Maurice Gazan : Les résultantes psychologiques du fonctionnement nerveux


27 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 25-26. Janvier-Février 1947)

L’organisme humain n’est pas seulement UN, il est également UNIQUE. Il constitue dans l’immensité et dans la multiplicité de la nature humaine, une version particulière, tant dans son être que dans son devenir.

Il peut appartenir à une race, à une famille, à un milieu, et leur emprunter ses caractères dominants, mais la spécificité de sa structure humorale et tissulaire est un fait positivement acquis. Sa personnalité physique, qui est à la base de sa personnalité psychologique, et dont l’interpénétration constitue un tout indivisible, est tributaire de sa transmission héréditaire et atavique, des conditions qui ont présidé à la genèse de son être physique, des traces plus ou moins profondes qu’a laissé en lui, dès avant sa naissance, son combat pour la Vie, de la connaissance particulière qu’il a prise chaque jour de la vie, connaissance qui constitue la somme de son expérience vécue (1) .

Cette intrication extraordinaire du plan mental et du cadre organique fait de chaque être humain « un individu », attestant à la fois la solidarité humaine et la solitude cosmique inaliénable de l’homme.

La biologie nous enseigne que la formidable force d’expansion, que nous appelons « LA VIE », gaspille la substance pour sauvegarder l’espèce. C’est dans l’achèvement humain de la vie individuelle, qu’elle trouve le mode le plus parfait de son propre exercice. L’individu, porteur de la vie, s’impose partout, aussi bien en physiologie, en biologie, en pathologie qu’en psychologie. Cette notion d’individualité est une des plus importantes acquisitions de notre pensée scientifique contemporaine, c’est elle qui fixe à nos efforts la plus éminente orientation.

Il n’y a pas une physiologie d’espèce, de race ou de clan, il n’existe qu’un ensemble de caractères généraux, réfracté à travers l’individualité psycho-organique de plus en plus différenciée.

Cette différenciation individuelle semble être sous la dépendance du système neuroendocrinien. Ce sont les glandes endocrines (à sécrétion interne) qui sont avant tout les principes formateurs de l’individualité. Les hormones, déversées continuellement dans le torrent sanguin, sont les éléments de coordination des fonctions proprement humaines. Certains travaux cliniques sur les syndromes pluri-glandulaires, démontrent, à côté des troubles physiques, des troubles psychiques, tels que l’asthénie, l’affaiblissement de la mémoire, la diminution notable et progressive de l’activité mentale en général, les troubles de l’émotivité et de l’activité sexuelle (2).

Si chacune de ces glandes, dont l’ensemble constitue le vaste laboratoire de la vie, ont chacune une activité indispensable à la vie, aucune n’agit de façon autonome. Elles travaillent de concert dans le cadre d’un système immense sur lequel repose en grande partie la charge de cet équilibre harmonique, essentiel à l’existence de l’individu. Ce système est rendu homogène d’abord par l’interaction permanente des glandes qui le constituent, et en second lieu par un organisme de commande. Cet organisme comprend d’une part l’hypophyse, glande régulatrice et stimulatrice générale, qui mérite le nom de cerveau endocrinien, d’autre part le système neuro-végatif. L’équilibre endocrinien, qui conditionne l’équilibre métabolique et morphogénétique, ne saurait, en effet se passer du contrôle nerveux, car il est formé par un ensemble harmonieux et complexe d’actions essentiellement spécifiques. Ces actions sont sélectives et souvent antagonistes, exigeant des ajustements fonctionnels, dont un tissu glandulaire, même aussi actif que celui de l’hypophyse est incapable. En outre l’action hormonale ne peut satisfaire à toutes les exigences de l’activité proprioceptive, qui demande, dans un grand nombre de cas, une réponse adaptative à peu près immédiate. Le système nerveux reste donc en dernier lieu l’agent d’ajustement fonctionnel précis, permettant l’adaptation immédiate, fine et nuancée (3). C’est lui qui donne à la vie animale ses principaux caractères et dans l’échelle animale c’est son degré de perfectionnement qui consacre la hiérarchie des espèces. Un des éléments majeurs de la supériorité de l’espèce humaine sur celles qui en sont les plus voisines, par exemple les anthropoïdes, réside dans ce que la différenciation structurale du cerveau est loin d’être terminée à la naissance. Celle-ci, en effet, ne s’achève que d’une façon lente (plusieurs années) et très progressive, permettant ainsi à l’individu humain son élévation au niveau éminent de la pensée. C’est ce développement neuro-psychique tardif qui rend possible les connaissances avec le milieu qui l’entoure et conditionne son adaptation.

