Julien Tondriau : Les philosophies chinoises


01 Sep 2011

(Extrait de La Tolérance, colloque Swâmi Vivekananda. Édition Être Libre 1963)

A l’origine, Excellences, Mesdames et Messieurs, existait le terrifiant géant Pan-Kou. Il créa le ciel et la terre en les dissociant « comme on sépare le jaune de l’œuf du blanc », disent les textes. Laborieuse fut sa création, puisqu’elle dura dix huit mille ans, encore était-elle incomplète à son décès. Lorsqu’il mourut, son squelette en s’écroulant forma les montagnes de Chine, sa chair les plaines, ses larmes les grands fleuves, sa graisse la mer de Chine et, ajoutent les Célestes qui savent être caustiques même à leurs dépens, sa vermine devint le peuple chinois.

Une triade divine lui succède dont un des membres, le Seigneur de la Terre, qui était doté de neuf têtes, va régner pendant 45.000 années. Puis un temps de repos. Notez qu’il n’est pas encore question de l’homme préhistorique découvert à Tcheou-K’eou Tien, en 1930, et que certains appellent homo sinensis, tandis que d’autres préfèrent le baptiser sinanthropus pekinensis. Un temps de repos donc, puis surgit le premier empereur Houang-Ti qui, avec ses quatre successeurs, va former « les cinq souverains d’avant le déluge » et qui règne déjà sur une population policée, alors que le reste de l’humanité grelotte encore dans les cavernes. Suite à un déluge brutal (toute création qui se respecte a son temps de repos précédant son déluge) et nous entrons alors dans une phase de transformations où la déesse serpentiforme Niu-Wa recrée le monde en fondant la pierre magique aux cinq couleurs. Enfin, la période historique s’ouvre avec Yu le Grand, chef de la dynastie des Hia et débute le défilé de 325 empereurs qui, en plus de quatre millénaires, vont illustrer cette histoire chinoise et où la Chine, comme une gigantesque éponge, tantôt, en se contractant, absorbe tout élément envahisseur; tantôt au contraire, en se dilatant, projette vers l’extérieur d’énormes tentacules. Mais déjà en 2.200 avant J. C. le légiste Ki avait formulé « les cinq principes de la coexistence pacifique ».

Car dès que le bâtisseur de nids et le créateur de feu, ainsi que les appellent les Célestes, eurent rendu la création un peu plus confortable, le Chinois sentit l’impérieuse nécessité de trouver et d’adopter un modu vivendi entre l’homme, le monde, les dieux. Au contraire de l’Hindou, le Chinois n’est ni mystique, ni fervent de religion, encore moins de mystère. Incrédule, positif, mais tolérant, il ambitionne de se dresser lui-même afin de s’intégrer harmonieusement dans le puzzle de la création.

Dressage qui, naturellement, va s’inspirer de préférence des exemples vénérables de ses ancêtres (d’où le succès des Annales et des mémorables Biographies), mais dressage qui n’impose aucune contrainte, car toute rigidité doit être proscrite, comme restreignant le jeu spontané de la vie. Ce jeu est universel. C’est pourquoi on a parfois dénommé cette religion primitive d’universisme ou sinisme universaliste.

La puissance régulatrice qui imprime son rythme au cosmos, c’est le Tao, un mot chinois extrêmement difficile à traduire et nous dirons le chemin, la voie, l’ordre idéal, le principe, mais le principe impersonnel en tous cas qui régit l’univers en se manifestant par une dualité Yin féminin, Yang masculin. Certes, il est très commode pour nous de poser l’équation Yang = Shang-Ti, Seigneur du Ciel, soleil, chaleur, dynamisme, masculinité, Sud et, d’autre part, Yin = Ha-Tin, Déesse de la Terre, froid, humidité, passivité, fécondité, Nord. Mais il ne convient pas d’exagérer cette antithèse sous peine, justement, de gauchir la souplesse de la vie et celle de la pensée chinoise qui en résulte.

Plus complémentaires que contradictoires, donc ces deux composantes se subdivisent à leur tour en une série de sous-groupes formés de cinq ou six unités qui, en se combinant et en se répartissant suivant le zénith ou centre et les quatre points cardinaux (car les Chinois comptent cinq points cardinaux), produisent et expliquent tous les phénomènes naturels et toutes les manifestations de l’existence qui en découlent.

