le Dr. Jacques Oudot : Les terrains vagues du langage


27 Oct 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 3. Juillet-Août 1982)

Dans les quartiers marginaux des villes, au sein des minorités de pensées naissent les mots-codes, les mots-secrets. Demain ils seront dans le langage commun. Après-demain ils mourront en s’ensevelissant dans les dictionnaires. Ainsi circulent les mots qui font qu’une société est vivante.

Le but du vivant est moins l’évolution que la diversité. Dans notre vie quotidienne une part de la diversité réside dans la perpétuelle mouvance des langages. Chaque société possède ses marginaux, ses minorités agissantes. Presque toujours en opposition avec la majorité, elles inventent des mots, des langages pour se reconnaître, s’affirmer, exister. Souvent leur action est forte, elle influence l’ensemble social et peu à peu amène une nouvelle société. Ces mots et ces langages deviennent communs, ils sont prêts à entrer dans les dictionnaires. Tout est mûr pour la naissance de nouvelles minorités, de nouveaux marginaux. Ainsi va la vie sans cesse renouvelée, sans cesse différente. Sinon, il n’y aurait que sclérose et mort.

J’AVAIS six ans quand, pour la première fois, je rencontrais un nègre, à Vesoul, en France ; c’était un nègre immense et noir avec des dents très blanches, et qui parlait très fort à ma mère ; esquivant le risque absolu, je pris de celle-ci les jambes comme boucliers, tandis que mes propres petites jambes organisaient la relève d’une fantastique échappée ; on me chercha deux heures durant ! J’étais caché dans la réserve de charbon, seul lieu sûr à mes yeux puisqu’on s’y retrouvait régulièrement à chaque alerte de bombardements (c’était en 1944) ; j’en sortis grelottant, plus noir que le nègre sans doute, et doublement terrorisé de rencontrer cet homme étrange dans la maison de mes parents, puisqu’il était un ami de mon père ! Et lorsque l’année suivante, les soldats américains « libéraient » je ne sais quelle France, certains d’entre eux qui m’offrirent du chocolat et des chewing-gums, m’apparurent également un peu noirs, mais beaucoup moins, il faut le dire.

Près de quarante ans plus tard, une terreur me gagne encore à la rencontre soudaine d’une différence jusque-là inconnue ; bien loin de se calmer, la crainte de l’autre s’est enrichie de mille nuances ; une sensibilité croissante à la variété exacerbe ainsi bien souvent le plaisir esthétique autant que l’inquiétude ; la peur des noirs, des jaunes, des rouges et des polychromes a depuis longtemps rejoint dans mon inconscient la peur des bègues, des gueules cassées ou des épileptiques, comme la peur des insectes, des serpents ou des médicaments. Non, il ne s’agit pas là de la peur du gendarme, mais bien d’une peur ancestrale et profonde ancrée dans la nature humaine, d’une peur naturelle que nous devons connaître, la peur de l’autre, la perte de la « rassurance » en présence de l’étranger ou de l’étrange. Cette loi qui me semble fondamentale dans le comportement humain [1] est bien souvent niée ou occultée ; et au lieu de s’y préparer constamment, à cette rencontre possible avec l’étrange, l’être humain se fait chaque fois prendre au dépourvu ; on explique ainsi des comportements primitifs ou inciviques fréquents de type quolibets, injures, ou refus de communication. Or chacun d’entre nous peut devenir à tout instant étranger dans un groupe, minoritaire en quelque sorte, différent des autres, non conforme à la moyenne ou à la majorité ; il suffit pour cela d’être vecteur (ou porteur) d’un type d’information original, soit dans l’énoncé (avoir une couleur différente, un vêtement différent, ou un langage différent), soit dans la réception ou la perception (ne pas percevoir le monde de la même façon que les autres, comme le sourd ou l’aveugle, ou comme le philosophe ou l’artiste-peintre). Et cette situation inconfortable de minoritaire est à ce point niée ou abhorrée qu’elle constitue l’un des moteurs inépuisables de l’imaginaire humain pour inventer des stratégies de défense, d’évitement ou de résistance ; toute personne mise en situation de minoritaire développe à l’instant même une activité intense de négociation avec la norme, ou d’organisation pour reconstituer une nouvelle norme.

