Joe Bousquet, René Daumal et Carlo Suarès : Les Paralipomènes de la Comédie Psychologique


03 Feb 2015

(Extrait de Critique de la raison impure par Carlo Suarès. Édition Stock 1955)

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Les Paralipomènes de la Comédie Psychologique (Joe Bousquet, René Daumal, Carlo Suarès)

(Ou bien êtes-vous tout entier partout, et n’est-il rien qui vous contienne tout entier ? Saint Augustin, Conf., ch. III.)

INTRODUCTION

En 1952, à vingt années de distance, Suarès trouva au fond d’un placard quelques centaines de pages dactylographiées, parcourues dans tous les sens – et souvent aux versos – par trois écritures : en bleu celle de Joe Bousquet (la plus abondante), en noir celle de René Daumal (la plus retenue) et en rouge la sienne, auxquelles s’ajoutent des traits et des flèches de formes variées, des ratures, des rappels. Entre ces pages, intercalés en désordre, des feuillets manu­scrits se rapportent au texte dactylographié. Sur l’un d’eux, au milieu de traits et de ratures, on lit, de la main de Daumal : « 1re tentative de chapeau : à la réflexion impossible. Je ne veux pas parler ainsi, en ces termes, dans un court préambule. Ce langage n’est possible que dans un volume long et explicite comme le vôtre. Même si vous trouvez cela bien comme introduction, je vous assure que c’est faux ». Puis deux paragraphe raturés mais non effacés : cette tentative de présentation de « La Comédie Psychologique » [1].

« Notre programme idéologique ne se réalisera que peu à peu, par un travail continu et assez long. Aujourd’hui, voici, avec la « Comédie Psychologique » le développement du paragraphe Psychologie.

« La confusion inextricable du langage philosophique contemporain nous oblige à préciser le sens de quelques expressions employées par Suarès. »

Plus loin, on lit, toujours de la main de Daumal : « La soi-conscience, c’est la partie de temps en temps consciente du moi. » Puis, de la même écriture, en marge : « soi-conscience, mot définitivement impossible (relent théosophicard) ». Au-dessous, de l’écriture de Suarès : « Daumal a raison : soi-conscience » est illisible, irritant, et, ce qui est pire, n’a pas de sens ; s’agit-il du « sentiment de soi dont parle Joe ? »

Il s’agissait, en vérité, pour chacun des trois, de chercher à exprimer comment et par quoi leurs états de conscience, frappés de réalité, s’étaient mutuellement reconnus. Car ce qu’il est d’usage d’appeler expérience spirituelle transcende en fait l’expérience (et la pensée même) lorsque ne s’y insèrent pas des imageries confessionnelles, des préfabrications philoso­phiques, métaphysiques, religieuses ou autres, et échappe par conséquent aux représentations et aux rationalisations, mais imprime des stigmates visibles aux seuls initiés, lesquels se reconnaissent entre eux là où leur déconditionnement se transforme en faculté latente, disponible, neuve, prénatale et créatrice.

D’où la difficulté verbale, les tâtonnements et les résis­tances des mots, lesquels sont toujours âgés. Ces résistances, il fallut les poursuivre jusqu’aux trois quarts de l’ouvrage pour qu’elles s’offrent enfin à des évi­dences : « Voici quelques définitions (écrivait Suarès) qui résultent de notre exposé : Nous appelons inconscient l’état où se trouve le « moi » lorsqu’il s’identifie si bien aux rôles qu’il joue, qu’il ne met pas en doute leur réalité. » Ce pas­sage est souligné. « Enfin ! commentait Bousquet : A mettre au début, cette définition ».

