Robert Linssen : Les trois étapes de l’Evolution humaine


06 Sep 2008

Publié sous le nom de Ram Linssen

(Revue Spiritualité Numéros 25, 15 Décembre 1946)

Nous pouvons diviser l’évolution psychologique de l’homme en trois phases :

1°)   une phase de naissance ou s’ébauche le « moi »;
2°)   une phase de maturité ou s’affirme le « moi »;
3°)  une phase de libération ou « éclate » et se libère le « moi ».

Les deux premières phases sont celles des masses.

La troisième se réalise par les grands mystiques et les Sages.

Ne perdons pas de vue que le monde nait à peine. Fixez l’existence de l’humanité à 30000 ou à 500000 ans et vous ne changerez rien à cette vérité. Car de telles périodes apparaissent comme quelques secondes à peine par rapport aux siècles de vie possible sur le globe terrestre.

La phase de naissance du « moi » peut être comparée à la fécondation d’un œuf (Carlo Suarès — Comédie Psychologique). La coquille se durcit pour abriter la vie délicate qui apparait.

De même pourrions-nous dire que dans la phase de naissance de l’ego, il est nécessaire que sa « coque se durcisse » et subisse une certaine cristallisation psychologique, prélude indispensable au développement d’une vie ultérieure.

Le but de la nature est nettement d’arriver a la création d’entités soi-conscientes ou l’énergie des profondeurs, qui n’a ni noms, ni formes, peut consciemment, ici à la surface revêtir des noms et des formes par l’entremise de nos personnes éphémères.

La réalisation de « soi-consciences » définies, nécessite à titre momentané, un certain égoïsme. Encore faut-il tout en reconnaissant sa nécessite, insister sur le caractère provisoire d’une telle exigence.

Mais à défaut de le prendre en considération les éducateurs de demain pourraient commettre de graves erreurs en orientant vers le « don » et la « libération » des egos n’ayant pas la maturité suffisante.

Dès que se parachève la pleine affirmation de l’égoïsme, le « moi » est entre dans sa phase de maturité. L’égoïsme fut une aide, l’égoïsme devient l’entrave (Shri Aurobindo). Cette phase peut être, comparée à la maturité de l’œuf fécondé. La coque offre déjà moins de résistance. Le poussin qui va naitre s’apprête à briser l’enceinte qui l’avait protégé pour accéder à une vie nouvelle.

De même, l’ego en état de pleine maturité subit par moments une dépression psychologique. La lézarde envahit le temple de l’égoïsme. II comprend soudain la mesquinerie de ses limites, l’étroitesse de ses ambitions. Le fini humain en état de maturité reçoit l’irrésistible appel de l’infini divin. II subit un jour cet envahissement de sa conscience limitée par un élan émanant d’une présence illimitée qui le dépasse. (Louis Lavelle). Il vit une phase de saturation, voire même de sursaturation de tout ce que peuvent lui procurer les plaisirs et les attraits de la matière. Lui qui est né aspire à l’indicible charme de CELA qui n’est pas né dont il pressent obscurément l’existence. Lui, qui a un commencement et une fin aspire à trouver CELA qui n’a ni commencement ni fin. Lui, qui possède noms et formes aspire à CELA qui n’a ni noms, ni formes. Lui, corrompu par toute la balistique d’un monde où tout n’est qu’intérêt et calcul, aspire à la réalisation d’un rythme de vie spontané, gratuit; joyeux d’où se trouveraient exclues enfin toutes les stratégies de l’intérêt. C’est alors que l’égo est mûr pour se dépasser. Il peut transcender ses limites et s’abreuver à l’inépuisable source de félicité et d’Amour qui n’a jamais cessé do demeurer enfouie en lui-même, au-delà de lui-même.

Mais la phase de maturité et de libération du « moi » est parmi les plus critiques. Au cœur de cette période de son histoire l’égo manifeste avec arrogance les exigences insensées d’une personnalité ignorante qui se croit être le centre de l’univers. Finalement apparait une crise où l’homme se sent blasé. Plus rien ne peut lui procurer le bonheur. Cette phase apparemment négative dans ses effets, provient de causes profondes. Elle indique que le fini et relatif humain est saturé de fini et relatif. II a saisi obscurément, sans se l’avouer clairement encore l’impermanence fondamentale de tous les biens de ce monde (Gautama Bouddha). C’est alors que se manifeste soudainement le besoin d’un rythme de vie différent où la sursaturation du « fini » fait place à la soif d’infini. Il s’établit une sorte de dégout de l’artificiel, du superficiel et des comédies hypocrites de la société telle qu’elle est. C’est à ce moment qu’il faut comprendre que l’humanité nait à peine et que jamais assez d’amour ne pourra lui être accordé en dépit de ses laideurs de surface.

La source profonde présidant à ces appels vers un rythme de vie dépassant les limites de l’ego provient en réalité d’un principe de vie cosmique qui est à la base de toute manifestation et par conséquent dans l’égo lui-même. Mais ce principe le dépasse infiniment. Si l’on n’écoutait en effet que les suggestions de l’ego, la vie humaine se bornerait à la satisfaction des désirs égoïstes qui constituent l’aliment même de la conscience séparée.

L’élan nouveau qui hante L’homme avant réalisé la maturité do son « moi » bien que surgissant dans l’intimité la plus secrète de son « moi»; provient de niveaux de conscience qui le dépassent infiniment.

C’est ce qu’exprime admirablement Shri Aurobindo lorsqu’il écrit : « Celui qui choisit l’infini, a été choisi par L’Infini » (Synthèse des Yogas).

