Louis Lallement : Les mystères du Christ


13 Sep 2013

(Revue Question De. No 46. Février-Mars 1982)

Au terme d’une longue quête parmi les ensei­gnements et les témoignages concernant la haute vie de l’esprit, l’auteur (La voie de l’esprit, éd. Albin Michel) livre une grille de mise en place et des clefs d’interprétation indiquant notamment le sens concret de l’ima­gerie classiquement employée en la matière. Il décrit tel qu’il peut être vécu l’itinéraire conduisant de l’amorce de l’aventure inté­rieure aux plus hauts sommets de la vie spiri­tuelle, en le jalonnant pas à pas de renvois aux œuvres du plus qualifié des grands mystiques des temps modernes, S. Jean de la Croix.

Louis Lallement est un solitaire qui a poursuivi sa quête personnelle en divers ermitages, monastères ou couvents de différents Ordres, dont il a pu exploi­ter les bibliothèques. Il n’est lié à aucune école doc­trinale ou famille spirituelle particulière, et s’est retiré en bordure de la forêt de Fontainebleau (1982).

L’humanité du Christ

Pour éminente et savoureuse qu’elle soit, la connais­sance que l’on peut acquérir du Fils éternel grâce au mariage spirituel n’élimine pas le désir d’être éclairé sur le Christ, car à travers les témoignages de saint Jean et de saint Paul, la foi fait pressentir qu’en sa personne et dans son œuvre de salut réside la manifestation par excellence des mystères de Dieu et de l’homme. L’intelli­gence des secrets de l’Incarnation et de la Rédemption est à ce stade ce qu’on désire le plus obtenir par communica­tion du Verbe, dit saint Jean de la Croix, qui déclare que l’obtenir représente effectivement le plus haut degré de participation à la divine Sagesse auquel on puisse parve­nir en cette vie.

Lorsque après avoir formulé le souhait d’aller sur les sommets contempler le visage du Fils, l’âme, dans le poème, exprime celui de pénétrer dans l’épaisseur de la montagne, le commentaire explique que ceci signifie le désir de sonder à travers le Visage divin les profon­deurs de Dieu, d’avoir accès aux secrets de la Sagesse divine dont relèvent les œuvres, les voies et les juge­ments de Dieu. Mais quand dans la strophe suivante il est question d’entrer dans les « très hautes cavernes de la pierre », saint Jean de la Croix ramène l’interprétation dans la perspective d’ici-bas et déclare que cela vise la découverte des mystères que recèle l’humanité du Christ. Celle-ci est en effet, dit-il, semblable à une mine inépuisable où l’on découvre sans cesse de nouvelles reines et de nouvelles richesses, car en le Christ sont cachés, ainsi que le proclame saint Paul (Col 1, 16, 20 ; 2, 2, 3), « tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ».

L’image du poème provient d’un passage du Cantique des cantiques où l’Épouse est comparée à la colombe qui se cache « dans les creux du rocher » (Ct 2, 14), mais tout en indiquant au passage cette référence, riche de symbo­lisme, saint Jean de la Croix préfère citer ici, pour illustrer son propos, l’exemple de Moïse qui au sommet du Sinaï dut se cacher « dans la fente du rocher » pour recevoir la plus complète révélation possible de Dieu et des desseins divins (Ex 33, 13, 21-23). De même, dit-il, c’est dans les temps de haute contemplation unitive où l’on est comme caché dans le sein du Fils que s’obtiennent la révélation et l’intelligence des mystères du Christ, dont la découverte conduit à « s’absorber, s’enivrer et se transformer en amour » dans des approfondissements correspondants du mariage spirituel. De sorte qu’après être parvenu à l’union au Fils éternel par la médiation du Christ, on en vient alors à souhaiter pouvoir, inverse­ment, vivre les mystères du Christ en union avec le Fils éternel.

Dans l’optique de mystique nuptiale qui est celle du Cantique spirituel, cela apparaît d’abord comme une requête de l’amour qui veut tout connaître du Bien-Aimé et tout partager de sa vie, mais lorsque ce désir se mani­feste dans le contexte d’une parfaite union d’esprit et de volonté avec le Fils éternel, son sens et sa portée se transforment. Il devient une manifestation de l’égalité d’amour avec Dieu (Mt 22, 37-39. Jn 15, 12, 13), l’expres­sion d’une participation au mouvement d’amour selon lequel le Fils a renoncé à son état divin pour revêtir la condition humaine, afin de réaliser par son sacrifice les desseins miséricordieux du Père au bénéfice des hommes (Ph 2, 6-8). Partageant ce mouvement qui anima toute la vie du Christ, on souhaite alors devenir pour celui-ci, en sacrifiant à cela la pure jouissance de la vie divine, une humanité de surcroît dont il pourrait disposer comme sienne pour l’employer à la continuation de son œuvre en ce monde.

