Michel Guillaume : Les pièges sur la Voie


08 Jun 2013

(Revue La pensée Soufie. No 2. 1981)

Le titre est de 3e Millénaire

Il y a dans la vie du grand Tolstoï, une péripétie assez touchante que j’aimerais rappeler pour servir de motif à nos réflexions au seuil de ce Numéro Deux de La pensée Soufie.

Tolstoï, voyant la vieillesse approcher, décida un jour de mettre en pratique ici et maintenant les vérités auxquelles il croyait depuis si longtemps. Il abandonna sa fortune, sa famille, sa gloire et sa maison. Et il se lança sur les routes de la Russie, pour vivre l’existence évan­gélique et hasardeuse du Pèlerin Russe.

Le voici donc attendant le train à la gare la plus proche, lui et son majordome qu’il avait persuadé de l’accompagner. C’était leur première étape. Il faisait froid. Attendant comme eux, il y avait un moujik assez misérable qui grelottait dans son demi-sommeil. Laissant de côté toute la réserve aristocratique, Tolstoï s’installa contre lui et pour mieux le réchauffer, le couvrit d’un pan de sa propre couverture. N’étaient-ils pas frères désormais, seulement frères en Dieu ? Or, le moujik s’en­dormit le premier. Ronfla. Ronfla plus fort. Enfin se retourna et souffla au nez du grand homme une haleine si épouvantable que ce dernier comprit, dans un haut-le-cœur, qu’il avait trop présumé de sa propre évolution, qu’il n’était pas encore mûr pour supporter les épreuves et les inconvé­nients d’une véritable fraternité évangélique… Et il s’en retourna mourir chez lui, dans des draps propres.

J’ai beaucoup d’estime, comme tout le monde, pour Tolstoï écrivain. Je l’admire pour le courage de sa tentative, même avortée. Mais je l’aime parce qu’il a été assez sincère vis-à-vis de sa propre conscience pour cesser de se jouer la comédie de la sainteté et assez véridique vis-a-vis des autres pour n’avoir pas fait mystère de sa déconfiture.

Il y a ainsi certaines réalités élémentaires qu’il vaut mieux ne pas escamoter quand on a la prétention de faire quelques efforts, même modestes, pour s’élever vers un but spirituel ; n’est pas Saint Français d’Assise, ni Ramdas, qui veut.

Malheureusement, cette sincère critique de soi-même, cette nécessaire humilité sont d’habitude les armes défensives qui nous manquent le plus à nos débuts et il semble même qu’elles ne nous soient données qu’assez tard.

Bien des chausse-trappes nous attendent préalablement en nous-mêmes, bien des ivresses vont nous monter au cerveau, dont il faudra nous désin­toxiquer. Et tout le monde n’a pas à sa disposition un moujik providentiel et anonyme pour le rappeler à temps au sens des proportions.

L’une des premières de ces ivresses est celle de l’intellect. Cette ivresse nous porte à croire que la compréhension des idées spirituelles est ce qui importe le plus, que cela suffit à nous transporter, en quelque sorte, dans les réalités dont elles ne sont en fait qu’une simple indication. Cette méprise est des plus répandues à notre époque où toute l’instruction que l’on nous dispense vise à surchauffer la matière grise aux dépens des facultés méditatives. Mais l’intelligence n’est pas l’expérience. Et l’on aura beau accumuler les lectures, assister assidûment aux conférences et fréquenter les réunions, l’on tournera toujours en rond dans sa propre cervelle. Pire : l’accumulation des idées sur la spiritualité risque fort de fait barrage à l’expérience elle-même. Connaissez-vous l’apologue du jeune théologien et du vieux Soufi ? Ce jeune homme, frais émoulu de ses saintes études et plein de sa science toute neuve, s’irritait des réponses apparemment vagues que lui faisait un vieux Soufi pourtant réputé, concernant la vie mystique. À la fin il s’enhardit à lui demander : « Mais enfin, Maître, pendant toutes ces années, qu’avez-vous donc appris dans la voie du Soufisme ? » Sur quoi le saint homme répondit doucement : »À désapprendre, mon fils « .