Sous un ciel mathématisé, le monde humain avec la Chine pour centre (et elle se proclame elle-même Tchong-Kouo, l’Empire du Milieu, pour bien montrer qu’elle se considère comme l’axe du monde), reproduit cet ordre cosmique, mais en plus petit. De cette hiérarchie suprême, le minutieux esprit chinois a élaboré de subtiles sous-hiérarchies, qui se multipliant à l’infini, reflètent les classifications complexes de la vie elle-même. C’est un délicat système de correspondances qui évite le désordre en assurant un équilibre général et, par conséquent, il est extrêmement dangereux de risquer de remettre en question cet équilibre en enfreignant la loi morale.

A cette religion scrupuleusement agencée (d’une étiquette telle que l’on a parfois parlé de théologie bureaucratique, car il fut même question… d’avancement pour certaines divinités !), différents philosophes ont imprimé leur étiquette particulière, leur sceau spécial.

Le bref laps de temps qui m’est dévolu ne me permet pas de les évoquer tous; je me contenterai donc de vous mentionner les deux plus célèbres génies antithétiques, l’un dirons-nous passif et l’autre dynamique.

Lao-Tseu est né en 570 avant notre ère. Haut fonctionnaire à la cour des Tchéou, il connut une fin vraiment merveilleuse. On raconte que, monté sur son buffle au moment où il allait franchir les frontières de l’Empire, le douanier Yen-Hi (vous constatez que notre douanier Rousseau a des collègues orientaux tracassés par l’intellectualité !), l’arrêta et le supplia de lui révéler la vérité. Lao-Tseu acquiesça et, en quelques jours, composa les 81 chapitres de son célèbre traité : « Tao-Tö-King » ou « Livre de la puissance de la Voie », qu’il remit au douanier, puis, réenfourchant son buffle, il s’enfonça dans l’éternité.

Sa théorie fondamentale c’est le Wu-Wei, ce qu’il définit comme l’achèvement sans vouloir, « l’action sans agir », et qu’il paraphrase ainsi dans sa Sentence 47 : « La voie du Tout, c’est atteindre l’équilibre sans combattre; la voie de l’homme, c’est agir sans contrainte avec tolérance ». Bref, il incite à se retirer des vanités du monde, à éviter la vie publique, à se diriger vers la méditation, l’ascèse, la mystique. A vrai dire, ce n’est pas encore la véritable tolérance chinoise, c’est le premier stade, caractérisa par la passivité, l’abstention, le retrait.

Cette tolérance proprement dite, c’est Confucius qui va la développer entièrement. Celui que les Chinois surnomment Tchong-Ni, le sage parfait, un certain maître K’ong Fou Tseu, dont nous avons fait Confucius, naquit en 55l avant notre ère. Il fut professeur et par la suite deux fois ministre dans la principauté de Lou, dans le Chan-Touna actuel. Il déclarait (page 3) : « La chose la plus difficile, c’est de découvrir un chat noir dans une pièce obscure, surtout lorsque le chat ne s’y trouve pas ». Il devançait ainsi de plus d’une vingtaine de siècles, notre Fontenelle qui conseillait : « Il faut d’abord constater les faits, on s’évite ainsi le ridicule de démontrer ce qui n’existe pas ». Autrement dit, il faut dénoncer les faux problèmes et, pour Confucius, il n’existait qu’un problème authentique qu’il formula de cette manière : « Je ne possède pas la connaissance innée de la Vérité; ma seule grande passion, c’est la recherche de cette Vérité dans la tolérance ».

Créateur de l’humanisme chinois, il prône deux conceptions principales : le Jen qui est l’amour et le respect de l’homme pour l’homme et le Yi qui énonce l’ensemble des devoirs que nous avons envers nos semblables. La promotion de l’humanité va s’effectuer en différents stades; tout d’abord l’éducation de soi-même, ce qui mènera à une meilleure organisation familiale, ce qui conduira à une vie nationale améliorée, ce qui enfin engendrera une pacification universelle. Bref, les deux piliers indispensables de son enseignement, c’est tout d’abord la tolérance envers autrui, ensuite et surtout, ce qui est spécifiquement chinois, l’amour des parents et des enfants, car il importe avant tout en Chine d’être un « fils filial » et, comme exemple de « fils filial », on cite sans cesse, à l’instar de Confucius, l’antique cultivateur Chouen, sorte de Cincinnatus amélioré à l’orientale.

