Jacques de Gerlache : Les prémisses du changement


21 Feb 2012

(Revue CoÉvolution. No 14. Automne 1983)

Une image surréaliste

Dans « La Vérité Scientifique », Bouty écrivait : « la science est un produit de l’esprit humain, produit conforme aux lois de notre pensée et adapté au monde extérieur. Elle offre donc deux aspects, l’un subjectif, l’autre objectif, tous deux également nécessaires, car il nous est aussi impossible de changer quoi que ce soit aux lois de notre esprit qu’à celles du monde« .

Ce double aspect de l’esprit humain explique que, comme l’affirment Prigogine et Stengers « l’expérimentation interroge la nature à la manière d’un juge, au nom de principes postulés et la nature peut, certes, réfuter l’hypothèse théorique mais celle-ci n’en constitue pas moins l’étalon qui mesure la portée et le sens de la réponse quelle qu’elle soit. La démarche expérimentale constitue donc un art, c’est-à-dire qu’elle repose sur un savoir-faire et non sur des règles générales et se trouve, de ce fait, sans garantie exposée à la trivialité et à l’aveuglement« .

Produit d’un art, nos connaissances ne sont qu’une certaine représentation d’une partie du réel qui nous entoure. D’une certaine manière, la connaissance n’est qu’une image « surréaliste ». Bien sûr, tout l’acquis technologique qui en découle nous persuade de la fidélité de l’image du réel et de la validité des lois énoncées qui permettent de la dessiner. Mais que l’on ne s’y trompe pas, notre art et notre outil ne nous permettent pas encore de tout dessiner avec autant d’efficacité. Des trompe-l’œil et des effets de perspective cachent souvent encore notre ignorance de lois qui nous permettraient de représenter les formes plus complexes du réel. Ceci n’est pas une pomme, avertit René Magritte, lorsqu’il dessine une pomme. Et il est étrange que son avertissement ne soit souvent considéré que comme un paradoxe ! Mais la démarche cognitive évolue dans un paradigme qui l’imprègne si complètement que celui-ci a tendance à se faire oublier. A tel point que l’on finit par considérer la connaissance comme totalement objective, et donc la méthode par laquelle nous l’avons acquise comme capable de décrire complètement le monde qui nous entoure.

Pourtant bien des objets, bien des phénomènes, bien des relations, bien des cultures s’accommodent mal de cet outil, de son paradigme et de son discours parfois totalitaire. Simplement exclus du système de pensée, ils sont ignorés ou rejetés comme objets de délire ou de mystique. Ainsi la science « occidentale » traditionnelle, bâtie essentiellement sur la logique cartésienne et sur la physique newtonienne qui lui ont donné tout son essor, laisse entrevoir des limites dans sa capacité à rendre compte de tous les aspects du réel qui nous entoure.

Dès l’étude de la thermodynamique, au siècle dernier, mais aussi dans les autres branches de la connaissance, sont apparues des difficultés à décrire certains processus complexes. Certains aspects de leurs caractéristiques semblent en effet liés à leur structure globale et échappent dès lors à une démarche dissociative et réductrice comme celle qui caractérise l’ensemble de notre méthode scientifique. Ces limites furent notamment soulignées par Henri Bergson lorsqu’il s’attachait à décrire les mécanismes de l’évolution biologique de la mémoire ou de la conscience.

Ce qui apparaît bientôt, c’est la difficulté d’aborder par notre méthode scientifique la description des processus irréversibles. Cette irréversibilité caractérise d’une manière générale l’ensemble des processus complexes auxquels la science se heurte, en physique bien sûr, mais aussi et surtout en biologie. Cette difficulté est liée à l’élimination du temps, dimension essentielle, de l’observation expérimentale. Dès lors, tout le caractère dynamique de certains processus disparaît de l’observation et rend sa représentation inadéquate.

Ainsi, dans « L’Evolution Créatrice », H. Bergson écrit-il : « Comme la connaissance usuelle, la science ne retient que l’aspect  répétition. Si le tout est original, elle s’arrange pour l’analyser en éléments ou en aspects qui soient peu à peu la reproduction du passé. Elle ne peut opérer que sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à l’action de la durée. Tout ce qu’il y a d’irréductible et d’irréversible dans les moments successifs d’une histoire lui échappe. Il faut pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire violence à l’esprit, remonter la pente naturelle de l’intelligence« .

L’irréductibilité est donc liée à une forme d’irréversibilité  et cette caractéristique fondamentale explique bien les limites d’une démarche scientifique, par nature réductrice et dissociative. La maison n’est pas totalement inscrite dans la description des briques qui la constituent ; l’organisme est plus que l’expression de ses gènes.

Les prémisses du changement

Pour étudier le complexe et pouvoir intégrer ces notions (qui apparaissent aujourd’hui essentielles) de structure, d’évolution, de néguentropie, de récursivité, d’autonomie ou d’information, il faut donc transcender la logique traditionnelle. Et cette réforme est fondamentale.