L’interaction endocrino-corticale se trouve sous la dépendance directe du système neuro-végatif et indirecte du système nerveux central. Ce dernier est à son tour influencé par les produits des endocrines, produits qui lui parviennent par voie sanguine.

Si le rôle capital des hormones est celui d’une synthèse coordonnant l’activité humaine dans un tout indivisible (4), si leur étude nous révèle des réductions notables du domaine des synergies inexpliquées jusqu’ici, c’est notre système nerveux et son activité totale qui établissent nos relations avec le monde qui nous entoure et qui permet d’étudier la personnalité humaine dans ce qu’elle possède de plus proprement humain.

II

Toute sensation est subjective et de ce fait un phénomène individuel d’ordre physiologique d’abord, d’ordre psychologique ensuite.

L’Univers entier est la réponse de nos organes sensoriels et de nos techniques, à une réalité extérieure qui nous est inconnue et que nous ne connaîtrons probablement jamais. Les ondes électromagnétiques, qui expriment un coucher de soleil au physicien, ne sont pas plus objectives que les brillantes couleurs perçues par le peintre. Les sentiments esthétiques engendrés par ces couleurs et la mesure des ondes qui les composent, sont deux aspects de nous-mêmes (5) ; dans la première position nous sommes caractérisés par un état émotif, dont toute intellectualité est absente; dans la seconde, par un état intellectuel, dont toute émotivité est exclue. Il intervient dans ces deux aspects non seulement les relations entre nous et les phénomènes, mais aussi les rapports des phénomènes entre eux. L’ensemble de nos réactions intérieures envers ces phénomènes ou conditions extérieures s’établit et est possible seulement par la haute différenciation de notre système nerveux. Il semble bien que le système nerveux est le système organique et fonctionnel le plus important de l’homme, on serait tenté de dire qu’il est « l’homme lui-même ». Les expériences cliniques les plus récentes nous permettent de concevoir que le système nerveux serait en quelque sorte plongé au milieu de tous les autres systèmes et que toute notre économie semblerait se diriger vers son maintien. En fonction de cette importance, n’est ce pas une conception incomplète de considérer le système nerveux, les appareils sensoriels, en lesquels il se prolonge et les structures musculaires qu’il gouverne, comme un schéma électromoteur, une sorte de combinaison intriquée de conduites électriques et de pièces mécaniques ?

Selon certaines conceptions, le système nerveux serait composé de fibres nerveuses, à travers lesquelles circulent « des influx » de nature chimique ou physique. Nous allons voir que ces théories se heurtent à la réalité des choses.

Le fonctionnement du système nerveux peut se présenter schématiquement comme le présente notre tableau :

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Les vibrations mécaniques, sonores, calorifiques, électriques, lumineuses sont captées par des substances chimiques qui permettent la réceptivité aux terminaisons nerveuses T, les vibrations V engendrent des charges positives (+) d’électricité, par la variation du potentiel électrique cellulaire, qui sont transmises par le nerf (NS) à travers le relais ganglion (G) au noyau médullaire (CME) ou au cerveau. Les ganglions (points G) sont des capacités électriques formant « relais » comme ceux de la télégraphie. L’excès des charges positives enregistré par la moelle est transmis par le nerf moteur (NM) qui excite la « génératrice » organique d’électricité. Le nerf moteur (NM) est en quelque sorte le « servomoteur » du muscle. La génératrice est un couple hydro-électrique, formé d’une part par les substances musculaires (FM), sels de potassium (A) et glycogène (B), et, d’autre part, par le sérum sanguin (SS), renfermant l’oxyhémoglobine (OH). Ce dernier corps est le dépolarisant de la pile, tandis que le vase poreux est constitué par la paroi du capillaire (P et C).