Car toute la question est bien de faire un peu plus ressembler dans la grande différence, comme elle est par ailleurs de faire un peu moins ressembler dans une trop grande ressemblance ; et nous allons nous expliquer sur ce point. Une personne humaine émerge et fonctionne dans un système culturel extrêmement complexe mais concordant sur un point : c’est un système ou les différences sont petites et non nulles [2] ! Pour donner quelques exemples, à l’intérieur d’un organisme, toutes les cellules sont codées d’une façon immunitairement compatible : c’est ce qui explique la prise facile des homogreffes, et la réaction inflammatoire à toute pénétration vivante et étrangère (microbe ou hétérogreffe) ; dans une même famille chacun a en commun avec les autres des habitudes, une culture ou des rituels qui font que toute personne étrangère à la famille est immédiatement détectée comme telle, et doit obéir à un certain nombre de contraintes, ou de coutumes, pour être acceptée dans le groupe ; et ainsi l’ensemble des systèmes où peut se développer la personne humaine est constitué de mécanismes (ou processus) de reconnaissance du « peu différent de (=) » ou du semblable ; ce monde interne (M I), ou intériorisé, ou intégré, dans lequel chacun peut se reconnaître et se sentir bien, et sans lequel (ou hors duquel) il ne peut exister ou se trouve en danger, on peut encore l’appeler Moi interne ou Moi intrinsèque.

Mais s’il existe un (M I), c’est qu’il existe aussi un (M E) ; on ne peut pas définir un monde interne sans concevoir un monde externe ; de plus, le système vivant est tellement complexe qu’il fabrique constamment de la différence ; il pourra réintégrer cette différence nouvelle venue en l’assimilant, ou bien l’éliminer en l’évacuant ou en la détruisant. Un monde où tout serait pareil sans cesse, serait un monde d’ennui dans lequel aucune personne ne pourrait s’éveiller ; la vie et la santé existent grâce aux mécanismes de mise en alerte entre ce qui est trop semblable et ce qui est trop différent ; ces mécanismes de mise en éveil, cette machine à distinguer entre l’autre et le semblable, entre l’autrui et le même, entre le différent (=) et le « peu différent de (=) », est un système biolimitaire, frontière vivante caractéristique du monde vivant.

Et ce processus MI/ME est universel ; la vision ne peut reconnaître des formes que lorsqu’elle les « pré-connaît » déjà un peu ; l’homme ne peut reconnaître son semblable qu’à travers des signes de similitude ou de reconnaissance malgré les différences ; la confrontation ou l’échange entre deux ensembles permet de les rapprocher progressivement l’un de l’autre en échangeant des petites différences qui deviendront des conventions communes ; la biolimite est une machine à fabriquer de l’autre avec du même, et surtout du même avec de l’autre ; c’est ce que j’appelle la théorie du MIME, proche des mécanismes de la Mimésis décrite par René Girard [3].

Qu’est-ce donc qu’une minorité, ou une situation minoritaire ? C’est l’émergence, ou la mise en évidence, d’une différence plus que grande, entre un ensemble et un sous-ensemble de lui-même, ou encore entre deux ensembles différents ou étrangers ; cette différence est telle qu’elle met en jeu de façon instantanée et permanente les techniques de réadaptation sur la frontière du MIME ; et nous allons voir que ces techniques comportent la mise en commun d’une information langagière…

