Jean-Émile Piron : Les paradis: Conte Bouddhique


27 Aug 2010

(Revue Spiritualité. No 81-82-83. Février-Avril 1952)

CONTE BOUDDHIQUE

« Un jour, me dit mon âme, je sentis que je devenais clairvoyante et que je vivais chacune des expériences de l’humanité. C’était près de la vasque d’une fontaine sculptée : j’y rêvais aux lieux où le ciel, la terre et la mer se rejoignent. Je me pris à dormir, les yeux errant sur l’eau qui cessa de couler, et entrai en songe dans une petite salle basse couverte de tapis illustrant de couleurs vives les scènes les plus fameuses de la vie de Krishna. Près d’une petite table en bois de santal, je vis, accroupi, un homme que je devinai aussitôt être un magicien à son regard retourné en lui-même. Il préparait lentement des pipes de vieil ivoire qu’il alluma et distribua à deux femmes et six hommes qui venaient d’entrer et s’étaient étendus, sans mot dire, sur les tapis.

Vous avez, leur dit-il, voulu que je vous fasse goûter au suc de ces pavots magiques qui, avant notre mort, nous font éprouver, durant quelques heures, les joies du paradis, de cet état où nos aspirations et nos désirs sont enfin libres et ne se heurtent plus aux appétits et aux tendances contraires des autres hommes. Vous y verrez un monde pareil à vous-même. »

Je les vis fumer lentement et aspirer, les yeux mi-clos, l’opium parfumé de leurs pipes jaunies jusqu’au lent assoupissement dans l’harmonie intérieure.

Le temps avait passé et le magicien dut rallumer la lampe qui s’était éteinte, tandis que les dormeurs se réveillaient un à un.

« Quel effroyable cauchemar, gémit alors un des fumeurs, dont l’allure paraissait celle un guerrier. J’ai vu l’humanité entière prise de frénésie sous un soleil pourpre et démesurément agrandi. Les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards même se battaient, sans plan et sans mesure, avec des lances, des couteaux, des bâtons. Le sol était chaud et il en montait une poussière rouge. Bientôt les armes furent brisées, mais le massacre horrible continua, avec une rage accrue, au moyen de pierres, puis avec les poings et les dents. Je remarquai alors que le disque du soleil s’accroissait. La poussière chaude eut un goût de sueur et de sang, tandis que les hurlements du début faisaient place à un râle sourd et profond. Tous les combattants gisaient maintenant sur le sol. Alors, les bras brisés, les têtes fendues et les corps mutilés et meurtris se soulevèrent et s’entrechoquèrent avec violence. Le soleil sanglant s’étendait toujours dans le ciel. Toute cette chair palpitait encore, noyée déjà dans l’astre immense, quand je me suis réveillé. »

— Et toi, le marchand, qu’as-tu vu ?

— J’ai vu de riches étoffes passer de main en main et atteindre des valeurs fabuleuses. Des gens mouraient de faim pour contribuer à leur achat. Finalement, un roi qui voulut les acquérir dut donner en échange la tête de tous ses sujets. Réduit à lui seul, il dut, pour se nourrir, manger la chair des cadavres qui pourrissaient sur les places publiques et, devenu fou, se vêtit orgueilleusement de ses riches soieries, jusqu’à ce que, désespéré, il se pendit avec une ceinture garnie de fils d’or.

Son voisin, un prêtre de Kali, n’avait rien vu d’autre que des hommes se crachant à la face l’un de l’autre avec un mépris, inexprimable.

Une jeune femme raconta alors avec soulagement son rêve : elle était devenue déesse, grâce à sa beauté et à son esprit. On lui érigea des sanctuaires et on lui brûla les parfums les plus rares. Mais elle devint jalouse des mortelles, qui seules recevaient les aveux ardents des hommes, et son envie devint atroce au point qu’elle voulut en mourir; mais, étant divine, elle ne le pouvait et voyait s’étendre devant elle une éternité de gloire et d’amertume infinie.

« C’est à présent ton tour, jeune homme », dit le magicien à un étranger qui paraissait blasé et rongé par l’ennui.

— C’est un songe incohérent : des hommes et des femmes cherchaient à tout prix à se distinguer les uns des autres par les mœurs, le langage et les vêtements. Comme c’était le souci de tous, personne n’y parvenait et c’était une fatigue sans nom que cette recherche obstinée.

La mère de famille sortait à peine de son cauchemar : elle raconta comment, voulant assurer le bonheur de ses enfants, elle leur avait sacrifié celui de l’humanité et avait essuyé la malédiction de ses enfants même qui ne pouvaient être heureux que du bonheur des autres.

Le savant avait vu l’humanité attelée à une tâche sans fin : la construction d’un pont sur l’infini. Les hommes faisaient leur travail avec courage et patience, mais aussi avec une sorte de lassitude résignée. Ils n’étaient pas malheureux, mais voyaient bien l’inutilité de ce travail de Sisyphe.

« Et maintenant, ô sage, c’est à toi de parler… Mais il dort encore ! »

Le magicien le regarda longuement, puis soupira : « Il dormira toujours. »

—  Qu’a-t-il pu voir, demanda l’étranger ?

— je suppose qu’étant un homme juste et bon, ayant fait le calme dans son cœur, il a dû voir l’univers dans une parfaite harmonie. La concorde devait régner partout.

— Alors, sans doute n’a-t-il rien vu, car un monde aux habitants identiques ne se conçoit guère, répliqua le guerrier.

— Peut-être aussi, dit le magicien, peut-être aussi a-t-il vu un monde exactement semblable à celui-ci et oubliant que ce n’était qu’un rêve, n’a-t-il plus songé à revenir parmi nous.

« C’est alors, me dit mon âme, que j’ai compris ce qui avait déjà été dit : que le ciel ou l’enfer, c’est moi-même qui le suis et que le nirvâna désiré n’est que l’anéantissement de mes désirs et non celui du monde. Ce jour-là, j’ai fait un pas de plus sur le chemin tracé par le Parfait. »

Jean-Emile PIRON