Maud Forget : Les précurseurs de la médecine psychosomatique


29 May 2010

(Revue Énergie Vitale. No 8. Novembre-Décembre 1981)

L’Orient, qui a quelques millénaires d’avance sur nous dans son investigation psychosomatique, est une source d’informations à laquelle vont puiser maintenant les membres du corps médical occidental.

Les anciens psychologues, pour faciliter leurs observations, avaient divisé l’homme en trois corps (trois sharira). Chacun de ces sharira est composé d’un certain nombre de kosha. Le mot kosha est évocateur, il se traduit par gaine, enveloppe, cosse. Selon la tradition védantique, les cinq kosha correspondent aux trois sharira dans l’ordre suivant :

1) Sthula sharira (corps physique) comporte, selon la tradition, un kosha : « Annamaya kosha ». « Maya » dans ce cas signifie : « fait de ».

Annamaya kosha ou gaine tissée de nourriture (« anna » signifie nourriture) correspond à l’enveloppe charnelle.

2) Sukshma sharira (corps subtil) comprend, selon la tradition :

a) Pranamaya kosha ou gaine d’énergie vitale (« prana » signifie énergie), en fait le kosha participe aussi au corps physique.

b) Manomaya kosha ou gaine de la pensée discursive (manos signifie mental).

c) Vijnanamaya kosha ou gaine de l’intelligence (« vijnana » signifie connaissance relative).

3) Karana sharira (corps causal) comporte uniquement l’« anandamaya kosha » ou gaine de la félicité (ananda : joie, béatitude).

Dans la littérature populaire hindoue, l’homme est souvent comparé à un oignon à cause de ses pelures superposées. Il est aussi comparé à l’épée dans son étui.

Certains Maîtres, dont Ramakrishna et Sri Aurobindo, lient le 1er et le 2ème kosha au corps physique — en fait, tous ces kosha sont imbriqués les uns dans les autres. Ils avaient, bien avant tous, découvert que psyché et soma sont intimement liés pendant la vie.

L’enveloppe d’énergie (« Pranamaya kosha ») joue un rôle essentiel et assure notre bonne santé, à condition toutefois que « manomaya kosha » (l’enveloppe mentale) n’en perturbe pas l’harmonieux fonctionnement.

Pranamaya kosha : gaine d’énergie vitale. Ce kosha est un tout homogène qui a pour fonction de répartir l’énergie (« Prana ») au long des lignes de force appelées « nadi » ; ces « nadi » parcourent le corps physique et le corps subtil. — « De même que dans la feuille de l’arbre « ashvatha » (Ficus religiosa) il y a des fibres minuscules, de même le corps est tout traversé de nadi »[1] — disent les anciens textes. Aux voyants (« rishi »), elles apparaissent sous un aspect fluidique lumineux et diversement coloré. Les plus importantes portent le nom de fleuves auxquels elles sont d’ailleurs comparées. Selon la tradition védantique, il existe 72 000 nadi et même davantage disent certains textes qui en dénombrent jusqu’à 350 000. Des traducteurs ont fait la confusion avec un mot qui signifie nerf. Dans beaucoup de textes occidentaux, on relève cette erreur. Elle est due également au fait que certains Hindous ont tenté depuis le siècle dernier d’expliquer la physiologie subtile en l’assimilant aux découvertes de la morphologie selon les concepts occidentaux qu’ils commençaient à découvrir. Cela eut des conséquences et « certains Hindous modernes ont contribué pour leur part à répandre des idées fausses »[2]. Les nadi ne sont pas des nerfs, bien qu’ils soient en relation avec le système nerveux. Sur le plan histologique, ils n’ont pas d’existence matérielle prouvée.

Le « pranamaya kosha »[3] est le lieu des sensations, de lui dépend la chaleur du corps et l’organisation des divers systèmes : digestif, respiratoire, circulatoire, les fonctions végétatives et la sexualité. Les « vayu » au sens de vibrations parcourent le corps au long des nadi et lui assurent la distribution de l’énergie vitale. On peut rapprocher cette morphologie subtile de celle qui est révélée par les acupuncteurs chinois qui reconnaîtraient dans les nadi les « tsing » (méridiens) qui sont les lignes sur lesquelles se situent les points où se plantent les aiguilles. Ces points correspondraient aux fonctions des nadis entre eux. « Les lignes de points, précise l’acupuncteur, ne sont pas constituées par un alignement de points. Elles existent en réalité. Cela peut être constaté par le fait qu’en piquant sur la ligne même, en dehors des points, on obtient des résultats, faibles certes, mais réels, que ne donnent pas les piqûres faites à droite et à gauche des méridiens »[4]. Ces méridiens provoquent l’objection des anatomistes car « ils ne suivent aucun chemin matériellement connu : artère, nerf, veine, etc. ».