La vie mixte

Pour autant que dans l’union au Fils éternel se réalise cette association au mouvement d’amour dont est née l’Incarnation rédemptrice, le mariage spirituel avec le Verbe divin en arrive à entraîner une union transfor­mante intégrale avec le Christ (Jn 14, 12 ; 15, 4, 16). L’union au Fils et la participation à l’amour divin peuvent alors être vécues dans les actes de la vie cou­rante, en des œuvres accomplies pour servir parmi les hommes à la réalisation des desseins de Dieu, aussi plei­nement que dans la haute vie de l’esprit. Ce qu’on est convenu d’appeler la « vie mixte », définie idéalement comme faisant la synthèse de la contemplation et de l’action, trouve alors sa réalisation parfaite, les deux étant désormais aussi solidaires que la vie humaine et la vie divine en l’Homme-Dieu. Dans ces conditions, une pleine participation aux mystères du Christ peut être vécue au cours de la vie quotidienne et c’est ainsi qu’on en acquiert une pleine connaissance, recevant en même temps du Fils celle des secrets correspondants de la divine Sagesse.

Pour accéder aux plus secrets arcanes de l’Incarnation et de la Rédemption, il ne suffit donc pas de sonder dans les temps de haute contemplation le Visage que Dieu pré­sente à la création et de s’enfoncer par union au Fils éter­nel dans les profondeurs de l’Être divin. Il faut entrer ici-bas « dans l’épaisseur de la Croix », comme dit saint Jean de la Croix, qui donne ainsi un sens complémentaire, au niveau du quotidien, à l’expression du poème tradui­sant le désir d’un approfondissement de l’union vécue « sur la montagne » ; il faut comme le Christ accepter d’affronter les profondeurs ténébreuses de ce monde et tout ce que les desseins d’amour de la Sagesse divine peuvent rencontrer d’antagonismes ici-bas. On ne peut parvenir à une connaissance vécue des mystères du Christ qu’en acceptant cette participation concrète au mystère de la Croix qui a fait dire à saint Paul : « Je complète en ma chair les épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église. » (Col 1, 24.)

Les cavernes de la montagne

Vivre ici-bas les mystères du Christ en fonction d’une union consciente au Fils éternel, en œuvrant avec lui à l’accomplissement des desseins divins (Jn 4, 34 ; 5, 17 ; 6, 38-40), ne peut manquer de comporter de très spéciales communications divines de connaissance et d’amour. Tout ce que l’être humain recèle virtuellement de capacités pour recevoir, assimiler et mettre en œuvre l’influx divin de lumière et de vie doit alors s’actualiser, en vue d’une réelle assimilation à l’Homme-Dieu. À ce propos, le poème de La Vive Flamme d’amour évoque les « profondes cavernes du sens » et le commentaire explique, s’agissant là du « sens de l’âme », que c’est une allusion aux capa­cités latentes qui existent en l’homme pour recevoir les plus hautes communications que Dieu puisse faire de lui-même à une créature. Il y a ici un parallèle plein de signification avec les « cavernes de la montagne » par quoi sont symbolisées dans le Cantique spirituel les pro­fondeurs cachées de l’humanité du Christ, ce oui indique la possibilité d’une assimilation à celui-ci sur la base du « mariage » avec le Verbe divin. Cela fait comprendre pourquoi une fois atteinte l’union au Fils éternel, il reste que pour accéder par union transformante aux profon­deurs de Dieu, pour avoir accès ainsi aux plus secrets mystères, ceux en lesquels se révèlent et sont données à vivre « la largeur, la longueur, la hauteur et la profon­deur » de l’amour divin (Ep 3, 14-19), c’est encore et tou­jours dans le Christ que réside « le mystère de la porte et du chemin ». L’humanité du Christ peut bien tomber en oubli dans les hauts états d’union au Fils éternel, où l’on a vu que s’efface de la conscience tout le créé, mais c’est une illusion de croire que sa médiation est alors éliminée et qu’à ce stade il faudrait en faire abstraction pour progresser plus avant dans l’union à Dieu.

Dans la participation aux mystères du Christ telle que peut la procurer l’union au Fils éternel, on voit se révéler, à mesure que s’acquiert la connaissance des desseins et des voies de la Sagesse divine, les dimensions univer­selles de l’Incarnation et de la Rédemption. On ne se trouve pas seulement éclairé alors sur l’union réalisée entre la nature divine dans le Christ, mais également sur la solidarité existant entre les hommes du fait de leur commune implication dans ces mystères de salut. Prenant conscience des liens et des échanges qui existent dans l’ordre de la grâce entre tous ceux qui ont part à la vie surnaturelle, on découvre alors la solidarité vitale qui en fait cet ensemble organisé qu’on appelle le corps mys­tique du Christ (Ro 2, 4-6. Ep. 4, 15, 16). Autrement dit, partager ici-bas les mystères du Christ tout en vivant l’union au Fils éternel fait vivre consciemment, dans le quotidien, ce qu’on appelle la « communion des saints ». En fonction du mariage spirituel avec le Verbe divin, en lequel résident l’archétype de l’homme et les exemplaires idéaux de tous les hommes, on est en effet susceptible alors d’entrer surnaturellement en communication avec n’importe lequel de ceux qui appartiennent au corps mys­tique du Christ en tant que réalité vivante aux dimensions universelles, débordant tout cadre institutionnel.