Tel est résumé, à ses principes essentiels, « le fonctionnement électrique » de la machine nerveuse. Mais si ce schéma nous explique un mécanisme fonctionnel, il est incapable de nous faire connaître d’une façon aussi simple les principes directeurs qui transforment ces mécanismes en activité consciente et coordonnée, autrement dit, qui aboutissent aux résultantes psychologiques qui conditionnent notre réaction envers notre milieu ambiant.

Il est vraiment trop simpliste de vouloir réduire ces principes directeurs à une sorte de chassé-croisé « d’influx », engendrés par des variations de potentiel. Cette théorie mécaniste a prétendu que l’influx, partie d’une excitation visuelle, par exemple, « bondit » au cerveau et que celui-ci commande à son tour, par un mécanisme automatique, la musculature. Ainsi devant un obstacle menaçant la tête, celle-ci est reculée immédiatement. On tente donc par des « mécanismes » d’expliquer cette action, en disant qu’elle est conditionnée par « l’influx » se réfléchissant sur un centre nerveux. C’est le « reflexe de défense ». Observons que ce terme consiste en deux mots, dont le premier implique un automatisme — acte instinctif — le second une intention acte conscient. L’intention, en effet, est un phénomène relevant de la conscience et de l’intelligence. Il serait donc plus juste de parler d’un reflexe organisé, dont les expériences de Pavlov, et plus tard celles de Drabowitch, ont révélés toute la puissance (6).

Si l’acte en lui-même — le recul instantané de la tête — est incompris de celui qui l’exécute, constatons qu’il est cependant parfaitement approprié à son but. Il témoigne d’une certaine forme d’intelligence, latente, mais indéniable. On peut d’ailleurs observer toutes les graduations et une hiérarchie très régulière entre l’instinct aveugle et l’intelligence coordinative, parfaitement consciente.

Le fonctionnement nerveux actionne donc des forces psychiques diverses ou plutôt forme pour elles le support organique : l’instinct, l’intelligence consciente ou idéation et, enfin, l’intelligence consciente et coordinative, celle qui est capable d’analyse et de synthèse. Par l’instinct, nous devons également comprendre ici ce côté émotif : affectif de notre être qui, par une discipline particulière, nous permet de participer aux rythmes universels et de devenir conscients des forces qui se manifestent par nous.

Pour comprendre les graduations de l’intelligence, qui dépassent le cadre étroit de son sens étymologique, il faut se rendre compte que l’intelligence présente une vaste étendue de travail psychique, indivisible en compartiments distincts et extrêmement nuancée.

Ainsi le reflexe organisé n’est pas une action entièrement instinctive et encore moins mécanique. C’est une résultante psychologique et de ce fait un complexe : elle est intelligente, car la volonté et la conscience y participent; elle est instinctive, car l’instinct de se soustraire à la douleur n’est pas uniquement une expression des fonctions adaptatives de l’organisme, mais un principe fondamental de l’être. Elle est reflexe par le fait qu’il y a association des trois principes précédents et que le retrait de la tête s’effectue avant même qu’on ait résolu d’effectuer le mouvement. L’action reflexe ne nous apparait donc pas comme un automatisme causé par un « influx » bondissant au cerveau et rebondissant sur un centre nerveux, mais comme une action à la fois intelligente et instinctive, comme une résultante psychologique du fonctionnement nerveux (7).

III

La sensation relève de la conscience, ce que la rétine envoie au cerveau n’est pas un influx chimique ou physico-chimique, mais des variations du potentiel électrique du système nerveux, qui se traduisent par la disposition particulière et par la construction spécialisée de nos organes, en sensations subjectives.

Comme nous allons le voir plus loin, la sensation n’est jamais un phénomène simple, mais bien au contraire une combinaison vertigineusement complexe d’une foule énorme de perceptions, de souvenirs et d’éliminations. C’est le langage de plus en plus différencié qui, par l’emploi des mots séparés, nous permet des découpages opérés par l’analyse et nous donne l’illusion d’un élément simple.