Une autre ivresse, assez répandue (je ne parle pas seulement des Soufis et ne vise personne en particulier) est une sorte d’ivresse sentimen­talo-mystique dont les transes ne mènent pas précisément vers le but à atteindre. Parce qu’on est pressé, on ne tient aucun compte des disciplines qui ont pourtant fait leur preuve, et des étapes réputées indispensables. L’on veut brûler les étapes et court-circuiter les disciplines, car l’on entend arriver au plus vite à ce qu’on appelle « l’extase » ou pour être à la mode le ou les « samadhis »- sans que l’on aie d’ailleurs une idée très nette de ce que cela peut être.

Cette ivresse peut prendre une forme diffuse : (« je déverse mon amour sur le monde divisé par quartiers » … etc.) ; ces méditations pré­maturées confortent notre bonne conscience et nous permettent d’oublier que notre existence quotidienne et nos actes immédiats sont plutôt gou­vernés par nos automatismes égotiques et nos répulsions irraisonnées, que par une forme supérieure de l’amour.

L’éditorialiste exagère ?

Prenez un crayon et barrez la mention inutile :

Je ne suis pas raciste, mais je ne supporte pas : les arabes ; les juifs ; les curés ; les nègres ; les communistes ; les asiates ; les jeunes à cheveux longs ; les jeunes à cheveux ras ; les vieux « réacs » ; les in­tellectuels de gauche ; les flics ; les polytechniciens ; les homosexuels (lles) ; les malheureux dans la déprime (ce n’est pas leur faute mais je n’y puis rien) ; ces jeunes-énarques-prétentieux-qui-nous-dirigent ; les dames du seizième ; les militaires ; etc. au besoin ajoutez-en d’autres selon vos allergies particulières.

Ceci sans préjudice des antipathies sourdes ou avouées que nous nourrissons envers tel ou tel individu dans notre entourage familial, pro­fessionnel ou dans notre voisinage ; sans préjudice non plus de cette répulsion instantanée qui nous saisit devant tel monsieur ou telle dame que nous voyons peut-être pour la première fois, mais dont nous sentons que toute la personne, physique et morale, nous repousse insurmontablement.

Pour en revenir à cette ivresse du sentiment dont on parlait tout à l’heure, elle prend parfois aussi une forme plus restreinte, d’adoration qui confine a la bigoterie envers telle ou telle personne que le monde considère comme « mystique » ou « libérée ». Il y a ainsi beaucoup de gens aujourd’hui qui pensent que vénérer un Maître, un Gourou, un Murshid, un Sheikh, que sais-je encore, doit être le commencement et la fin de la tache qui s’offre à eux. Que par leur vénération et la grâce de ce Maître, ils obtiendront tout ce que leur cœur désire. « Mais vénérer », disait Murshida Goodenough, « n’est pas suffisant. Vénérer un être humain est une chose. Suivre sa direction et son exemple, une autre. » Et je ne sache pas qu’aucun Maître digne de ce nom ait jamais conseillé a quiconque de négliger la lucidité ni la vigilance vis-à-vis de soi-même. Bien au contraire.

Que si un être sincère, sortant pour un moment de telles ivresses, prend la peine de se poser à lui-même, de la façon la plus froide et la plus lucide, les questions suivantes : « ces sentiments détruisent-ils en moi la racine de la colère ? du désir de jouissance ? de la peur ? Du besoin d’être « quelqu’un » pour les autres ? ou de les domine, d’en être admiré, obéi ? ou d’accomplir mes quatre volontés dans la vie ? – s’il prend la peine de se poser à fond ces questions indiscrètes ou toute autre de la même nature, questions qu’on se pose si rarement, il serait surpris de constater le peu d’impact de son soi-disant état d’évolution spirituelle sur ces vices – fondamentaux chez tout être humain – qui consti­tuent précisément son « ego ». Et il s’épargnerait ainsi, à froid et peut-être avec moins de risques, l’expérience douloureuse de Tolstoï qui lui fut, dit-on, mortelle.