Cependant, ces lignes correspondent à « quelque chose qui passe » disent les patients auxquels cette énergie est perceptible. Rappelons que dans le mot nadi, la racine « nad » implique l’idée de mouvement ; il importe que l’énergie qui distribue la vie ne soit pas entravée dans sa circulation qui s’effectue à un rythme bien précis. « La maladie a pour cause la défaillance ou l’excès de l’afflux de l’énergie en quelque partie de l’organisme[5].

Une description faite par le Dr Borsarello, médecin acupuncteur, correspond parfaitement à celle que pourrait faire un yogin du pranamaya kosha. « Le corps apparaît enserré dans un réseau analogue à celui du fer doux entouré de son solénoïde, dit-il, ou encore comme si la peau était le siège d’une circulation invisible de courant circulant… Ces courants sont maintenant individualisés »[6].

L’Inde n’a pas conservé l’usage de la médecine acupunturale. Il existe, cependant, quelques pratiques rudimentaires dans les campagnes qui prouvent qu’elle a été exercée autrefois ; on perce les oreilles et la narine des filles au moment de la puberté, en vue d’harmoniser les impulsions sexuelles, mais à part cette coutume et l’usage des « moxas » dans quelques cas assez rares, l’utilisation de l’acupuncture est tombée en désuétude, alors qu’elle ‘a un regain de popularité en Chine où « les médecins aux pieds nus » la pratiquent journellement dans les campagnes. Elle est devenue une thérapie officielle dans les hôpitaux.

Si nous comparons les cinq lois auxquelles obéit l’acupuncture avec ce que nous savons des enseignements védantiques, nous constatons qu’il y a identité dans les concepts.

Chine

Inde

1) « Il existe dans le corps la circulation

1) Le « Prana », sous des noms divers,

d’une énergie cyclique.

circule cycliquement dans le corps.

2) Il existe une volonté « Yang » (+)

2) La polarité « ha » solaire (+)

« Inn » (-) dans tous les êtres

« tha » lunaire (-) existe dans tous

vivants.

les êtres vivants.

3) On constate une projection périphérique

3) Il y a une relation organe et tissus

des organes sur la peau.

musculaires.

4) Il existe une circulation au niveau

4) Il existe une circulation d’énergie

de la peau.

à fleur de peau.

5) Il existe sur les trajets des points

5) Il existe des points qui correspondent

dont le massage ou la piqûre amène

à la fonction des nadi, sur lesquels le

amélioration de la douleur[7]

« Hatha-Yoga » peut avoir une action.


[1] Arthur Avalon (Sir J. Woodroffe), La Puissance du Serpent, Dervy Livres.

[2] Ibid., p. 15.

[3] Prana, l’énergie vitale, ne se distribue pas de façon anarchique dans le pranayama kosha (gaine d’énergie vitale). Les nadi sont donc les lignes au long desquelles circule l’énergie pranique. Les chakra (roue-centre) sont les centres de conscience d’où ces énergies sont réparties selon les besoins de sukshma sharira (corps subtil). Prana est puisé dans le Cosmos par deux grandes nadi : ida et pingala qui forment avec une troisième, sushumna, le symbolique caducée. Ces trois nadi majeures s’enracinent à a base de la colonne vertébrale. Ida est considéré comme l’énergie lunaire et pingala comme l’énergie solaire. Le Hatha-Yoga a pour but d’harmoniser les deux énergies pour permettre au yogin d’être unifié (yukta). Les exercices de paranayama sont basés sur ces concepts.

[4] Soulié de Morant, Précis de la vraie acupuncture chinoise.

[5] Ibid., p. 63.

[6] Dr Borserello, Cours : Le massage dans la médecine chinoise, p. 19-23.

[7] Arthur Avalon, (Sir J. Woodroffe), La Puissance du Serpent, Dervy Livres, p. 77.