G. Bachelard écrivait que le philosophe voudrait toujours qu’une explication se borne à déplier le complexe, à montrer le simple dans le composé. Lui, considère au contraire que la véritable pensée scientifique est métaphysiquement inductive. « Elle lit le complexe dans le simple, elle dit la loi à propos du fait, la règle à propos de l’exemple. (…) A l’ancienne philosophie du « pourquoi » et du « comme si » succède celle du « pourquoi pas » et l’on ne devra pas espérer trouver une sorte de conversion simple qui puisse faire entrer logiquement les nouvelles doctrines dans le cadre des anciennes. Cette nouveauté est profonde, car ce n’est pas la nouveauté d’une trouvaille, mais la nouveauté d’une méthode« .

C’est par évolution de la logique et par la nouvelle méthode qui va en découler que la science pourra alors « transfigurer », dans le sens étymologique du terme, son image du réel. Alliance du réalisme et du rationalisme selon Bachelard, science avec conscience selon E. Morin.

La biologie et la médecine, disciplines d’étude de processus complexes par excellence, sont évidemment totalement impliquées par cette nouvelle perspective. En effet, bien des phénomènes, tels que l’évolution des êtres vivants ou plus simplement la croissance et la différenciation des tissus ou encore des processus pathologiques comme le cancer et l’artériosclérose, se sont toujours assez mal accommodés de la seule description réductionniste d’où est absente la dimension dynamique qui les caractérise. Ainsi, la génétique, par exemple, dans le contexte actuel, est apparemment dépourvue de la dimension essentielle qui pourrait lui donner tout son sens. Replacée dans un contexte dynamique, elle pourrait rendre compte de processus que les théories du hasard n’ont jamais suffi à justifier.

Une caractéristique de cette méthode qui permette une approche dynamique est d’être plus globale, plus systémique (voir R. Dubos), et débarrassée des limites d’un schéma trop dissociatif. C’est encore G. Bachelard qui dit que la science cartésienne qui réussit si bien à expliquer le monde n’arrive pas à compliquer l’expérience. C’est pourtant ce qu’il faut faire pour observer l’émergence de propriétés nouvelles et la cohérence qui détermine les caractéristiques des systèmes complexes. Et c’est ce que tente l’approche globale qui s’attache aux interactions entre les éléments d’un système plus qu’aux éléments eux-mêmes.

D’autres tentatives, comme la théorie des catastrophes de René Thom, contribuent à une intégration plus formelle de la description des processus complexes par l’ébauche du cadre conceptuel indispensable.

La physique, par ailleurs, par les travaux de la thermodynamique des systèmes loin de l’équilibre, semble jeter un pont entre la description des comportements des systèmes complexes et celle, plus analytique, des mécanismes qui les gouvernent. Ainsi, la notion de « structure dissipative » permet de rendre compte, du point de vue thermodynamique, de la formation et de la croissance des organismes biologiques, dont la forme ou la morphologie peut être considérée comme la solution d’une dynamique pouvant être décrite mathématiquement par les équations de Thom.

Au-delà de ces tentatives, il existe aussi l’ensemble des faits reconnus par l’observation empirique depuis bien longtemps et qui font la richesse de savoirs restés, jusqu’à présent, « aux confins de la science » (Dierkens). Certains, sans doute, seront réhabilités par une nouvelle vision des choses du réel et pourront servir de jalons sur le chemin des explorations futures.

Voilà peut-être les prémisses du changement de paradigme(s) dont il est tant question. Ceux-ci relanceront sans aucun doute les vieilles discussions entre déterministes, positivistes et tous ceux qui cherchent à comprendre le quoi et le pourquoi des choses…

La redécouverte du temps

Le temps est une des grandes découvertes des scientifiques modernes. Très longtemps, la science, et même la physique, ont pensé le temps comme une quantité, quantifiable d’un côté, et réversible par ailleurs. On l’abordait comme une projection de l’espace. On pensait le temps en terme de vitesse ; or, c’est très important, la vitesse était le temps nécessaire pour parcourir un certain espace. C’est précisément très important aujourd’hui ; dans les travaux de Prigogine et d’autres chercheurs nous découvrons à tous les niveaux le problème de l’irréversibilité du temps. Ceci modifie très profondément l’ensemble de nos études scientifiques, dans la mesure où l’on s’aperçoit que la mathématique abstraite, qui était la donnée de base de toutes nos sciences, ne peut plus être la seule à jouer ce rôle du fait que le temps et son irréversibilité introduisent des processus que nous connaissons encore très mal et sur lesquels aucun retour en arrière n’est possible. Toute l’approche de la thermodynamique en est modifiée. Cela rapproche aussi les sciences dites exactes des sciences dites de la société et des sciences de la vie, dans la mesure, précisément, où le problème du temps intervient et dans la mesure où l’on y est plus conscient de la notion d’irréversibilité du temps. Une structure de type dissipatif crée également de l’irréversible et cette notion est capitale pour la biologie.

Bruno Ribes


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