Se perdre de vue soi-même dans l’amour et le service des autres est une voie authentiquement spirituelle. Se perdre dans un nuage de sentiments dorés mais sans profondeur qu’on a créé soi-même de son propre chef, fut-ce à coup d’exercices dévotionnels et de pieuses activités, n’est qu’un mirage et une perte de temps.

L’on n’a pas en vue ici la vraie méditation ni la vraie dévotion. La première nous fait réaliser, et souvent de façon abrupte, que nous ne sommes pas le centre du monde, que nous ne l’avons jamais été et ne le serons jamais ; la seconde nous aliène à nous-mêmes en Dieu – ce qui, du point de vue de l’expérience, revient au même. Et dans l’un comme dans l’autre cas l’ego cesse d’y trouver sa nourriture. Voila la vraie spiritualité. Elle est difficile. Elle est ardue. Elle n’est pas, sauf exception rarissime, à la portée des débutants que nous sommes tous ou presque. Car nous nous efforçons encore (passez-moi cette expression sportive) dans la catégorie amateurs.

Pour nous le vieil « examen de conscience » quotidien paraît être le premier exercice auquel il faille nous accrocher, ou du moins celui à ne pas manquer, car c’est, en tout état de cause, un assez bon garde-fou. Et si nos contacts avec le divin se nouent rarement, fugitivement, au jour-le-jour et parfois dans le repentir et la gêne, il faut nous dire que c’est sans doute le gage de leur authenticité. Car là non plus, notre ego ne trouve pas sa gloire, ni son exaltation.

Il a été bien peu question du Soufisme dans cet Éditorial , dira-t?on. Mais qu’appelle-t-on Soufisme ? Est-ce un folklore ou est-ce une discipline ?

Hazrat inayat le définissait comme « la Philosophie religieuse de I’ Amour, de l’Harmonie et de la Beauté ».

Si c’est une philosophie alors il ne faut pas oublier le « distinguer pour ne pas confondre », qui est à la base de toute enquête intellectuel­lement honnête sur soi-même comme sur toute chose.

Si c’est une religion alors ne consiste-t-elle pas d’abord à faire la guerre à son propre égoïsme, guerre sans laquelle il n’est pas de « Progrès continu dans le droit chemin de l’Idéal » ; ce dont il est question dans la quatrième des dix pensées Soufies ?

Quant à cet Amour, à cette Harmonie et à cette Beauté, sont-ils enfermés tout entiers dans l’attachement que nous appelons l’amour, dans le petit confort sentimental que nous appelons l’harmonie et dans l’agrément des lignes, des couleurs et des sons que nous appelons la beauté ? Si l’on y réfléchit, l’on verra qu’il s’agit sans doute de quel que chose de bien plus vaste et de bien plus grand. De quelque chose qui pour venir à la vie exigera certainement de nous tous les efforts et attendra peut-être de notre dévouement les ultimes sacrifices.

Pour conclure et nous résumer au terme de cet Éditorial que certains d’entre vous, amis et lecteurs, trouveront peut-être un peu sévére, voire bougon a certains moments, j’aimerais transcrire ici un de ces poèmes de Kabir qui sonnent comme un avertissement :

Il n’y a rien que de l’eau dans les bassins sacrés

Je le sais, j’ai assez nagé dans leur onde ;

De tous les dieux sculptés de bois ou d’ivoire il ne sort pas un mot

Je le sais, devant eux j’ai assez pleuré ;

Les livres Saints de l’Orient ne sont rien que mot sur mot

Un jour, j’ai jeté un regard indiscret à travers leur couverture;

Ce que dit Kabir, c’est pour l’avoir vécu d’expérience

Tant que tu n’as pas vécu l’expérience, elle n’est pas vraie.