Celui qui acquiert ainsi l’intelligence des liens qui unissent les hommes au Christ et de la manière dont ils sont intégrés dans son œuvre de salut peut être conduit par là à la compréhension de son propre itinéraire spiri­tuel et de sa vocation personnelle. La vingt-neuvième strophe du Cantique sanjuaniste semble faire obscuré­ment allusion à une révélation personnelle de ce genre comme étant obtenue lors de l’accès à l’état de mariage spirituel consommé ; selon le commentaire, en effet, l’âme témoigne là qu’elle a appris de son Époux divin la rela­tion unissant le Calvaire à l’Éden et « comment elle a été fiancée avec lui par le moyen de l’arbre de la Croix ». On reconnaît ici un écho du symbolisme traditionnel selon lequel la Croix est assimilable à l’Arbre de vie, cet arbre central du Paradis terrestre dont le fruit devait procu­rer à l’homme la science de toutes choses et l’immorta­lité, voire une sorte de déification (Gn 2, 9 ; 3, 22. Ap. 2, 7 ; 22, 13, 14) : le fruit que porte l’arbre de la Croix, c’est le Christ, dit-on classiquement.

L’amour

En développant ce symbolisme, on pourrait dire que ce sont les fruits de la Croix qui sont évoqués dans la trente-septième strophe du poème sanjuaniste, quand il est question de grenades savoureuses dont l’âme et l’Époux divin font conjointement leurs délices. Il s’agit encore là d’une image empruntée au Cantique des can­tiques, mais saint Jean de la Croix invite à y voir une évocation de la jouissance que l’on éprouve à découvrir les mystères du Christ en les partageant avec lui. De même que chaque grenade renferme une multitude de graines, dit-il, ainsi en chacun des mystères du Christ est impliqué tout un ensemble d’attributs et de décrets divins, et de même qu’en pressant ensemble les grenades avec toutes leurs graines on obtient un breuvage savou­reux, ainsi la connaissance des multiples « merveilles et grandeurs de Dieu » que l’on découvre dans le Christ et dans son œuvre de salut s’unifie dans l’esprit, si bien qu’on en vient à les goûter toutes ensemble avec une intense délectation et d’indicibles élans d’amour.

Tous les mystères auxquels fait ainsi participer l’assi­milation au Christ étant des manifestations de l’amour divin, dans la mesure où l’on vient à les vivre comme tels on se trouve conduit à « l’égalité d’amour » avec Dieu, qui est l’ultime aspiration qu’implique la mystique nup­tiale une fois atteint l’état de mariage spirituel consommé. Visant en fait une assimilation à Dieu en tant, qu’il est amour, cette aspiration équivaut au désir de vivre pleinement la déification. Elle est exprimée dans la trente-huitième strophe du poème et le commentaire s’efforce à faire entendre comment elle peut alors être satisfaite : en prenant part avec le Christ à la mise en œuvre de l’amour divin dans la création, on partage dans l’action l’amour même dont on est aimé par Dieu, et comme on le partage alors en état d’union transformante avec le Christ, on se trouve le vivre à l’unisson avec Dieu. L’assimilation concrète au Christ comporte d’autre part en permanence une communication éminente de l’Esprit-Saint, en vertu de laquelle on se trouve intégré dans les échanges d’amour qui unissent le Fils au Père comme l’était le Christ lui-même dans l’accomplissement de son œuvre en ce monde (Jn 5, 19-21 ; 15, 10). C’est dire que l’égalité d’amour avec Dieu s’atteint dans la mesure où l’on se voit alors conférer, par suite d’une assimilation au Christ impliquant l’union au Fils éternel, une partici­pation à ce que certains théologiens ont appelé la « spira­tion » de l’amour au sein de la Trinité, évoquant ainsi à la fois l’Esprit-Saint et le « souffle de vie » divin qui s’épan­chant de Dieu anime toute la création (Gn 1, 1, 2, 7. Ps 104, 30. Jn 20, 22). C’est là ce « souffle de l’air » que l’âme, comme suprême requête, souhaite se voir communiquer, ainsi qu’il est dit dans la trente-neuvième et avant-der­nière strophe du Cantique sanjuaniste.

Saint Jean de la Croix déclare que ce qui est ainsi vécu est chose inconcevable pour l’intelligence humaine et ne saurait être exprimé par une langue mortelle. Toute spi­ritualisée par le baptême d’Esprit qui l’a élevée à l’état de mariage spirituel consommé, l’âme entière participe à cette ineffable spiration vitale de l’amour éternel, et c’est comme si la « gloire » divine, envahissant sa substance, rayonnait dans la « totale limpidité » de son être, dit le commentaire, selon lequel en ces moments-là on vit véri­tablement de la vie de Dieu avec une intense jouissance goûtée dans l’adoration, la joie et l’amour.