Plus rudimentaire est la vie, moins d’adaptation est requise pour sentir. Chez l’homme, comme chez les animaux, aux besoins compliqués, nous rencontrons des groupes cellulaires, possédants « la spécialisation d’attention ». Cette propriété n’est pas une partie de la structure physiologique, elle relève du dynamisme vital. On peut concevoir que la matière vivante sensible perçoive en elle l’ébranlement de la lumière, comme phénomène énergétique, mais on ne peut pas expliquer, sans contradiction avec la réalité, que la lumière produit dans notre cerveau un « influx » capable de nous faire « voir » la lumière. On peut seulement constater, qu’en fonction de la différence de la longueur d’onde, les vibrations électromagnétiques, composant la lumière, agissent comme des stimuli différents sur les cellules visuelles.

La théorie des influx est d’ailleurs démentie par l’existence des neurones d’association. Un neurone d’association est une cellule nerveuse particulière, dont les prolongements sont en contact avec d’autres cellules nerveuses. Leur fonction est essentiellement la comparaison de leurs sensations. La théorie mécaniste implique que les fibres nerveuses sont des fils conducteurs des influx, qui devraient transporter au cerveau intactes leurs mesures de lumière.

Si cela était exact, il faudrait tout isoler et le neurone d’association n’aurait aucune utilité. Mais on constate au contraire que la comparaison par les neurones d’association est un élément essentiel à la fonction visuelle. Les images qui s’élaborent dans notre cerveau ne se composent pas de la perception d’une multitude d’enregistrements indépendants, mais d’une perception synthétique des formes, d’une globalité tirée de la comparaison des points visuels. La rétine ne perçoit pas réellement ces points, mais les différences de comparaison, dont la synthèse et la classification s’opèrent dans le cerveau. C’est là que la classification est reconnue, car pour cette comparaison nous devons « apprendre » à voir et à distinguer. La perception des différences d’intensité de deux excitations successives est due au fait que l’intensité de la sensation s’accroît plus lentement que celle de l’excitation. Ce phénomène est caractérisé par la loi de Weber et dont la relation s’exprime par une progression géométrique par rapport à une progression arithmétique.

Ce mécanisme d’adaptation est donc d’une flexibilité extraordinaire car ses courbes peuvent englober toutes les figures entre le cercle et la droite. Cette adaptation fine et très progressive évite à l’organisme les chocs dangereux.

D’innombrables comparaisons s’opèrent dans les complexes de neurones d’association. Ceux-ci se situent dans une zone cérébrale ou aboutissent les nerfs optiques, dans l’aire striée du lobe occipital, c’est-à-dire à l’arrière des deux hémisphères. C’est là ou se synthétisent, par la mémoire visuelle, dont le centre se trouve dans un hémisphère du même lobe (soit gauche ou droit) les lignes, les ombres et les formes qui constituent dans leur ensemble « la perception visuelle ». Nous avons deux yeux et nous n’avons qu’une vision. C’est la fusion des fibres des deux nerfs optiques, qui permettent de superposer dans l’aire striée les images des deux rétines.

La lumière rouge p.e a une vitesse oscillatoire de 400 millions de vibrations par millionième de seconde. Aucune sensibilité ne peut enregistrer pareille vitesse. Les cellules visuelles ne perçoivent de la lumière qu’un effet indirect. Entre les effets indirects des différentes longueurs d’onde, comme une plaque sensible, ou comme un thermomètre promenés le long du spectre, la rétine ne peut percevoir que des continuités et non des rapports. Les rapports des nombres des vibrations sont inaccessibles à l’œil. C’est la raison pour laquelle nous ne percevons entre couleurs ni tierces, ni quintes, ni consonance, ni dissonance, comme dans la perception auditive. Si la théorie des influx était vraie, il en serait des sons comme des couleurs. Un influx dans le cerveau serait un effet indirect des vibrations sonores, les rapports seraient perdus, il serait impossible de percevoir les intervalles. Or il se produit exactement l’inverse. Il est donc incontestable, qu’il faut faire intervenir dans le phénomène de la sensation subjective, qui transforme l’excitation reçue en image, un facteur de conscience, dont le mécanisme échappe à notre investigation, et qui conditionne ces résultantes psychologiques. Toutes les adaptations précises, exigées par ces mécanismes complexes, seraient impossibles, sans intervention d’une fonction coordinative, dont l’intégrité du cerveau garantit le substratum organique, et qui relève du psychisme.