Page 173 du manuscrit, en marge, de l’écriture de Bous­quet : « Ma conviction est faite, cher Joë (Joë est le second prénom de Suarès, Bousquet aimait à y voir une coincidence) 1° le livre est un des plus forts que j’aie jamais lus; 2° Personne ne le lira… »

Bousquet aurait dû dire … ce livre est à peu près illisible. C’est ce que Suarès en pense aujourd’hui. Certes, il leur avait donné du mal. Entre les mots conscient, inconscient, sous-conscient, surconscient, conscience de soi, soi-conscience et d’autres, l’on naviguait avec difficulté…

NOTE DE SUARÈS (1953)

À la faveur d’une absence de mémoire, redevenant à une époque récente lecteur objectif de « La Comédie Psycholo­gique », j’ai jugé cet ouvrage avec une rigueur qui m’a interdit d’en conserver ne fut-ce qu’un seul paragraphe dans la nou­velle version qui m’était demandée. Celle-ci sitôt écrite (sous le titre « Critique de la Raison Impure »), je pensais avoir pour toujours tourné le dos à l’ouvrage primitif, lequel, gra­vitant autour de la conscience philosophique telle qu’elle avait été exprimée par Hegel et Marx, me semblait périmé, surtout après la lecture que je venais de faire d’ouvrages philoso­phiques cherchant à intégrer une connaissance du monde telle qu’elle pouvait résulter, pour des profanes des sciences mathé­matiques, des travaux d’Einstein et de Louis de Broglie, entre autres. En outre, je ne suis plus d’accord avec l’adhésion que nous exprimions en ce temps-là à un système politique, ni puis-je souscrire à l’investiture révolutionnaire d’une classe plutôt que d’une autre. L’idée de révolution s’est élargie à mon sens jusqu’à tourner le dos à tout ce qui l’engendre. Un cadre étant nécessairement préfabriqué aura toujours pour fonction de transformer l’imprévisible en connu, la révolution en replâtrage. Enfin, nous pataugions à la recherche de synthèses que la psychosomatique devrait connaître aujourd’hui, pour peu qu’elle soit avertie des travaux de Wilhem Reich et en parti­culier de ceux concernant la découverte de l’orgone.

Mais au fond d’un placard attendait une œuvre, l’œuvre véritable, commune, élaborée avec passion en marge de l’ouvrage proprement dit, lequel ne m’apparaît plus que comme la trame des entretiens qu’il avait suscités. Ces feuillets d’où se dégagent encore les vibrations de nos écritures entremêlées font plus qu’exister : ils s’offrent au grand jour et précisément sous la forme qu’il n’appartient qu’à moi de restituer, non dans leur intention immédiate : dans leur vérité intime. « Plus j’avance dans la lecture de ce texte et plus je me persuade qu’il faut donner un coup de poing au lecteur et non pas l’assommer avec un sac de sable. Il faut publier parfaitement présentées les 80 pages les plus significatives et annoncer des Paralipomènes détaillées : on publiera en deux volumes à la fois… » Tel est le conseil judicieux que nous (se) (me) donne Bousquet, en marque de la page 258 [2].

L’on ne trouvera dans les pages qui suivent que les frag­ments de « La Comédie Psychologique » qui se prêtèrent à nos entretiens. Je pense que La Critique de la Raison Impure ne pourra que bénéficier de ces dialogues, car ces deux ouvrages ne traitent que de l’essentiel, lequel est entier dans ses parties, et jamais révélé. Évidemment, il a été impossible d’empêcher qu’à ces entretiens entre trois morts : Bousquet, Daumal et Suarès 1932, intervienne en Maître de l’œuvre, auto-investi du pouvoir terrible qu’ont les vivants, un Suarès 1953, attentif à n’opérer que le sauvetage de ce qui a su résister aux flots de deux décades. Il y a donc choix et engagement et responsabilité, non en fonction de ceux qui furent ni de ce qu’ils dirent, mais de ce qui est et sera la lumière de leur rencontre, que Suarès 1953 est le seul à pouvoir trahir ou recréer.

J’ajoute que la forme dialoguée s’est présentée à moi de façon si immédiate que je n’ai mis en doute son caractère spontané qu’en tombant, au cours de mon travail (p. 130 du manuscrit) sur ces mots de Bousquet qui remplissent la marge et le dos de la feuille : « Si je me trouvais en ce moment-ci à ta place, je me soumettrais à la rude discipline d’où est sortie la Monadologie de Leibnitz, un des monuments de la philosophie. Je ne sais qui, un prince, je crois, lui avait demandé de lui exposer son système sous une forme très réduite. Et Leibnitz, en quelques pages, dressa un magnifique résumé. Voilà ce qu’il faudrait faire, après la publication de ceci. Tu devrais, exactement comme si tu te pliais à la volonté d’un éditeur, résumer en vingt pages l’essentiel de ce que ton présent texte enveloppe. Ou bien le reprendre et le rédiger tout entier sous forme de dialogue, un interlocuteur supposé coupant de répliques-explications : – Pardon, mais qu’entends-tu par conscient ? – Ce n’est pas tout à fait la définition de l’école… etc. »

Et ce dialogue que voulait Bousquet était celui-là même que j’étais en train de composer !

