Robert Linssen : Les idées et les faits


02 Oct 2008

(Revue Être Libre, numéros 202-204, Octobre-Décembre 1962)

Un proverbe anglais nous enseigne qu’un « fait est plus important qu’un Lord-Maire ». Krishnamurti enseigne que l’intensité de nos agitations mentales et notre hyper-intellectualité nous rend incapables de comprendre un certain langage des faits. Un fait n’est pas seulement défini par des événements extérieurs, des poids, des mesures, des vitesses dans le temps et l’espace. Ces diverses valeurs ont été élaborées par l’esprit humain. L’appréciation correcte d’un fait est liée au fonctionnement de notre propre esprit, à notre sens des valeurs et surtout à la connaissance que nous avons des processus présidant à nos pensées, nos émotions et nos actes.

Or, nous nous connaissons très peu nous-mêmes. Il ne suffit pas de lire pendant plusieurs années de nombreux traités de psychologie ou de suivre les conférences que Krishnamurti nous donne sur la connaissance de soi, pour nous connaître effectivement. Les ruses de l’esprit sont innombrables. La compréhension intellectuelle d’un enseignement ou d’une vérité n’implique pas le moins du monde la réalisation effective et expérimentale de cet enseignement ou de cette vérité.

La psychologie moderne nous enseigne que la connaissance n’est pas normative, c’est-à-dire qu’elle n’implique pas nécessairement une action adéquate, ni l’édification de lois ou de principes de conduite.

Quelle en est la raison ? Il serait très important de la connaître.

Krishnamurti nous fait comprendre qu’aussi longtemps qu’une vérité se limite à la compréhension intellectuelle, cette dernière est inopérante. Pour cette raison, le penseur indien a mis en évidence l’importance du « penser-sentir », sorte de perception intégrale englobant les facultés de la pensée et du sentiment.

Krishnamurti a été jusqu’à déclarer que la compréhension purement intellectuelle de son message pouvait être un obstacle.

Il nous arrive souvent de comprendre intellectuellement une vérité et de croire très sincèrement que nous l’avons réalisée. J’en citerai un exemple frappant. En avril 1944, j’ai été arrêté par la Gestapo et conduit dans les caves obscures situées sous le Parlement. Je m’intéressais depuis de nombreuses années à la pensée de Krishnamurti. J’en avais une vision intérieure d’une telle netteté que j’étais convaincu d’avoir atteint un certain affranchissement. Je comprenais intellectuellement les éléments qui prouvaient l’inexistence du  « moi », le caractère absurde et contradictoire de nos attachements, de nos identifications et j’avais la certitude d’avoir atteint un état se situant au delà de toute crainte, de toute angoisse. Quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater l’angoisse qui s’empara de moi lorsque je suffoquais dans ces caves, privé totalement d’air et de lumière, en évoquant les horreurs des camps de concentration.

De telles réactions permettent de mesurer la distance séparant la compréhension intellectuelle d’une vérité et sa réalisation effective.

Plus de dix-sept années mont été nécessaires pour combler cette lacune.

La compréhension de l’Unité n’est pas la réalisation effective de l’Unité.

La compréhension intellectuelle ou intuitive même d’un état de paix intérieure se situant au delà de toutes les identifications du « moi » n’implique pas du tout la réalisation effective de l’état de détachement authentique permanent. C’est là que nous mesurons la profondeur du fossé existant pour nous entre les idées et les faits. Il n’y a nulle raison de nous en effrayer. L’essentiel est de le reconnaître. Telle est la signification du conseil de Krishnamurti : « Voir ce qui est actuellement » (en anglais « Look at what is »).