La transformation d’une excitation reçue dépend aussi de la structure particulière de nos organes de perception. Nous avons vu tout à l’heure comment les phénomènes électriques se présentent, mais nous ignorons par quel mécanisme la cellule sensorielle périphérique transforme l’excitation extérieure en énergie transmissible et nous ne savons pas davantage comment se fait au niveau du cortex l’analyse, l’élaboration de l’image et la synthèse de la pensée qui les suit. Nous pouvons observer certains mécanismes, sans pouvoir définir d’une façon absolue, leur origine. Nous savons qu’il se passe dans notre cerveau des phénomènes auxiliaires à la pensée, mais que celle-ci ne s’y élabore pas. La pensée semble être en quelque sorte une centralisation d’un grand nombre de phénomènes, auxquels tout l’organisme participe et il n’est pas absurde de dire que l’homme pense, souffre, désire, aime et croît avec l’entièreté du corps, et non pas uniquement avec son cerveau, qui est l’instrument de coordination et de centralisation. Nous pouvons comprendre en gros la complexité des centres nerveux. Chacun d’eux est une association de neurones de diverses fonctions. Les neurones de transmission sont seuls dans les ganglions sensoriels. Des neurones d’association, presque seuls par exemple dans l’aire striée où se synthétisent les images. Des neurones de mémoire presque seuls dans les centres de reconnaissance de l’écorce cérébrale. Le centre du « moi », qui se situe dans le reste du cerveau assume les fonctions de centralisation. Le lobe frontal et le corps calleux, une large bande de fibres nerveuses, reliant les deux hémisphères, font également partie de la centrale. Les lésions du lobe frontal entrainent la démence, celles du corps calleux des troubles de l’intelligence. Le jeu du psychisme, qui accompagne la pensée, est loin d’être un ensemble d’associations simples, qui forment une chaîne, que l’on peut suivre dans un sens ou dans un autre, c’est plutôt une trame aux croisements innombrables, sur laquelle la pensée court comme sur un canevas. Nous pouvons, en partant d’un réflexe organisé comprendre pourquoi une telle idée ou une telle impression a réveillé une autre, mais nous sommes impuissants d’expliquer par ce phénomène, cette sélection particulière. Ce sont à des résultantes psychologiques de nos fonctions supérieures, que nous avons affaire et dont l’étendue dépasse le continuum physique.

IV

Nous savons que l’énergie transmise par la conduite nerveuse est un courant électrique dont le potentiel et la vitesse sont parfaitement déterminables. Nous savons aussi que le centre cortical est nécessaire à la sensation, mais nous savons également que la nature de l’excitant extérieur n’a qu’une importance relative pour le nerf transmetteur. La réaction sensorielle est en rapport avec la nature du centre récepteur. Le même courant galvanique, traversant la langue, provoque un goût âcre, à travers le nerf optique, une sensation lumineuse, à travers la peau, une sensation de chaleur ou d’irritation, à travers le nerf acoustique, celle du son.

Les conclusions que nous tirons de nos impressions ne sont pas toujours exactes. La sensation de continuité que nous éprouvons en regardant une bande cinématographique est fondée sur une interprétation erronée des phénomènes, alors que la réalité est tout autre. Les images sont discontinues, l’impression des mouvements apparemment continus se compose en réalité d’une succession d’instantanés immobiles. C’est notre interprétation, ce sont les conclusions que nous tirons de nos perceptions qui sont erronées. Nous traduisons cette suite de tableaux fixes et distincts, en « impression de continuité », par l’effet d’une synchronisation étroite entre la vitesse de déroulement du film et celle de notre enregistrement classificatif visuel. L’augmentation de notre vitesse d’aperception ou la modification de la vitesse de projection des images, rendraient impossible cette erreur.

Les sensations, en général, peuvent donc se définir comme étant les relations psycho-physiques humaines d’interaction avec un objet défini.

