Robert Linssen : Les taches essentielles qui s’imposent


13 Jan 2009

Publié sous le nom de R. Le Bélier (pseudonyme de R. Linssen) (Revue Être Libre, Numéro 326, Mai 1993)

Au seuil du IIIème millénaire, plusieurs tâches essentielles et urgentes s’imposent à nous de façons inégales suivant chaque cas individuel.

PREMIEREMENT

Il est nécessaire de prendre conscience de nos fragmentations intérieures. Elles engendrent une erreur fondamentale de perception portant atteinte à l’adéquacité de nos facultés d’observation. Celles-ci créent à leur tour une vision erronée des êtres et des choses responsables d’un ensemble de pseudo-problèmes sur nos origines, notre nature réelle, l’origine ou le but de l’univers et sa nature réelle.

Il n’y a pas de solution véritable aux pseudo-problèmes résultant de la fragmentation de notre vie intérieure et de son incohérence. Notre comportement, la nature de nos relations, les images que nous avons de nous-mêmes et du monde sont en porte-à-faux sur la Réalité. Notre inconscient profond perçoit nos contradictions intérieures, mais notre conscient refuse de les admettre. Il met tout en œuvre pour les ignorer afin de ne pas être dérangé. Telle est l’une des causes fondamentales de l’angoisse et finalement de la violence. Le refus de nous voir tels que nous sommes est l’une des conséquences de l’instinct de conservation sans lequel l’évolution n’aurait pu se réaliser.

DEUXIEMEMENT

Il est urgent que nous nous affranchissions de l’identification excessive au corps et à l’image de nous-mêmes.

Cette identification entraîne également une foule de problèmes tels l’angoisse, la peur de la mort, l’illusion de la séparativité, la solitude, l’avidité, la jalousie, l’attachement à des êtres et des choses que nous supposons, à tort, capables de donner la sécurité.

TROISIEMEMENT

Il serait utile de nous inspirer de l’exemple taoïste du parfait miroir dont il n’est pas inutile de répéter les exigences : Le parfait miroir voit tout mais il ne prend rien, il ne juge rien, il ne compare rien, il ne nomme rien, il n’imagine rien.

Ceci nous conduit à une qualité d’attention pénétrante, pleinement présente au Présent, affranchie de la pesanteur des mémoires et de la mécanicité du processus mental.

QUATRIEMEMENT

Il est important que nous réalisions une dé-cérébralisation de la conscience. Celle-ci doit se répartir dans la totalité des cellules et plus spécialement au niveau du plexus solaire et du Hara (centre psychique situé au niveau ombilical).

Les traditions ésotériques indiennes enseignent qu’à la droite du cœur se trouve, au niveau psychique, un centre lumineux qui est en rapport direct avec l’Etre de Lumière dont le soleil est l’apparence physique.

CINQUIEMEMENT

Il est nécessaire de ne pas confondre la pensée et l’intelligence. La pensée n’est qu’un instrument de communication. Elle est une faculté naturelle capable de résoudre les problèmes techniques. Mais la pensée est totalement inadéquate aux tentatives de dépassement de l’ego n’est qu’une cristallisation de la pensée repliée sur elle-même. Le silence de la pensée est indispensable à la réalisation d’une écoute au langage du Suprême complètement étranger aux concepts.

Il pourrait nous être utile, dans certains cas, de nous inspirer des conseils du Maître Zen Hui-Haï (the path to sudden realization) sur le « no abiding mind ».

Ceci évoque un état d’attention vigilante et souple parfaitement adéquate à la momentanéité et le renouvellement de chaque instant présent. La « no abiding mind » évoque la nécessité d’une « non-fixation » de la pensée. Celle-ci ne demeure plus dans l’image que suggérer nos perceptions sensorielles. Elle est neuve dans l’instant neuf et se décolle des images et objets sur lesquels elle tend à se fixer. Dès lors, les pensées libèrent dans l’instant le potentiel d’énergie qui les anime. Elles ne laissent plus de traces et ne sont plus complices de l’impression de « solidité psychologique et de durée de l’ego ».

Telle est la signification d’un aphorisme du Tao Te King :

« Qui marche bien ne laisse pas de traces ». Nous saisissons alors le sens des paroles de Krishnamurti qui déclare : « Ce qui est continu emprisonne ». Le bouddhisme évoque également la « soif de continuité et de durée » dans l’expression de « Tanha ».

De ce fait, les intervalles de silence s’élargissent automatiquement sans intervention d’un acte de volonté. L’irruption soudaine des énergies inhérentes à l’holomouvement-conscience-amour opère directement les transformations nécessaires.

L’ACTIVITE MENTALE ET LE DESORDRE

Des éclaircissements s’imposent quand à la nature de la pensée ainsi qu’aux désordres qu’entraînent son agitation et ses contradictions.

Ainsi que le suggère David Bohm, il est important de voir que deux aspects existent dans la nature de la pensée, de son fonctionnement d’une part, et, d’autre part, ses contenus : les mots, les images, les mémoires en général.

Le premier aspect est « la pensée » en tant qu’acte.

Elle est intimement liée à ce que nous désignons par l’holomouvement. C’est l’aspect dynamique et vivant.

Le second aspect est l’aspect résiduel. Nous ne voyons pas, en général, en quoi consistent les différences.

Le premier aspect est « le penser » en tant que verbe actif, intimement lié et consubstantiel au côté vivant de la conscience. Cet aspect n’implique pas nécessairement les mots, les images. C’est un aspect de création et de renouvellement constant.

Le second aspect intervient à titre second par rapport au premier. Il est empreint de mécanicité, de répétition, de la pesanteur des références au passé, au connu et constitue l’aliment fondamental de l’ego.

Ce point de vue assez rare a été mis en évidence par David Bohm lors d’un dialogue avec le professeur W. Angelos de Californie. Il n’a pas encore été traduit en français.

Une autre exigence s’impose dans le cheminement de l’Eveil intérieur : c’est la prise de conscience du désordre et de l’incohérence dans lesquels nous conduit l’activité mentale qui nous est familier, dans sa qualité prédominante.

Désordre et incohérence sont très proches.

Il est important de nous rendre compte du degré de notre incohérence : de nos pensées, de nos émotions, de notre comportement, de notre identification aux apparences surfacielles, de nos peurs, de la force d’inertie de nos habitudes, de nos dépendances. Il est nécessaire de nous affranchir de la peur de nous voir tels que nous sommes afin de réaliser une présence au Présent. Ainsi que le déclarent les maîtres taoïstes : « L’infini est dans le fini de chaque instant ». Nous possédons, du moins théoriquement, les clés de la Plénitude intérieure.

Nous n’avons plus qu’à ouvrir la Porte !

R. LE BÉLIER.