Jean-Pierre Bayard : Les vierges noires


16 Jul 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 6. Novembre-Décembre 1960)

Au cours de vos vacances, dans quelque sanctuaire plus ou moins connu, en France, en Italie, en Espagne et même parfois en Allemagne, vous avez peut-être contemplé la statue majestueuse d’une vierge noire. Le guide a pu aussi vous dire que cette statuette, le plus souvent faite en bois et de petite dimension (entre 0 m 30 et 0 m 90), faisait l’objet d’un pèlerinage fort important et d’une dévotion toute particulière.

Si vous regardez la position du sanctuaire qui conserve cette madone, vous remarquerez que le temple se trouve souvent établi sur une hauteur autrefois entourée d’un bois ; de nos jours, les forêts ne sont plus visibles, mais certaines survivent comme à Notre-Dame d’Ay, près d’Annonay ; la vierge est placée dans la crypte, l’endroit le plus mystérieux et le plus retiré ; près d’elle se trouve un puits. Ces lois générales peuvent être altérées au cours des ans. Parfois, la statue a été retirée de son lieu humide pour être replacée dans le chœur, à l’adoration plus directe des fidèles. C’est le cas de la Vierge Noire de Montserrat, en Espagne, située sur ce pic dénudé chanté par Wagner. Si, au Puy, à Rocamadour, à Marseille, la vierge est restée sur un roc élevé, d’autres vierges ont été déplacées et ramenées dans des églises plus prospères, sans tenir compte de leur situation géodésique. Le puits, qui contient l’eau purificatrice qui isole au même titre que la forêt et met en marge de l’action, a été lui-même comblé, et parfois sa trace ne figure que dans des livres anciens.

La robe de la vierge affecte la forme d’un triangle qui s’évase jusqu’aux pieds ; des ceps de vigne, des épis de blé, des plantes allégoriques, symboles agraires du renouveau, décorent parfois la robe. Les mains de ces vierges, parfois fort grandes, font songer à celles des dieux qui figurent dans les dessins rupestres. Le costume de la vierge peut être sculpté en même temps que le visage, ou être surajouté. Beaucoup de vierges sont voilées ; à Tournus, le visage est complètement entouré par des replis circulaires. Lorsqu’il y a une couronne, elle indique sa royauté. Les plis sont lourds et épais ; ce n’est que plus tard que le vêtement dessinera la grâce de la femme. L’Enfant porte une robe, dont l’encolure a une ouverture évasée ; plus tardivement, il est nu (Tournai). Jésus est souvent assis sur la jambe gauche de la Vierge, mais parfois il est placé juste au centre. Car, si Marie est le Trône de la Sagesse, ses genoux doivent servir de siège, d’autel, au Christ enseignant. La Vierge, fort souvent assise, sert de reliquaire ; sa figure est sérieuse, pleine de dignité ; l’enfant, déjà grand, est posé parallèlement à l’axe du corps maternel ; ces statues sont donc toujours frontales.

Plus tard, ces vierges, ainsi que leurs enfants, furent habillés : mais ce ne sont là que des parures somptueuses offertes pour certaines cérémonies, la sculpture ayant été exécutée pour être vue sans voiles. Quelques vierges ont été revêtues de plaques d’argent, comme celles de Rocamadour, Orcival, Tournus.

Ces grandes lignes exposées, nous pouvons nous demander à quoi correspond le noircissement de la Vierge. Des auteurs ont écrit que seule la qualité du bois (cèdre ou ébène) — parfois celle de la pierre — en était la raison. Nous pouvons répondre facilement que seuls le visage et les mains se détachent en noir sur une robe plus claire ; l’effet est donc bien voulu, ce qui nous est d’ailleurs confirmé par le fait que souvent ces parties de l’être ont été peintes, ce qui implique que la coloration est recherchée volontairement. On a aussi voulu y voir l’imitation d’une matière que l’on remplaçait : un statuaire régional aurait recopié une œuvre de bronze fort ancienne, et aurait voulu redonner le poli du métal ; mais la patine de bronze n’est pas de couleur noire, mais verte ; par ailleurs, il semble bien que les vierges en bronze aient été fort rares et non d’un emploi courant. Cette coloration indique par elle-même un caractère particulier, et cette puissance de la sainteté est mise en évidence par les pèlerinages fort nombreux qui se déroulent autour du culte de ces vierges si étonnantes, puisque nous sommes de race blanche et que tout, dans l’adoration de Marie, conduit à l’idée de blancheur, de Lumière.