Pour définir exactement cette pensée supposons une corde, qui vibre devant nous à une fréquence déterminée. Normalement, nous voyons et nous entendons cette vibration. Si nous étions aveugles et sourds, nous ne verrions et nous n’entendrions pas cette vibration. La fréquence de ce mouvement vibratoire pourrait peut-être influencer par synchronisation certains groupes cellulaires, influence qui pourrait à son tour modifier des rythmes organiques et par là modifier certains phénomènes psychiques, mais il n’y aura pas vraiment une sensation. Il n’y a pas de « sensation » proprement dite, quand notre conscience est ignorante de la relation d’interaction entre un objet défini et nous. Ainsi la psychophysiologie nerveuse nous permet de conclure que notre monde n’est qu’un prodigieux chassé-croisé d’énergie rythmique, essentiellement semblable à elle-même et entièrement dépourvue des qualités lumineuses, odorantes, sonores et autres dont nous les diversifions et les spécifions. Ce qui existe réellement est un jeu de vibrations de périodes différentes. C’est par un pur acte psychique, qu’existe pour nous, pour notre évolution, pour notre participation à la vie, un monde de contacts, de sons, d’odeurs, de couleurs et de formes. Ce monde n’est qu’en nous et par nous. La réalité se dérobe à notre emprise, le monde dans lequel nous vivons n’est qu’un mode d’extériorisation et d’information de notre vie intérieure.

V

L’étude du système nerveux, de son fonctionnement et de nos sensations nous fait entrevoir l’immensité de nos relations énergétiques avec le milieu qui nous entoure.

Nous sommes frappés par le fait qu’il n’existe nulle part une démarcation, que tous les phénomènes de la nature semblent interdépendants. Ce serait faire preuve d’un anthropomorphisme exagéré que de vouloir diviser le plan universel en compartiments étroits. Il ne faut pas quitter le terrain de la logique, pour concevoir, que la discontinuité, l’imperfection et la limitation de notre réceptivité, n’impliquent nullement l’arrêt des forces universelles. Ce qui contraint notre pensée ne contraint point l’Univers.

En fonction de cette interprétation et de cette interdépendance des forces naturelles, caractérisées par le changement progressif de leur état, l’être humain se trouve entouré d’un réseau de forces, dont il n’est pas toujours conscient et dont il sent cependant, à certains moments de sa vie, obscurément la présence.

Comme tout organe, par sa structure physiologique particulière et par son adaptation propre, qui conditionne son fonctionnement, réagit vis-à-vis d’une excitation quelconque d’une façon spécifique, il devient compréhensible qu’une modification structurale de cet organe engendrera une modification de sa réaction envers l’excitation reçue.

L’oreille normale enregistre environ dix octaves. Supposons, qu’une anomalie quelconque permette à un appareil auditif exceptionnel un champ d’enregistrement plus vaste, il pourra percevoir des vibrations imperceptibles pour le vulgaire et de ce fait aboutir à des résultantes psychologiques très différentes. Il est également concevable, que des variations épisodiques des rythmes fonctionnels, peuvent augmenter l’acuité de certaines perceptions, permettant d’enregistrer nettement des impressions sinon perdues. Comme toute impression reçue se traduit finalement en images, nous pouvons entrevoir l’existence réelle de l’inspiration, qui, par la pensée créatrice, permet à l’artiste de pénétrer les régions inconnues.

On peut faire une même observation pour l’œil, qui normalement enregistre une quinte de vibrations et concevoir pour un organe visuel, exceptionnellement perfectionné, la possibilité de percevoir des formes d’énergie en dehors du champ d’enregistrement visuel normal. La vue à travers les corps opaques devient alors possible et explicable. Durant le dernier conflit, on a injecté, aux aviateurs allemands, destinés à la chasse de nuit, des substances chimiques modifiant le champ rétinien, modification qui permettait de percevoir le rayonnement infrarouge (Noctan II).

Il est également certain que des états profondément émotifs, tels que la prière, l’extase mystique, le somnambulisme, certains états traumatiques (organiques et psychiques) l’action subie par l’individu par contact avec la foule, peuvent ébranler fortement l’équilibre basal, et modifier considérablement les résultantes psychologiques, qui conditionnent l’activité de l’individu.