Plus loin ces mots prophétiques, ces mots de Bousquet qui me décrivent aujourd’hui même, dans ce que je suis en train de faire, je les ai découverts alors que mon travail était à peu près achevé : « Je ne te dirais jamais assez combien ton activité actuelle me passionne. Tu auras, toi, quarante ans, puis cinquante, puis soixante, et tu écriras encore. Tu devrais rendre à ton activité philosophique sa véritable qualité de dialogue ». Je transcris ces mots avec une émotion extraordinaire : j’ai soixante ans et sens tout près de moi, me touchant de sa présence, l’ombre de Bousquet sur mes épaules…

Certes, je puis me dire que la conscience n’oublie rien, que j’avais eu connaissance de ces mots, que peut-être, tout en croyant les avoir oubliés, ils subsistaient quelque part en moi… Il n’empêche que ce télescopage de la durée dépasse l’expérience individuelle et la notion même que l’on pourrait avoir d’une existence personnelle.

« LES TACHES IMMÉDIATES DE LA PENSÉE RÉVOLUTIONNAIRE »

DAUMAL

Conscience révolutionnaire est un pléonasme.

SUARÈS

Toute conscience naît d’un doute, et le doute s’attaque à toute foi, à tout dogme, à toute institution morte…

DAUMAL

… à toute prétention d’organiser la pensée et le sentiment. Elle renie le moi individuel égocentrique (nous disons le plus souvent le moi tout court) que trop souvent l’on nomme à tort la conscience.

BOUSQUET

Oui. Parfait.

SUARÈS

La fonction de la conscience doit donc être identique à celle de la Révolution.

BOUSQUET

Oui, Révolution : prise de conscience à quoi peut se résoudre toute étape d’un devenir individuel. Guerre de 1914 donnant à ceux qui y ont pris part le droit de ne plus se consi­dérer comme des Français, comme je l’écrivais dans un article pour les Cahier du Sud qui a été étouffé.

DAUMAL

Conscience : libérer l’homme du moi individuel. Révolution : libérer le social des moi-individuels.

SUARÈS

Conscience : briser le moi qui est une contradiction inté­rieure.

Révolution : briser les institutions nées sur la même contradiction intérieure.

Conscience : détruire, en l’absorbant, l’inconscient, qui est le passé.

Révolution : détruire, en les absorbant, les œuvres fon­dées sur le passé, qui était inconscient.

DAUMAL

Conscience : amener à la surface consciente les couches profondes de l’inconscient.

Révolution : amener au pouvoir les couches profondes de la société.

SUARÈS

Conscience : libérer l’homme de son passé pour lui per­mettre d’adhérer au présent.

DAUMAL

Révolution : donner à la collectivité le pouvoir d’adapter sans cesse les formes sociales au présent…

SUARÈS

… dans un état d’auto-création constante.

(SUARÈS 1953)

Il manquait aux mots surface consciente, inconscient, d’avoir été définis dès le début. Bousquet le fit observer plus tard ; Daumal tenta d’amorcer un glossaire ; pour Suarès les définitions ne pouvaient résulter que de l’exposé même, ou plutôt l’exposé dans son ensemble était une tentative de définir à la fois la conscience (l’homme) et la révolution totale. Depuis, Jung et d’autres ont rendu familières les notions d’inconscient collectif, et il est devenu banal de distinguer dans l’homme son personnage. Toutefois ces idées n’ont pas franchi le seuil de la révolution. Le mot inconscient n’est pas dit proprement, mais désigne un conscient empêtré de mythes (collectifs) et de symboles (individuels) de telle façon que les problèmes immédiats et évidents ne lui apparaissent que déformés et insolubles. Le 65 % de l’humanité a faim, est logé et vêtu de façon pitoyable, est en friche intellectuellement et psychiquement. Le 35 % qui reste est mené par l’incon­scient : peurs, angoisses, propagandes, mythes en ismes, reli­gions, resserrements, contractions, systèmes de défenses, (donc d’attaques) ; et la profonde hypocrisie des bien-pensants ; on se ruine, on se suicide pour ruiner et massacrer des Coréens en Corée, des Indochinois en Indochine, des Arabes chez eux. Chacun le sait. Le tableau n’est plus à faire. Ni le choix qui est fait. L’inconscient : virus de décomposition.

