Marcel Clébant : Les prisons les plus proches


12 Oct 2010

(Revue Être Libre. No 101-102-103. Février-Avril 1954)

La femme enfante, elle justifie sa présence. La vie qui avait un instant concentré ses forces dans son corps, repart pour se mouvoir seule. On l’appelle enfant, plus tard : homme ; mais cet être n’est pas entièrement lui. Il garde au plus intime de sa construction, le souvenir d’une prison chaude, où les problèmes ne vont pas loin. Vivre se déroulait sur une piste au diamètre restreint, où l’horizon « non-inconnu », puisqu’à portée de la main, empêchait d’avoir peur. Et tout a changé le jour où la prison a relaxé le prisonnier. Ce qui est en dehors de la mère était vaste et suspect.

Compagnon d’une nostalgie de sa geôle, le dénommé homme finit par se fabriquer un « acolyte-complice » qu’il appelle Dieu. Mais il faut beaucoup d’imagination pour bien le dessiner, et aussi pour reconstruire dans son ombre grandiose, une sécurité aux couleurs d’entrailles. Imprimé quelque part sur sa fiche d’humanité, ce souvenir le travaille sans qu’il s’en rende compte et, un jour, il « sent » un acte qu’il croit étranger à son individu et qu’il nomme «  amour ». Ce facteur s’introduit dans n’importe quelle équation. Dans l’équation divine, il recrée la chaleur des entrailles maternelles, l’infini descend dans la proximité la plus évidente, l’horizon est portée d’émotivité, les problèmes semblent s’y arrêter et, par là, diminuer d’intensité. Dans « l’inéquation-couple », les problèmes s’arrêtent à la présence de « l’autre ». Il n’est pas vrai que les partenaires regardent ensemble dans la même direction. Ils ne font tout au plus, que se regarder marcher dans cette même direction, ce qui les rassure autant que d’être portés par leur mère. Ce qu’on appelle l’amour, se mêle à d’autres conditions, à d’autres images, à des objets, mais il reste une prison. Quand tous les dogmes seront défaits, quand toutes les superstitions seront calcinées, quand tous les tabous seront exposés nus, sur les places publiques, il restera encore la tyrannie de l’amour. L’amour pour Dieu sera toujours là, pour réchauffer l’homme et l’empêcher de sortir du cercle de chaleur, de crainte qu’il ne s’aperçoive que ce cercle ne lui est pas nécessaire. Les couples continueront à vivre sous le joug de leur amour, heureux de leurs liens, de leur appartenance réciproque, de leurs droits sur le partenaire, sans comprendre qu’ils ne regardent plus devant eux. L’homme aime et l’objet de son amour l’annexe aussitôt. C’est l’échange des possessifs : des « mots-prison » : mon Dieu… mon enfant… mon chéri… Symbole, l’idée qu’il représente est l’insigne d’une faiblesse. Ce détail résume l’ennemi. L’amour est certes, la drogue de l’égoïste, mais les fortes doses nuisent plus souvent au partenaire qu’au drogué.

Le souvenir des entrailles maternelles se prolonge jusque dans l’amour divin, l’amour des couples, peut-être est-il la même chose, excepté qu’en dehors de la mère, il y a une autre condition, et que reconstruire cette « impression-souvenir » ne sert à rien.

En dehors de cette tyrannie de l’amour, il y a l’état d’étranger-à-tout. Il coïncide sans doute avec celui du « libéré ». Il ne revendique pas la possession d’un Dieu ou d’un être, pas plus qu’il ne veut lui appartenir. Ainsi, tous ses actes, dégagés de tout lien, de toute contrainte, s’accomplissent sans tricher. Il peut tendre la main, aider sans être le pantin qu’un sentiment guide. « L’étranger-à-tout », est et plus rien ne le marque. L’emprise des autres ne s’étend plus sur lui, et il ne leur fait plus cadeau d’une prison appelée « amour »…

Marcel CLÉBANT

Note : Amour est pris, dans le sens « possessif » que lui attribue la définition courante. Celle donnée par Krishnamurti est évidemment toute différente et nécessiterait presque la création d’un nouveau terme.

Quelques titres de cet auteur belge du 20e siècle:

Croisade pour la mer
le semeur aux yeux verts
Quand les dieux souriront aux nègres
Et Dieu créa les animaux avec Alain Bougrain-Dubourg
les chevaux immortels