’autre qu’un comportement. » Aussi, le béhaviorisme condamne la méthode de l’introspection pratiquée par la psychologie traditionnelle, pour développer l’étude objective de l’environnement et de son influence. Poussé à l’extrême, le béhaviorisme nie presque totalement l’existence de l’instinct.

[iii] La théorie lorenzienne de la connaissance

En 1937, pour exaucer le désir paternel, Konrad Lorenz devait enseigner à l’université de Vienne l’anatomie comparative et la psychologie animale. La guerre devait bouleverser ses projets en le menant dans une université de Prusse-Orientale où il devait occuper une chaire de philosophie kantienne. C’est là que Lorenz, conscient du fait que sa façon d’interpréter le monde différait de celle employée par la plupart des savants de son époque, allait s’intéresser à l’épistémologie ou « théorie de la nature de la connaissance limitée par les capacités de perception de l’homme et par ses options idéologiques ». En fait, Lorenz venait de découvrir les mécanismes déclencheurs innés et ces fondements éthiques absolument indispensables à l’homme dont le philosophe du XVIIIe siècle, Emmanuel Kant, avait eu conscience en proposant l’existence « d’impératifs catégoriques » pour expliquer le comportement humain.