DAUMAL

L’égocentrisme est aussi bien l’ennemi de la conscience que celui de la révolution. En effet, dans la société, le moi individuel naît avec le désir de posséder, il devient vite acca­pareur puis exploiteur…

SUARÈS

… et l’attitude de celui qui exploite, comme de celui qui accepte de se laisser exploiter…

DAUMAL

reflétée dans l’individu, donne naissance au moi égocen­trique.

(SUARÈS 1953)

Je ne connais pas de moi qui ne soit égocentrique. Mais il y avait chez Daumal une sorte de dédoublement qui échap­pait au contrôle d’une volonté dont nous avons vu plus tard qu’elle était trop tendue. « J’ai besoin de René Daumal, me disait-il, très grand besoin de lui et c’est une entité (comme vous dites) peu maniable entre mes propres mains. S’il se met à verser dans le confusionisme, je ne puis plus rien attendre de lui… En fait – ajoutait-il – René Daumal, Carlo Suarès, etc… sont des instruments qu’il faut manier avec prudence, et dans un but que vous savez, bien plus grave que les comportements des outils en question… »

Cette prudence faite de scrupules, d’engagements et de dégagements, d’élans et de reculs, d’ardeurs et de doutes, était, évidemment le signe de sa vulnérabilité. Le mal était dans le langage : dans la confusion de Babel. Daumal en souffrait alors plus que Bousquet ou Suarès. C’est pour cela que son nom n’apparut point dans cette « Comédie Psycho­logique » si confuse encore dans son expression. Mais une longue maturation, une mise au point en ce qui concerne la raison impure, et une prudence apprise m’autorisent à dégager les traces communes de nos pas vers le but que je sais, que je sais indicible. « Il y a des choses très bien dites dans ce livre… me disait Daumal en manière de conclusion, beaucoup d’autres confuses ou que je ne comprends pas sûrement, mais je n’ai pas le courage de reprendre chaque phrase l’une après l’autre, alors je m’en tire en disant : foutez-vous du contenu de ce livre, et cherchez vous-même. »

À aucun moment, Suarès n’aurait pu indiquer mieux le principe didactique qui le guidait… mais en ajoutant : après l’avoir lu. Cependant on ne peut douter du sentiment de Daumal à ce sujet : « Si j’avais voulu réellement faire ce que je croyais vouloir », me disait-il, dans ce langage qui lui était propre, « j’aurais publié cette préface, non pas en tête de votre livre, mais de la Bible, par exemple… Voyez-vous ça ? »

PHILOSOPHIE GÉNÉRALE

(SUARÈS 1953)

En philosophie, nous voulions dresser l’arme de la dia­lectique matérialiste contre toutes les philosophies antérieures. Je ne suis plus d’accord sur ces mots que des systèmes de gouvernement ont figés dans la désignation d’une économie politique basée sur les rapports des moyens de production. Il ne s’agit plus de malentendus : ces mots n’étant plus actuels n’ont plus de contenu, si ce n’est, précisément, celui autour duquel ils se sont figés historiquement, qui les limite et de ce fait les condamne. j’eusse voulu proposer, pour critiquer et les philosophies et la notion de matière, de dresser plutôt l’arme de la psychologie dialectique – et c’est ce que nous avons fait.

DAUMAL

Critique de la notion de « matière considérée comme une substance, donc un être métaphysique ». Pour éviter de tomber dans cette erreur, nous préciserons la formule de Engels « le mouvement est le mode d’existence de la matière » par celle-ci : « la matière est du mouvement qui se meut ». Le mouvement, dans la nature, est un tout donné avant ses parties ; pour la pensée, le mouvement est la solution d’une antinomie, suggérée elle-même par l’expérience du mouvement. Entre la pensée et la nature, il n’y a donc pas de différence « substantielle » mais seulement de point de vue.