Un groupe minoritaire n’est pas reconnu comme un groupe s’il manque de cohérence ; il est éliminé, ou rééduqué ! Pour qu’un groupe minoritaire soit reconnu, il doit créer son langage, fabriquer une information commune et permanente, distincte de celle des autres groupes ; cela est valable aussi bien pour une entité histologique, glande endocrine ou tumeur, que pour une entité culturelle, clan, club ou corporation, communauté, groupuscule ou cellule politiques. Les membres du groupe se reconnaissent ainsi entre eux par un code langagier connu d’eux seuls ou dont ils sont les seuls à connaître la signification, qu’il s’agisse d’un langage gestuel (signaux de connivence), vestimentaire (uniformes et harnachements), symboliques (« le mot de passe »), ou même un langage entièrement constitué et autonome comme le patois, l’argot ou un langage technique ; cette émergence de nouveaux langages est d’autant plus vive qu’elle est indispensable et vitale pour les groupes nouvellement constitués, ou en voie de formation ; et c’est pourquoi on a beaucoup plus de chance de voir apparaître des mots nouveaux dans un groupe minoritaire que dans une majorité ; on reconnaît certains réseaux ou certaines corporations industrielles par des mots hors du langage commun et non répertoriés dans le PLI (Petit Larousse Illustré) ; ce sont des mots parfois proches d’un mot connu (« sous-tif » pour soutien-gorge chez les étudiantes), et parfois des mots totalement incompréhensibles aux non initiés. Et c’est ainsi qu’un langage nouveau peut naître ou se régénérer non pas dans la communauté cohérente d’une ville mais dans les bandes co-errantes de ses terrains vagues ; le langage des terrains vagues constitue en quelque sorte le terrain vague des langages ! Il est facile de comprendre que la naissance des mots ne peut se faire que dans des conditions particulières de liberté, de fragilité, de délicatesse et de secret, comme toute sorte de naissance d’ailleurs ! Les langages reflètent toute la vie ; ils la décrivent et l’accompagnent dans tous ses aspects particuliers ; on peut d’ailleurs comparer l’évolution des langages à un arbre de vie, à un immense tronc d’arbre né de la conjonction progressive de milliards de petites racines, et d’où partiraient aussi bien des milliards de petites brindilles ; cet arbre double aurait à ses deux extrémités une extrême différenciation où se joueraient les plus délicats et les plus déterminants des phénomènes, alimentation fine, transformation de l’information chimique à la périphérie, reproduction par les fleurs ou les graines. Dans le corps animal (donc, le nôtre) cet arbre jouit d’une complexité particulière puisque les brindilles des branches rejoignent celles des racines (ou radicelles) ; c’est le lieu des capillaires ; on a ainsi dans le corps humain un arbre doublé, par la circulation sanguine, avec deux grands troncs, le tronc pulmonaire et le tronc aortique, capable de faire circuler en quelques instants l’ensemble du sang de l’organisme au travers de la double pompe cardiaque ; or, toute la transformation de l’hématose et de la respiration, c’est-à-dire toute l’information essentielle, se fait au niveau des capillaires sanguins, qui correspondent aux radicelles et aux brindilles de l’arbre.

Pour le langage, il en est de même ; c’est au niveau des groupuscules et des minorités, c’est-à-dire des capillaires, que se font les échanges d’informations essentielles ; le tronc commun, l’aorte ou le cœur représentent la société constituée, l’enseignement officiel, l’académie et les grands dictionnaires ou encyclopédies ; c’est toujours à la périphérie que se font les transformations ou les échanges ; c’est toujours au centre et dans la majorité que se constituent redondance et banalité. On pourrait dire que si les terrains vagues sont les berceaux des mots, les dictionnaires sont leurs tombeaux.

Comment naissent les mots ? De nombreux laboratoires et écoles se sont penchés sur cette question étrange, avec nombre de théories explicatives ; la linguistique est devenue aussi passionnante et concernante que la sociologie, aidée de la sémiologie ; le structuralisme nous a appris à découper l’arborescence progressive des métonymies et des néologies ; mais aucun auteur n’a pu décrire l’éblouissement de la découverte d’un mot nouveau, l’émerveillement de l’invention, ni la façon de prévoir l’apparition de certains mots : il s’agit là d’une émergence créative aussi mystérieuse et aussi passionnante que la naissance d’un organisme nouveau. Les mots, pour naître, doivent répondre à une nécessité de cohérence ; ils ne peuvent pas exister dans une seule pensée, mais se partagent : un mot n’existe que s’il est dans la mémoire d’au moins deux êtres, ou deux hommes. Ils doivent correspondre à des nécessités d’objet, de concept et de fonction ; nécessité d’objet, c’est parfois évident comme dans l’énonciation d’un outil ou l’appellation d’une chose, et parfois moins évident comme dans l’énoncé d’un rapport ou d’une relation ou d’une configuration ; la nécessité du concept équivaut à celle du métalangage : référence dans le triangle de la signification [4] ; nécessité de jonction : un mot ne peut vivre que s’il correspond à un usage possible de ce mot, c’est-à-dire à un transfert opérationnel au travers d’un groupe humain.

