Francis Aujames : Les héritiers de Dédale – Un architecte prisonnier dans son propre labyrinthe


29 Sep 2011

(Revue CoEvoluion. No 11. Hiver 1983)

De Cnossos à Reims et dans bien d’autres lieux sacrés, le mythe et l’architecture illustrent le thème de Dédale, architecte DPLG (diplômé par les Grecs) prisonnier sur ordre de son maître d’ouvrage dans le labyrinthe qu’il a lui-même construit.

Le labyrinthe, les architectes et la cathédrale

Dans la cathédrale de Reims, les quatre architectes ont scellé leurs effigies dans le pavage de la nef. Pourquoi ont-ils délibérément choisi d’obliger les nombreux pèlerins à piétiner ainsi leur image ?

Ces effigies faisaient partie d’un labyrinthe (fig. 1). Rappelons-nous que l’architecte Dédale fut enfermé dans le labyrinthe de Cnossos avec son fils Icare par le roi de Crète Minos. Celui-ci voulut ainsi le châtier de la mort du Minotaure et de la fuite de Thésée avec Ariane, dont il le rendait responsable.

La référence mythologique à Reims est donc évidente. Tellement évidente que les labyrinthes des cathédrales furent masqués par des chaises ou des tapis, ou bien, purement et simplement démontés… comme celui de Reims en 1779, par un chanoine qui ne supportait pas que les enfants le parcourent pendant les offices. Ce serait gênant pour certains que l’on utilise un tel instrument païen pour trouver l’illumination, comme Dédale qui, du centre de sa construction, accéda à une autre dimension. Le labyrinthe de la cathédrale d’Amiens a subi le même sort, mais a été fidèlement rétabli. Vous pourrez admirer au centre de l’octogone, des anges accompagnant les trois maîtres d’œuvre et l’évêque.

Mais l’utilisation d’effigies dans une construction, n’est-elle pas une coutume très ancienne ? Des voyageurs racontent qu’en Inde, on enterre encore des ouvriers aux pieds des piles de ponts pour assurer la longue vie de la construction. A Tahiti, la tradition voulait que l’on prenne soin d’enterrer des gens vivants aux quatre coins des maraé, sortes de pyramides tronquées à ciel ouvert, situées en plein cœur de l’île. C’est peut-être par souci de discrétion que la personne même de l’architecte, personnage central, est épargnée.

Comme les têtes dans les piliers du temple (cf. fig. 2), la représentation de l’architecte serait une protection contre des dangers surnaturels ainsi qu’une concentration de pouvoirs.

Il existerait en tous cas un contrat constant, un lien entre l’Architecte et son architecture. L’Architecte, en fait, se limite à matérialiser ce qui existe déjà sur un plan invisible. Il est l’intermédiaire entre le niveau des archétypes et le niveau des symboles. Pour qu’une cathédrale puisse être construite, il faut qu’elle existe déjà à un niveau subtil.

Mais revenons à Reims. En fait, qu’est-ce qu’une cathédrale ? C’est un parcours initiatique à travers une « forêt de symboles », le lieu d’aboutissement du long chemin parcouru par le pèlerin. Ce dernier franchit le porche, s’engage dans la nef, parcourt le labyrinthe à genoux, en atteint le centre, lieu de Transfiguration. Il pourra passer par la croisée des transepts pour aboutir au chœur. C’est une progression en trois étapes (cf. fig. 3) vers l’Est, le soleil levant, sous les rayonnements des vitraux dont nous avons perdu le secret de fabrication… Nous avons perdu plus d’un fil ! Que penser d’ailleurs de l’inversion de l’autel ? Le prêtre dit la messe tourné vers les fidèles ! L’église se replierait-elle sur elle-même, dans la direction où meurt le soleil ? De plus, l’autel est parfois redescendu au niveau de la croisée des transepts, quittant la zone sacrée par excellence de l’édifice.

Dans d’autres civilisations, le temple n’était pas conçu comme un cheminement. En Grèce, par exemple, le dieu habite le temple, les mortels n’y entrent pas. Prenez un temple grec, toutes colonnades à l’extérieur ; retournez-le comme un gant et vous obtenez une cathédrale avec ses piliers formant la nef ! Vous n’en faites plus le tour comme en Grèce, mais vous pénétrez à l’intérieur jusqu’au chœur.

Dans le plan vertical, la cathédrale est le merveilleux point de rencontre entre les énergies cosmiques et les ondes telluriques. Les cathédrales dédiées à Notre-Dame forment, en projection sur la Terre, la constellation de la Vierge. Au niveau du sous-sol, les courants telluriques déterminent un lieu sacré. C’est la Wouivre du Moyen-Âge qui serpente dans les profondeurs de la Terre… et que l’on peut repérer avec nos instruments scientifiques. Elle a pour support les cours d’eau et les puits attestent de sa présence, comme à Chartres. Le lieu de fondation des cathédrales est sacré : il l’a d’ailleurs été à d’autres époques ; le christianisme reprenant les lieux privilégiés et les coutumes des religions précédentes. On se garde bien de fouiller sous la cathédrale de Chartres de peur d’y trouver… un mégalithe ! Pourtant, quoi de plus normal ?

Ariane, plus mince que son fil, ne parvient pas à se retrouver, disait Le Clézio.