BOUSQUET

Oui. Parfait. Réincorporer la pensée. C’est ainsi que l’homme a toute la hauteur de la vague qui le porte. C’est ici-même que je sous-entends une critique définitive de l’homme pensé par Pascal, une critique de l’idée de suicide, la seule admissible dans l’univers pascalien.

DAUMAL

… Cette position n’est pas celle du « vieux matérialisme » autrement la conscience serait une substance hypothétique dans laquelle les mouvements matériels se refléteraient passi­vement. Au contraire, la conscience est un acte : elle réfléchit activement, elle s’efforce de reproduire par son activité le mouvement que la nature lui propose.

La connaissance réelle ne peut naître que de cette harmo­nie volontaire, elle est toujours la réflexion dialectique de la conscience sur un objet concret, présent, actuel.

SUARÈS

… harmonie voulue, dirais-je…

BOUSQUET

… ou harmonie rétablie? Retrouvée. Ne risque-t-on pas une confusion sur l’emploi philosophique du mot Volonté… Volontaire ?… Etc… Il va de soi que moi, je vous comprends très bien.

DAUMAL

Le vieux matérialisme est toujours prêt à faire sombrer la philosophie dans le sensualisme, le positivisme, etc… Ces prétendus système matérialistes sont toujours des moitiés de doctrines métaphysiques.

BOUSQUET

Je trouve cette formule extraordinairement heureuse.

DAUMAL

Ainsi le positivisme a permis le développement chez ses adeptes, d’un culte et d’un mysticisme. Feuerbach lui-même, malgré sa forte position matérialiste, n’a pas été loin de tomber dans un culte de l’humanité, divinisée.

BOUSQUET

Feuerbach me semble surtout avoir été trahi par ceux qui l’ont vulgarisé. J’ai été l’été dernier très étonné de le trouver plus près de moi que je ne pensais. Je crois que son idée sur le Christ sauvegarde entièrement la pensée qui doit être la vôtre. Au moins dans un volume dont je vais retrouver le titre pour vous l’envoyer. C’est Strauss, je crois, qui a massacré Feuerbach, et cet imbécile de Renan.

DAUMAL

Nouvelle critique des entités métaphysiques : elles ne sont que la stabilisation arbitraire, la mise légitime en valeur absolue de faits dynamiques de la conscience. Décrire ce dynamisme et montrer l’illégitimité du « passage à la limite », c’est miner à jamais toute construction métaphysique ou théologique.

SUARÈS

Le seul critérium philosophique : l’expérience immédiate et la réflexion dialectique sur l’expérience, c’est-à-dire toujours la conscience, fille du doute. L’Expérience, c’est l’effritement du moi par un choc extérieur, qui l’avertit du déséquilibre où il se trouve par rapport à la réalité ; elle invite la conscience à établir l’harmonie en se déliant du moi, à vibrer selon le mouvement actuellement perçu. Elle est le coup de sonnette qui appelle le dormeur et que celui-ci, hélas, incorpore dans son rêve.

DAUMAL

Mettre au service de la dialectique matérialiste les procé­dés de description directe de la « Phénoménologie » contem­poraine.

BOUSQUET

Husserl ? C’est à voir. Idée très séduisante, très bien illustrée en tous cas, par Max Ernst et Hans Arp…

DAUMAL

?… ?…

BOUSQUET

Surtout le dernier. Voulez-vous avoir une conversation avec eux ? Je crois qu’Arp voit très clair.

PSYCHOLOGIE

DAUMAL

C’est cette partie de notre programme que développe Suarès dans « La Comédie Psychologique ».

SUARÈS

L’individu biologique se constitue par les réactions d’un agrégat vivant à la recherche d’un équilibre stable, réactions qui créent une séparation, une dualité. L’aspect subjectif de l’être vivant à travers l’évolution des espèces. La naissance du je animal. La condensation de ce je engendre des moi séparés, chez l’homme. Le moi est une crise où la dualité devient antinomie…

DAUMAL

Le développement de la conscience est une transforma­tion de l’entité subjective « moi » en objet de connaissance.