On peut d’ailleurs vérifier les lois de la naissance des mots au travers de plusieurs expériences ; l’OULIPO (François le Lionnais et Raymond Queneau) a bien montré l’apparition possible de mots nouveaux par les jeux du hasard ; les ordinateurs, aujourd’hui, prolongent cette expérience en constituant une kyrielle de mots possibles qui semblent attendre dans les pouponnières langagières qu’on veuille bien venir les adopter ; mais ces mots deviennent rarement vivants car ils sont entachés du hasard, et non de la nécessité vivante. En revanche, une autre expérience est intéressante, celle qui consiste, pour étudier la valeur réceptrice vocale chez certains « malentendants », à constituer des listes de mots qui n’ont pas de sens ; il est très difficile de trouver une vingtaine de mots vraisemblables et dépourvus de toute signification dans la mémoire des personnes que l’on examine ; ces listes de faux-mots doivent même changer d’une langue à l’autre, car un faux-mot qui n’a pas de sens dans une langue peut avoir une forte évocation dans une autre ; mais tout cela est artificiel et stérile ; la véritable genèse des mots se fait dans les terrains vagues, c’est-à-dire aussi bien dans les quartiers marginaux d’une ville que dans les laboratoires hyperspécialisés d’une Université ; car les capillaires du langage se trouvent aux deux extrémités de l’arbre, et nous voyons aujourd’hui foisonner une floraison « néonymique » intensive qui évoque étrangement le phénomène de la tour de Babel… On peut même deviner qu’il existe quelque part un groupuscule actif lorsqu’on voit naître en ce lieu un grand nombre de mots nouveaux. Ces mots sont très fugaces, et peu d’entre eux survivent longtemps ; il faut à leur survie d’être déversés dans le langage commun, vulgarisés ou banalisés ; il faut à leur survie devenir ordinaires et officialisés ; ils pourront alors continuer à vivre, le plus souvent en changeant plusieurs fois de signification ; par exemple, le mot communication a déjà cinq significations différentes selon les personnes qui l’utilisent[5] : on ne parle pas de la même chose lorsqu’on dit que deux cellules vivantes communiquent entre elles, ou lorsqu’on dit qu’un homme cherche à communiquer aux autres son idée ou sa conviction ; l’évolution sémantique d’un mot est un grand roman qui en dit long parfois sur l’histoire d’un peuple.

Et c’est ainsi que dans le fleuve de l’histoire vivante, coulent des milliards de petites informations transformées en périphérie dans les capillaires de tous les langages, parlé, chanté, mimé, écrit, ritualisé, ou mythique… La vie des mots est liée à celle des sociétés ; les signaux les plus précieux et les plus rares sont aux extrémités de l’arbre, dans les sectes autant que dans les clans, dans les monastères autant que dans les quartiers louches, dans le ciel lumineux autant que sous la terre noire ; il existe dans le fleuve des langages, une réalimentation permanente du langage commun, banal, référentiel ou dominant, par les groupuscules, les minorités, les bannis, les exclus, les « humbles et sans grade », les organisés, les associés (aveugles, sourds, handicapés en tous genres, etc…) ; et cette régénération permanente des mots se fait grâce au processus de micro-identification ; il faut, pour exister, s’organiser et se reconnaître par des informations communes ; et ces informations sont toujours langagières ! On met en commun ce que l’on peut mettre en commun ; deux policiers ne verront pas le monde avec le même regard que deux peintres ; chacun a un repérage spécifique ; mais ceux qui font le même métier se reconnaissent par le fait qu’ils ont les mêmes repérages. C’est en répertoriant ainsi, ou en régulant de façon très « serrée », les différences petites ou non nulles, que l’on peut constituer des groupes minoritaires autonomes ; et si les majorités ont tendance à créer en elles, ou autour d’elles, des différences régénérantes, les minorités, elles doivent, pour survivre, ou pour vivre, créer des différences petites et non nulles, des ressemblances.

Ainsi la grande machine du MIME est en action dans tout le système social ou langagier ; et c’est pourquoi il me semble essentiel de considérer la notion de minorité sous un angle paradigmique ; en effet, on pense bien souvent que les minoritaires, ce sont les autres ; et pourtant, qui de raisonnable pourrait ne pas se considérer comme minoritaire au moins sur un point ? Et qui pourrait prétendre ne pas être, un jour ou l’autre en mesure de se retrouver minoritaire ? Il suffit d’avoir traversé tout habillé un camp de naturistes pour savoir à quel point la différence peut s’inverser ; être handicapé c’est être minoritaire ; mais être minoritaire, ce n’est pas nécessairement être handicapé. Il existe dans les mécanismes de la vie un besoin constant de régénérescence qui passe par la mise en risque, ou par la mise en minorité, pour l’une des parts constituantes du système.