L’Architecte, à moins de s’élever comme Dédale au-dessus du labyrinthe, doit savoir au moins retrouver le « fil » de sa propre construction. Et cela par deux moyens :

par sa sensibilité… pour sentir un lieu, un sous-sol, une construction, des matériaux — par eux-mêmes — et les imprégnations que ceux-ci ont reçues au cours du temps. En effet, comme une éponge qui s’imbibe d’eau, la pierre, la brique, le plâtre…, s’imprègnent des disputes, des cris, des mauvaises « vibrations » émises par les habitants du lieu. Ou, bien au contraire, un meuble ancien sculpté avec amour rayonnera chaleureusement en annihilant les mauvaises influences de la pièce où il se trouve. L’architecte qui sait « sentir » pourra donc rétablir une harmonie dans un lieu déséquilibré.

L’architecte devrait également posséder une bonne notion des « émissions dûes aux formes » (cf. Belizal, Chaumery…) sous peine de faire encourir des troubles, des maladies,… voire la mort aux usagers de ses constructions. Comment peut-on se risquer à construire une pyramide renversée sur la pointe pour un très sérieux bâtiment public de la banlieue parisienne ? Notons à l’inverse qu’un labyrinthe carré près de Pérouse aurait été coiffé de cinq pyramides (pour en faire un instrument subtil plus complet ?) (d’après un texte disparu cité par Pline l’Ancien.)

par sa connaissance des énergies environnantes. Les champs électro-telluriques, gravifiques, magnétiques, les rayonnements gamma, etc. sont des composantes de notre environnement que nous saisissons encore mal. En fait, elles présentent des variations, des anomalies, parfois aussi importantes que déconcertantes.

Les courants électro-telluriques, par exemple, sont dûs aux déplacements d’ions dans le sol, créant une polarisation spontanée sur toute la Terre. Ils ressemblent aux courants océaniques. En continuel mouvement, ils forment des vortex (nous retrouvons la spirale !), quatre principaux dans chaque hémisphère. On les mesure avec un galvanomètre et des électrodes impolarisables (avec du sulfate de cuivre). Ils présentent un aspect oscillatoire avec des périodes extrêmement variables allant de la demi-seconde à plusieurs années ! Ces phénomènes sont liés à la très haute atmosphère et à l’électro-jet solaire (et ses interactions avec la terre) On en possède des preuves à la fois expérimentales et mathématiques.

Plus subtilement, le réseau Hartmann est l’objet de recherche du Docteur Hartmann à Heidelberg. Ses précurseurs furent Haviland en Angleterre et Peyré en France. Actuellement, le Dr Quiquandon et Rémy Alexandre s’intéressent à ce sujet dans notre pays. Il s’agit d’un vaste ensemble de « murs invisibles » orientés Nord/Sud et Est/Ouest et espacés respectivement d’environ de 2,10 m et 2,50 m. Ils sont la résultante de grilles vraisemblablement d’origine électromagnétique. Le réseau Hartmann est présent partout dans les plaines, les montagnes, sur les fleuves… Au-dessus d’anomalies géologiques (rivières souterraines, failles, filons métallifères,…), les croisements de ces murs, c’est à dire les nœuds, peuvent engendrer des troubles, voire des maladies chroniques et aigües après 3 à 5 ans selon les individus, à l’emplacement du lit ou du poste de travail. L’emplacement du lit a beaucoup d’importance, car nous y passons un tiers de notre temps, nous le déplaçons rarement et notre organisme perd les 2/3 de sa résistance pendant le sommeil.

L’architecte conscient de sa tâche doit être attentif au développement de ces connaissances scientifiques analytiques. Elles commencent d’ailleurs à rejoindre la perception globale de l’univers telle qu’on la possédait jusqu’à la fin du Moyen Âge. N’oublions pas que Dédale était aussi astronome : dans sa fuite ailée il se guida sur les étoiles, entre autres sur l’Hélice grecque, notre Grande Ourse qui spirale autour du pôle.

L’illustration parfaite de cette façon d’appréhender l’univers se retrouve dans le feng-shui », la science « du vent et de l’eau ». C’est un système traditionnel de géomancie chinoise, aussi impalpable que le vent et insaisissable que l’eau, dit-on. Il permet d’adapter la résidence des vivants et des morts tout en préservant l’harmonie des énergies à la surface de la terre. Selon E.J. Eitel, le feng-shui est « la fille folle d’une mère avisée ». Sa réactualisation est d’autant plus nécessaire aujourd’hui qu’il faut contrecarrer nos tendances à construire n’importe quoi, n’importe où, le but principal étant la rentabilité. En Asie du Sud-Est, un promoteur ne se hasarderait pas à construire dans un lieu déconseillé par le feng-shui: la population connaît trop bien les sites « maléfiques » et il ferait faillite. Quel n’a pas été l’étonnement de quelques architectes occidentaux de découvrir dans le programme d’un concours international d’architecture (Hong Kong, novembre 1982) une carte géomantique complète accompagnant le plan masse !

Francis Aujames est architecte et a le souci de compléter sa formation par la compréhension de l’influence des facteurs géologiques et des énergies subtiles sur l’habitat. « Vous, au moins, vous ne construirez pas des clapiers maudits en béton armé ! », lui a-t-on trop souvent répété…