SUARÈS

Le moi n’étant que son propre passé n’a pas de futur. Le phénomène créateur (génie) est une brèche faite par le présent, la réalité dynamique, dans l’édifice du moi. En d’autres termes, le moi ne peut que projeter devant lui son passé sous l’illusion d’un futur ou se laisser émietter.

BOUSQUET

Oui. Oui.

DAUMAL

Révision de la psychanalyse… Critique, particulièrement, de doctrines comme la « psychologie individuelle » d’Adler, vassale de l’ordre établi, et de la médiocrité érigée en norma­lité ; l’homme « normal » des psychanalystes contemporains est, en réalité, un monstre.

PHILOSOPHIE DES SCIENCES

DAUMAL

Les travaux de chercheurs comme Einstein et ses succes­seurs, en mécanique, astronomie et physique, parviennent à peine à faire sortir la science de son impasse métaphysique.

BOUSQUET

J’attends avec impatience des renseignements autorisés sur une nouvelle théorie mathématique dont le principe est assez séduisant parce qu’il dématérialise l’univers mathéma­tique : les nombres à partir d’une certaine limite deviendraient valeurs imaginaires. Je vous en reparlerai. Cette œuvre est inédite. L’infini mathématique est une impasse pour l’esprit. La théorie dont je parle préciserait de façon satisfaisante pour nous les idées d’Einstein.

SUR L’ÉDUCATION

SUARÈS

Beaucoup plus que ce qui a été inventé, l’enfant appren­dra à inventer.

DAUMAL

Ce sera aussi une éducation du comportement : le travail devra devenir impersonnel…

SUARÈS

Mais pas mécanique : créateur. À expliciter.

DAUMAL

… l’action ne sera plus une réaction individuelle, mais le résultat du « libre développement de chacun » (condition du libre développement de tous, selon la formule de Marx et Engels). La camaraderie humaine comme condition pour par­venir à la pleine conscience.

SUARÈS

Je dirais : les relations humaines comme seul moyen pour parvenir à la pleine conscience.

CRITIQUE DES RELIGIONS

DAUMAL

Insuffisance des anciennes critiques : le sensualisme, le matérialisme d’Épicure, etc… n’ont pas porté des coups mor­tels aux religions ; l’empirisme s’allie fort bien avec l’esprit religieux (Berkeley, empiriste, idéaliste et chrétien). Le posi­tivisme est devenu lui-même une religion. La critique sensualiste du XVIIIe siècle a pu laisser naître, sous la révolution française, un « culte de l’être suprême ».

BOUSQUET

Le paradoxe religieux : toute foi est née de son contraire : le doute. Tout fondateur de religion est un homme qui, en accomplissant les rites de ses pères, a été en fait leur anti­thèse. Mais la religion étant un soutien de l’ordre social, cet ordre résiste en transformant la révolte, le doute de l’héré­tique en une nouvelle religion, souvent plus opprimante.

DAUMAL

Cela n’est possible que si, dans la société, une classe exploite l’autre ; elle cherchera toujours à dogmatiser, à faire périr dans une théologie toute manifestation de la pensée, celle-ci étant toujours issue d’un doute, donc révolutionnaire. D’où l’impossibilité de séparer la critique religieuse de la nécessité révolutionnaire.

BOUSQUET

L’homme a pour idées les idées qu’il se trouve représenter. Enveloppé dans un devenir dont il emploie toute sa liberté à créer dans ses profondeurs vivantes la valabilité (excusez-moi) il ne doit même plus concevoir la notion de religion. L’idée de religion exprimait confusément sous une forme muti­lée le remords de l’homme traître à sa destinée. Elle empêchait la solitude d’être aussi lourde que le monde. Et comme vous le dites si bien, au profit d’une classe, détournait ce qui veillait de valable dans l’aspiration humaine.

DAUMAL

L’homme qui saura le mieux lutter contre la religion, c’est celui qui saura par expérience personnelle comment peut naître une foi et un dogme.

BOUSQUET

Oh ! Parfait. Et aussi que les mystiques sont les pires ennemis des religions. Avoir le courage d’arracher les mysti­ques à leurs religions.

CRITIQUE DE LA MORALE

SUARÈS

Les lois morales (bien, vertus, etc…) servent à maintenir l’homme dans un état inconscient, en l’empêchant d’assumer ses propres responsabilités. Elles servent ainsi à protéger l’ordre établi.