Ces modifications sont toujours accompagnées de variations des rythmes respiratoires et circulatoires et probablement neuroendocriniens. Le cas de la prière, que nous allons examiner d’abord est particulièrement intéressant. La prière exige avant tout un recueillement. Ce recueillement est, du point de vue mental, une « attention », phénomène conscient, qui modifie immédiatement le rythme respiratoire et circulatoire. Si nous nous rendons compte un instant de l’étroite corrélation, existant entre notre cadre organique et psychique nous comprendrons l’importance d’une modification de la respiration pour le métabolisme de l’oxygène du cerveau, dont dépend notre activité psychique consciente. Rien ne saurait contester la parfaite légitimité et la nécessité de la prière d’un point de vue psychologique pur, car elle correspond à un besoin fondamental de l’homme. (7)

Il n’est pas inconcevable que la « présence divine » ou la « conscience cosmique » chez les Mystiques, résulte d’un état de cénesthésie heureuse, d’un équilibre des fréquences vibratoires de certains complexes cellulaires avec une forme d’énergie, dont l’ensemble conditionne notre milieu. Cet état de co-vibration cellulaire, qui se traduit en sensation subjective, semble être à la base de cette mystérieuse et magnifique expérience vécue, qu’est le sentiment religieux. Qu’il me soit permit, afin d’écarter toute confusion, de dire que je considère ici le mot religieux dans son sens étymologique pur, dérivé du latin « religare », relier, unir, ce qui implique bien cette idée d’union. Que la spiritualité universelle est une force, qui pourrait le contester, qui pourrait délimiter le réseau des énergies, qui nous entourent, qui pourrait nier que l’être humain, par sa pensée et par sa conscience, matérialise ces forces, en formant pour elles un support organique ?

Le concept religieux, compris dans ce sens s’intègre complètement dans les fonctions supérieures de l’être humain. La prière n’est donc pas une formule, récitée machinalement, mais une véritable élévation consciente jusqu’au diapason des vérités éternelles et, par ce fait, une action dynamique qui caractérise un état psychologique, dont toute intellectualité pure est absente. L’état d’extase ne se réduit donc pas à une modification des grands rythmes, c’est cette dernière qui est le symptôme, caractérisant certains états émotifs-affectifs. C’est une indication de la position psychologique de l’individu. Ainsi la signification de la spiritualité se concrétise pour nous à travers notre sensibilité nerveuse. C’est le calibre de nos fonctions supérieures, qui nous permet de nous libérer au vrai sens du mot, en réalisant nos limitations propres et en accroissant, en fonction de cette connaissance, notre discipline intérieure.

Les modifications des grands rythmes dans l’extase musicale, sont des phénomènes bien connus. Il est incontestable que les lois musicales ont une base moins conventionnelle que l’on serait tenté de le croire à priori. Les constantes musicales traduisent exactement certaines relations fonctionnelles de l’être humain.

La musique liturgique, ou classique, possède un effet bien différent que celui du jazz, par exemple. La musique syncopée, arythmique ou hyper-rythmique, possède un caractère nettement inquiet, qui est probablement dû au fait que sa structure mélodique est étrangère aux formes harmoniques fondamentales. Remarquons que le jazz est une musique technique, chez qui l’arrangement de la mesure prime sur celui de l’harmonie musicale.

Certains états traumatiques, certaines formes d’extase et de frénésie sont obtenues chez les tribus sauvages, par une musique, si l’on peut dire, qui fût l’inspiratrice véritable du jazz.

Si le son et le mouvement qu’il traduit ont une influence sur l’individu isolé, son influence sur les individus groupés en foule est tout à fait remarquable.

La foule semble amplifier l’émotivité par exemple, d’une telle façon, que l’individu semble totalement obnubilé par l’exaltation au plus haut point de l’acuité des perceptions émotives collectives.

Cette exaltation peut se produire à la suite de certaines manifestations organisées, par exemple, d’ordre politique.