C’est alors que le « moi » vit la troisième phase de son histoire. Il découvre l’illusion de ses limites. II devient conscient du processus par lequel se perpétue l’égoïsme en lui ainsi que toutes les servitudes inhérentes à ce processus. II démasque toutes les fausses identifications qu’opère le mental. C’est alors que dans une apothéose d’intelligence et d’amour il communie avec l’infinitude visible et invisible de l’Univers.

C’est l’heure de la délivrance finale, celle de l’éclatement joyeux au sein du délice divin.
Pour comprendre l’importance de cette étape il est utile de rappeler que l’histoire d’un univers peut se diviser en deux phases :

1°) une phase d’association;
2°) une phase de dissociation.

A ces deux phases correspondent deux processus différents :

a) une matérialisation d’abord inconsciente de l’énergie finalement soi-consciente dans l’homme.
b) une spiritualisation consciente de la matière par l’esprit humain libéré de la conscience de soi.

Depuis que naquirent les premiers atomes, préludes de l’Univers phénoménal jusqu’à l’homme, l’histoire de l’évolution est celle d’une association constante : sur le plan matériel d’abord, sur le plan psychologique ensuite.

Les premiers atomes s’associèrent entre eux et créèrent les molécules douées de propriétés inconnues des atomes.

Les molécules s’associèrent entre elles et créèrent les grosses molécules douées de propriétés différentes des molécules isolées.

Les grosses molécules s’associèrent et firent apparaitre les cellules.

Les cellules s’associèrent entres elles et créèrent les êtres pluricellulaires doués de facultés inconnues aux êtres monocellulaires.

Ainsi, depuis l’atome jusqu’à l’homme en passant par l’amibe il y a association. Chez l’homme, l’association n’est plus physique. Il est prouvé que l’évolution est actuellement psychologique et non physique. L’homme procède à des associations psychologiques : il s’associe à son nom, à sa fortune, à son pays, à son corps, à ses émotions, à ses idées.

En chacune de nos cellules se trouve inscrite cette longue histoire d’associations qui pendant des millions de siècles se sent succédées les unes aux autres pour aboutir finalement à l’édification de notre « moi » soi conscient.

Dès qu’un « moi » ainsi formé atteint sa phase de maturité, nous assistons pour la première fois dans l’histoire du monde à un processus conscient de dissociation dont la tendance est diamétralement opposée aux associations habituelles.

En l’homme et par l’homme l’énergie pure est devenue soi-consciente. Mais l’homme  est limité. L’énergie pure, la «vie» est illimitée. Si l’homme veut s’accomplir selon le vœu d’une vie infinie, il faut qu’il précède à l’abdication de ses limites. Il s’agit là, d’un processus de dissociation.

L’homme véritablement spirituel, évolué procède non par accumulation, mais par élimination par purification, par dépouillements successifs.

La clé du problème spirituel consiste dans le « don de soi ». Encore faut-il insister sur le fait « qu’il ne s’agit pas de remettre un « mutilé » entre les mains du Seigneur » (citation de M. Bangerter).

Le problème à résoudre provient du conflit entre deux éléments provisoirement antagonistes :

1°) d’une part, en profondeur, une énergie infinie, essentiellement dynamique, mouvante, constituant un Eternel Présent qui est l’Etre.
2°) d’autre part, en surface, l’instrument d’expression de cette énergie : l’égo qui est fini, l’égo qui est un devenir. En opposition avec le dynamisme de l’énergie des profondeurs, l’égo est un centre de résistance statique. II s’oppose à la fluidité, au dynamisme du mouvement de la vie qu’il a cependant pour mission d’exprimer (J. Krishnamurti). En lui s’affirme l’instinct de conservation. C’est contre l’ensemble de ces tendances cristallisatrices symbolisées par le « vieil homme », le « gardien du seuil », que devront se diriger les efforts du chercheur désireux d’atteindre l’affranchissement.

Mais une besogne colossale attend le monde de demain. Car celui d’aujourd’hui est  entièrement bâti sur le « moi » humain comme fin en soi. Toutes nos structures économiques, sociales, morales, religieuses constituent des encouragements tacites au «moi». Et combien, hélas, de spiritualismes et d’occultismes ne procèdent-ils pas de façon plus subtile au même encouragement !

Le processus de dissociation, ou d’éclatement du « moi » n’est pas contraire aux lois de la nature.

Il suffit de transposer sur le plan psychologique l’exemple de la graine déjà évoqué par Saint Paul.

Si une graine veut remplir sa mission de graine et répondre pleinement à ce que la nature est en droit d’attendre d’elle, il faut qu’elle meure à sa propre vie de graine. II faut qu’elle brise la coque protectrice qui lui conférait un caractère provisoirement individuel, immobile et permanent.

Il faut qu’elle s’ouvre à la Vie, qui, par la destruction de ses limites, fera jaillir le germe prometteur d’une existence nouvelle.

Méditons à cette pensée de Suarès (Comédie psychologique p. 362) :

« Il faut se jeter dans le Présent pour y mourir en tant que « moi ». Le Présent est la bonne terre, le sol fécond, ou le « moi », comme le grain des moissons à venir, doit se laisser détruire et emporter. Et de même que si le grain ne meurt, il demeure solitaire, puis se dessèche et devient aussi stérile qu’une pierre, si le « moi » ne veut mourir, il s’oppose à la naissance de l’Humain. Si les « moi » ne veulent mourir, la Terre sera stérilisée, la vie sera vaincue, car la misérable race « sous-humaine » s’exterminera de ses mains stupides. Mais si les « moi » veulent mourir, ils entraineront dans leur mort toutes les œuvres néfastes qu’ils ont accumulées pendant des millénaires et dans cette aurore, la Terre enfin rénovée verra surgir son fruit magnifique : l’Homme véritable. »

Ram LINSSEN.