DAUMAL

À la morale de classe correspond une justice de classe. Critique des codes pénaux bourgeois et particulièrement de la notion semi-théologique de « châtiment ».

SUARÈS

Critique des codes pénaux tout court. Châtiment = hiérar­chie = exploitation.

BOUSQUET

Fort bien. L’immoralisme de Max Stirner, disciple de gauche de Hegel. Voir « L’Unique et sa propriété » de cet écrivain. Son immoralisme qui, à la faveur d’un contre-sens, a enfanté celui de Gide. Très amusant d’ailleurs de penser que Stirner pouvait être responsable du « Culte du moi » de Bar­rès (!). Il faudrait chez les anarchistes qui ont fabriqué la génération dont nous sortons examiner la convulsion suprême du moi qui en se développant contre la société découvrait les instincts comme autant de chemins vers une société où les moi seraient digérés. Ceci à côté. V. le livre de Hegel sur la peine de mort.

TACHES DE LA LITTÉRATURE

(SUARÈS 1953)

Le programme consistait à faire converger de plus en plus deux courants : 1° descriptions directes de faits sociaux actuels, 2° œuvres d’intellectuels révolutionnaires dont le rôle est de faire pénétrer dans la conscience des recherches qu’ils ont eu le loisir de faire, de par leur situation sociale même.

BOUSQUET

Les patois : Il faut apprendre les patois dans les Écoles… Faciliter l’établissement d’authentiques folklores où l’on vérifiera comme dans tant de folklores des Pyrénées qu’il est des réponses de l’esprit que la culture gréco-latine n’a pas empoi­sonnées… Rouvrir la foire aux émotions. L’inspiration de Rimbaud puisée dans le théâtre populaire : Michel et Christine. Information que je trouve dans Champfleury.

CONCLUSION


DAUMAL

(Le premier acte de la conscience est un acte de doute. Il consiste à recréer une identité inconsciemment acceptée. Par exemple, une douleur violente me tire de mon sommeil : je m’éveille parce que je pense soudain : « je ne suis pas iden­tique à mon corps. La même chose peut arriver pour les autres éléments du moi auxquels je m’étais identifié. Le doute a donc pour effet immédiat de mettre en lumière un élément du moi auquel je m’étais inconsciemment identifié…)

… non : tout cela est inutile…

INUTILE…

(Le doute est donc le commencement d’une connaissance. L’homme qui veut être conscient le plus vivement et le plus possible doit donc, par un doute perpétuellement renouvelé, entreprendre de se connaître lui-même. Ce n’est pas une petite chose. Il se peut que la longueur de la vie humaine soit insuffi­sante pour un tel labeur…)

INUTILE. VAIN.

(Mais l’homme doit tendre vers ce but, même s’il le juge impossible à atteindre.) Il sera amené à lutter très durement contre son égoïsme et son amour-propre, contre toutes ses illusions, contre la paresse innée en tout individu. Peu à peu, il parviendra à se considérer de plus en plus « objectivement » ; de même qu’en ce moment tu peux regarder ton propre corps comme un « objet » tout en restant capable d’enregistrer les sensations qu’il se fournit, un jour ton « caractère », tes « opi­nions », etc… t’apparaîtront comme des objets qui pourront te rester aussi « présents à l’esprit » qu’autrefois.

PEUT-ÊTRE UTILE A DIRE DANS LE TEXTE ?

On voit donc que détruire le moi n’a d’autre sens, ici, que se connaître.

PEUT-ÊTRE, POUR VOUS, INSISTER SUR CE POINT ET SUR LE TRAVAIL TITANESQUE QUE CELA EXIGE ?

Le moi pur et simple cherche à avoir des caractères, des facultés, des déterminations : le fondement même du moi est celui même de la propriété privée.

Connaître le moi, pour se délivrer, c’est (comme dit Suarès) remplacer le désir d’avoir par le désir d’être.