Un exemple de cet état de psychose nous est fourni par les congrès du Parti dans le Reich Millénaire d’Adolf Hitler, de sinistre mémoire. Si vous considérez un instant certains slogans, tels que : « Ein Volk, Ein Reich, Ein Fuhrer », vous constaterez que l’amplification de cette phrase rythmique, peut déclencher des automatismes puissants.

Considérez aussi un instant cette sensibilité particulière, presque morbide, de l’Allemand pour le rythme et pour la musique, et vous pouvez situer exactement le niveau d’un congrès nazi. Pendant sept jours consécutifs ces cerveaux subissaient l’assaut combiné des feux de projecteurs, des chorales massives, des chapelles musicales monstres, des discours interminables, amplifiés jusqu’à l’extrême limite de la perception auditive. (10)

Cette orchestration émotive, instinctive, a exalté les régions obscures et violentes de l’âme, provoquant des raz-de-marées affectifs, dont la monstrueuse puissance destructive nous a été, hélas, amplement démontrée. (9)

VI

Je suis arrivé à la fin de ma conférence, pourtant il reste encore beaucoup à dire de l’extraordinaire puissance de notre système nerveux, car toute notre vie affective, avec ses tendances et volitions obscures et complexes se trouve attachée, tout comme la pensée consciente, à notre substratum organique.

L’encéphalographie, science relativement nouvelle, nous montre dans le fin graphique des ondes, le parallélisme rigoureux entre l’organisation nerveuse et le fonctionnement de l’esprit. La structure fondamentale de la raison comporte dans l’organisation cérébrale héréditaire, dans les propriétés inhérentes de nos tissus et de nos humeurs, les bases des concepts de l’espace temps, de cause et d’effets.

L’étude des résultantes psychologiques de notre fonction nerveuse nous révèle clairement l’impuissance d’un raisonnement qui voudrait réduire les phénomènes de l’esprit à des mécanismes purement cérébraux. Si un jour notre progrès technique nous permet d’observer le dynamisme électronique d’une pensée créatrice, cette pensée ne perdra point sa dignité proprement humaine et ne cessera point d’exister. Elle ne deviendra jamais « la danse fantastique des corpuscules électrisés », mais ce sera ce mouvement que l’on devra ranger dorénavant au niveau supérieur des puissances créatrices.

M. H. GAZAN

BIBLIOGRAPHIE

1. — Esprit, force biologique. P. Ponsoye — Éditions Causse, Montpellier.

2. — Hérédité psychologique. G. Power — Éditions Alcan, Paris, 1921.

3. — L’Homme, cet inconnu. A. Carrel — Éditions Plon, Paris, 1935.

4. — Les Hormones. R. Linssen — « Le Faune », 1945, Bruxelles.

5. — Psychologie Générale. C. Richet — Alcan, 1930.

6. — Tableau extrait de : Mécanismes Biologiques. G. Laville — Dunod, 1943.

7. — La Prière. J. Ségond — Presse Universitaire de France, 1925.

La Prière. A. Carrel — Bruxelles, 1945.

Le Mysticisme Religieux. J. Leuba — Alcan, 1925.

Le Génie. J. Ségond — Flammarion, 1930.

8. — La Psychologie organique. Pierre Jean — Éditions Corrêa, Paris.

9. — Nos instincts et notre destinée. E. De Greeff — Plon, Paris.

10. — Psychologie der Nat. Soc. propaganda. Dr. Fl. Peeters, Gids op Maatschappelijk gebied Brussel, oct. 1945

11. — Réflexes conditionnés. W. Drabowitch — Herman, n° 501, 1937.

AUTRES REFERENCES

Les ondes cérébrales et psychologie. J. Delay — Presse Universitaire de France, 1942,

La psycho-physiologie humaine. J. Delay — Presse Universitaire de France, 1942, n° 188.

La psycho-physiologie. H. Roger — Masson, 1946.

La chimie du cerveau. P. Chauchard — Éditions Presse Univ. de France, n° 94, 8 et 13F.

Le système nerveux.

Les messages de nos sens.

L’évolution humaine. J. Przyluski — Presse Universitaire de France, 1942.

La pathologie de l’émotivité. E. Dupré — Payot, 1925.

La spécificité biologique. Martiny, Prétet et Berné — Éditions Masson, 1933.