Une société qui refuserait de réinjecter constamment des mots nouveaux, au nom de l’Académie, ou de la loi dominante, serait une société malade ; elle ne pourrait plus réguler dans le système du « différent » et du « peu différent de » ; elle deviendrait trop mécanique et perdrait de sa souplesse. C’est lorsque les langages dominants l’emportent qu’apparaissent les guerres ; c’est lorsque les habitudes sont trop respectées (monde bourgeois) qu’apparaissent les perversions, l’avarice ou les maladies de communication ; ce qui a entraîné le système de Babel à sa perte n’est pas sa richesse en variétés, mais le refus de ces variétés, ou l’absence de tronc commun ; il est nécessaire qu’un groupe fonctionne en faisant circuler la nouveauté par la banalité ; et c’est l’un des aspects sociologiques de cette étude que de faire comprendre à quel point il est nécessaire de transmettre au plus grand nombre les découvertes des plus petits nombres ; les règles du « faire savoir » sont devenues essentielles à notre monde où les medias constituent l’une des pompes à la circulation des langages ; et si, lorsqu’un mot se banalise, il perd de sa qualité, ce n’est pas là un signe de sa santé.

Lorsque les premiers éditeurs, Oudot (un de mes ancêtres peut-être) et Garnier, ont présenté, à Troyes des petits livrets bleus, pour une littérature dite de colportage, ils ont enclenché un mécanisme de circulation des mots et des idées, entre les terrains vagues et d’autres terrains vagues, par l’intermédiaire d’un langage commun ; et ce faisant, ils ont contribué à l’enrichissement de notre civilisation [6]. Il semble nécessaire que, par le monde, existent des lieux secrets et interdits pour que puisse se faire la création des nouveaux langages ; il est tout aussi nécessaire, souhaitable et inévitable que tous ces mécanismes de régénérescence du langage, de réalimentation constante des mots, passe par une atmosphère d’interdit, de non contrôlable, de marginal… On a parfois l’impression que l’arrivée d’un nouveau mot nous donne le frisson de l’encanaillement. Cela est sain, naturel et bénéfique ; en effet, les mots naissent le plus souvent comme « contre nature », de la jonction de deux cultures, de la copulation de deux étranges, de la mise en relation imprévisible de deux concepts ; les mots naissent comme des hybrides ou comme des bâtards, avec la solidité et la santé qui caractérisent ces derniers. Nancy Huston [7] décrit bien cette naissance des « enfants naturels » que nous faisons à la langue ; tout comme la musique brésilienne est née de trois cultures différentes pour envahir notre univers d’un langage insolite et puissant ou magique, les langues renaissent de la transgression de l’interdit dans les soubassements de nos académies ; c’est pourquoi je souhaite l’avènement d’une discipline de l’hybride, comme l’une des solutions à la nécessaire pluridisciplinarité ; « en réalité, le rapport entre langage prescrit et langage proscrit n’est pas si simple » [7] ; je pense de plus en plus que ce qui se dit d’essentiel est entre ce qu’on dit ; le paradoxe de l’interdiction est que ce qu’on interdit redevient toujours l’interdit, c’est-à-dire ce que l’on dit. L’ambiguïté nécessaire des mots vivants est leur image biolimitaire, ce qui fait qu’ils ne sont pas des choses mais des inter-choses, des machines à distinguer les limites vivantes au-delà desquelles les apparences ne sont qu’apparences. « Et si c’était comme si le sens même avait un double sens ? Un paysage double en tout sens ; non pas un système mythique ou linguistique, ou structuraliste, avec un sens, un méta-sens, un contexte et un rapport. signifiant-signifié comme à l’école ; non, un sens double à tous les mots, comme « identique » ou « limite », ou encore « ambigu » ou « androgyne »… Finie l’hégémonie du défini : « être ambigu ou ne pas être » ; la mort est la perte de l’ambiguïté » [2].


[1] Paul DIEL : La Peur et l’angoisse, Payot. PBP, 1978.

[2] Jacques OUDOT : Les Biolimites, Presses Universitaires de Lyon, 2e éd. 1982.

[3] René GIRARD : La Violence et le Sacré, Grasset, I978.

[4] Signal, signe, sens.

[5] Voir Petit Robert I, page 346.

[6] Paul ZUMTHOR : De l’oralité à la littérature de colportage, Revue « L’Ecrit du temps » n° 1, I982. Les Editions de Minuit (pp. 128-140)

[7] Nancy HUSTON : Dire et Interdire : éléments de jurologie, Payot.