À vrai dire, un homme qui se connaît lui-même est (plus) apte à sentir et à percevoir (qu’un autre) (alors qu’un autre ne l’est pas) ; et même, il devrait être le seul à parler de réalité. Il agira, d’autre part, extérieurement, non plus pour lui, égoïs­tement; mais, se connaissant et connaissant sa place, sa fonction dans la réalité, il s’efforcera d’être à sa place, de remplir sa fonction. Sa place, donc, ne devrait être que dans une société où il pourrait travailler impersonnellement. Sa fonction, aujourd’hui comme le démontre ce livre, ne devrait être que révolutionnaire.

SI ÇA PEUT VOUS SERVIR…

(SUARÈS 1953)

Oui, Daumal, cela peut servir. Je connais peu de prises de vues directes aussi émouvantes que ces deux pages que vous m’avez laissées. Dans l’instant même où la connaissance et le doute disparaissaient ensemble dans ce qui les pensait : NON, INUTILE, VAIN étaient les seuls mots devenus possibles, dans la perception, dans la représentation de ce phénomène au sein de la conscience et de ce drame vécu aux yeux d’autrui, d’autrui seulement. Vous étiez, sans le savoir – avec ces ratures et ces retours – l’image même de ce que vous auriez voulu pouvoir penser. La connaissance vécue ne se savait que doute, le doute exprimé se niait, se reniait. Je connais peu de scènes aussi palpitantes, aussi immédiates, d’une pensée prise au piège de sa substance. Oui, cela peut servir. Et cela peut servir qu’il ait été donné de vivre vingt années encore à l’un de nous, pour comprendre que la connaissance qui se pense n’est plus connaissance. Et le moi qui ne se pense pas n’est pas un moi. Le moi n’étant qu’en sa pensée. La pensée, ai-je dit, n’est pas connaissance, puisque celle-ci n’est que perception directe, n’est-ce pas ? La connaissance, l’acte de connaissance ne peut être que neuf. S’il n’était neuf il serait préfabriqué, ruminé, digéré, bref du déchet, du matériel pour encyclopédies. Nous voit-on braquer une bibliothèque pour connaître l’événement qui vient ? L’incréé ? Et si la connais­sance n’était la toute-puissance du doute actif face à l’incréé, (présence intemporelle) lequel s’engouffre, passif, mais à côté d’une pensée (à son tour recréée) dans le vide du mois pensé certes, il lui faudrait s’épuiser dans les efforts volontaires, titanesques, qui vous ont emporté. L’intemporel envoûté par la durée. La pensée installée dans l’être, le vampirisant. Et la sottise du mythe cartésien pour tout justifier.

BOUSQUET

Daumal a peut-être raison de trouver superflu un préam­bule qui résume l’œuvre annoncée. Mais j’insisterai fortement, malgré tout, pour que tu publies toute la fin, le passage qui commencerait ainsi :

Détruire le moi n’a d’autre sens, ici, que se connaître… pour finir par : … sa place, donc, ne devrait être que dans une société où il puisse travailler impersonnellement. Sa fonction, aujourd’hui, comme le démontre ce livre, ne devrait être que révo­lutionnaire.

Ces quelques lignes isolent une des forces de ton livre. Elles se resserrent autour de l’idée qui pourrait, à elle seule, l’avoir engendré. Il ne faut pas les supprimer à la légère. Je crois que Daumal dégage avec une netteté particulièrement « féconde » l’élément autour duquel il peut édifier un consen­sus, une solidarité humaine, un embryon de société, lequel serait à l’image de ton développement idéologique, serait l’équivalent de l’œuvre dans le domaine de l’acte. J’attire ton attention sur ce qu’il y a de « création » (d’où mon mot de fécond) dans l’extraction (particulièrement difficile) de la parcelle qui est le foyer de l’œuvre. Faisons des quelques lignes fines de Daumal soit une déclaration à signer tous les trois, soit un projet d’adhésion qui permettrait d’appuyer à ta publication une somme d’assentiments…

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1 La Comédie Psychologique, par Carlo Suarès. José Corti, éditeur, Paris, 1932 (épuisé). (Cet ouvrage contient des notes signées de Bous­quet, et d’autres de Daumal, non signées.) La majeure partie du livre a été reproduite sur le site de 3e Millénaire.

2 Ces deux ouvrages, prévus, imaginés par Bousquet, paraissent ensemble grâce à Robert Linssen auquel j’exprime ici ma vive reconnais­sance. C. S., 1955.