Le successeur de Confucius, le maitre Mô (479-381), a amplifié cette tendance en prônant l’anti-agression, la tolérance universalisée et l’amour inconditionnelle de la paix.

Il me reste, Excellences, Mesdames, Messieurs, à vous parler du Bouddhisme, bouddhisme chinois tout au moins. Puisque M. Linssen en a traité, je serai bref, d’autant plus que le Bouddhisme n’est pas un article chinois d’importation. Son importance ne me permet toutefois pas de le passer sous silence, d’autant plus que les Chinois l’ont marqué de leur empreinte spéciale. Le général Pan Tch’ao ayant ouvert la route de la soie au premier siècle avant J. C., le Bouddhisme s’infiltra, probablement en 65 de notre ère, dans la capitale de l’empire des Han, à Lo-Yang. Il y remporte un tel succès, qu’un édit impérial l’impose en 355 et qu’en 405, les textes officiels apprennent que neuf familles chinoises sur dix le pratiquaient, 90 p.c. Et ce succès ne se démentira pas jusqu’à la fin du règne des Tang, en 906.

La Chine a surtout recueilli le courant du Mahayana, le Grand Véhicule (que certains préfèrent appeler le Grand Sentier, peu importe) et que les Chinois dénomment Sing-Tsong, c’est-à-dire l’école de l’universalisme ou l’école de l’esprit universel.

Vous savez naturellement tous ce qu’est un Bouddha, j’ai dit un, parce qu’on en a mis ultérieurement plusieurs en circulation — nous attendons le huitième actuellement — mais le Bouddha, si exemplaire qu’ait pu être sa vie, est entré dans le Nirvâna, il est inaccessible, nous admirons son existence mais il ne peut plus rien pour nous; aussi, l’esprit humain, qui est toujours avide de consolation, qui désire se créer des intercesseurs, a imaginé le Bodhisattva. C’est un être saint qui n’a pas encore franchi l’état ultime, la « Bouddhéité », mais qui, devant le but, volontairement, renonce à atteindre momentanément son objectif pour consacrer une existence au moins encore au salut des mortels, Les Chinois ont ici promu deux personnages sacrés : d’une part, en modifiant celui qu’en sanscrit on appelle Ava Lokiteshvara, dont les Tibétains ont tiré toutes les incarnations de leurs Dalaï-lamas, la Chine a vénéré Kuan-Yin « Celai qui perçoit », celui qui perçoit la douleur du monde et qui y est sensible. Nous en connaissons une trentaine de manifestations, la plupart sont féminines, ce qui vous explique le succès dans l’iconographie de la Kuan-Yin chinoise et de la Kwannon japonaise. Elle est invoquée, avant tout, comme la grande tolérante, la grande miséricordieuse.

D’autre part, son père spirituel Amitabha c’est le Bouddha de méditation « de la Lumière infinie », les Chinois vont le transformer en Amida et vous connaissez le succès que remporta cette religion de l’Amidisme basée, elle aussi, sur la tolérance.

Ainsi, le Bouddhisme indien qui, à l’origine, était abstrait et que certains ont même eu tendance à considérer comme nihiliste, est devenu, retouché par la Chine, une religion essentiellement secourable aux humains, une religion de tolérance.

Lorsque les Chinois, Excellences, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, veulent peindre ou écrire un carré, ils prennent leur pinceau et tracent un, deux, trois traits. Ce n’est pas un triangle pourtant ! La graphie est impeccable et quelles que soient les apparences du nombre de traits, c’est bien un carré. J’ose espérer, Excellences, Mesdames, Messieurs, que vous me ferez la grâce, si je vous ai exposé en un quart d’heure seulement, le carré de la philosophie chinoise (décomposé en sinisme primitif, Taoïsme de LaoTseu remaniant le Taoïsme originel, Confucéisme moralisant, Bouddhisme importé), j’espère, si médiocre dessinateur que je sois, que, tout de même, mon carré offre bien les apparences d’un carré véritable.

Et je vous rappelle, en terminant, une citation du philosophe Seng-Ts’an : « Si tu veux voir le visage de la Vérité, ne sois jamais ni pour, ni contre : sois tolérant ! »