Les Saintes Ecritures donnent peu de renseignements sur la Mère de Jésus, celle-ci n’ayant qu’un rôle fort épisodique ; pour les Ecritures, comme pour l’Islam, l’enseignement est masculin ; ce n’est que plus tard que le culte de la Vierge s’est étendu et l’iconographie chrétienne dépasse alors la connaissance de base ; dans le Cantique des Cantiques (1, 5, 6 ; IV, 3, 4 ; VII, 4), nous lisons :

« Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem,

Comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon.

Ne prenez pas garde à mon teint noir,

C’est le Soleil qui m’a brûlée. »

Cédar était une population nomade du Nord de l’Arabie et leurs tentes, comme celle des Bédouins, étaient noires, étant faites en poil de chèvre.

On compare par ailleurs la couleur de Marie à celle du froment et les auteurs du Ve siècle pensent que Marie a vraisemblablement le type de Palestine ; Marie n’est donc pas de couleur noire.

Les vierges noires ne représentent d’ailleurs pas la race nègre ; le visage est allongé et principalement l’ovale est sensible en Espagne ; les cheveux sont lisses et non crêpés ; la bouche est finement marquée, sans lèvres charnues ; le nez est rectiligne et fin. C’est donc le visage d’une femme blanche peint en noir pour une cause inconnue. Ce fait est d’autant plus troublant qu’au moyen-âge un être diabolique se désigne sous le nom d’éthiopien ou de noir, et durant le même temps le pèlerinage de la vierge noire jouit d’une très grande faveur. Nous sommes en présence de la cristallisation d’un sentiment de toute éternité ; les plus anciennes religions ont chanté la grâce de la femme, cette mère féconde, éternellement jeune parce que régénérée à chaque instant. Le temple païen a consacré cette image qui répond à la profonde aspiration de l’homme et la vénération de la vierge fait partie d’un culte fort ancien et fort complexe ; elle est la mère éternelle, la mère suprême, la déesse qui est à l’origine, substance passive de Dieu, esprit vital. L’église catholique n’a pris qu’une forme de ce féminin supérieur que nous retrouvons dans Mayâ, Astar, Isis, la Kouan-Yin asiatique ; la forme tantrique de la doctrine hindoue a fait une large place à prakriti, la substance indifférenciée.

Toutes ces déesses représentent la Terre-Mère, fécondatrice qui reste chaste, matrice d’où procèdent toutes choses et à laquelle toutes choses retournent. Déméter, Cérès, siègent dans une grotte ; l’Annonciation se fait dans les mêmes conditions et la visite de l’Ange Gabriel développe les facultés supérieures de Marie, Eve régénérée. Nous abordons la symbolique de la grotte sacrée, antre des mystères, dont la forme même évoque l’image de l’œuf primordial d’où la substance androgyne est née. C’est le lieu où se condensent les forces telluriques et l’union des deux grands vases cosmiques engendre un état régénéré ; cette première initiation donne accès au vrai monde souterrain. La vierge noire réside donc dans le temple souterrain édifié dans la grotte, en souvenir de la descente aux enfers ; le postulant peut prendre contact avec les forces de la terre et il se replace dans son milieu originel, provoquant ainsi sa régénération.

Pour bien admettre que le culte de la Vierge Noire médiévale provient d’un message plus ancien — celui de toutes ces déesses et celui de l’adoration de la Vierge Isis —, il faut interroger nos sanctuaires. Les vierges noires sont extrêmement nombreuses en France (environ 150 statuettes), situées principalement dans le Centre et en Provence. Analysons la mystérieuse figure de la servante des Maries, Sara, conservée dans l’église fortifiée des Saintes-Maries-de-la-Mer. Les pèlerinages actuels, avec la veillée des gitans dans la crypte, sont la survivance d’un rite primitif. Parce que ce village est resté longtemps en dehors de tout courant de circulation, les rites sont restés beaucoup plus purs ; la statuette n’est pas devenue celle de la Vierge Marie, mais elle est restée la patronne des Bohémiens. D’après leurs commentaires, ce culte existait avant celui qui fut instauré par la venue des Saintes Maries ; avec le puits miraculeux, la crypte où s’effectue l’élection de la reine des caraques, nous sommes en présence d’une tradition païenne qui peut nous mettre sur la voie.

Lorsque le Roi René, suivant un écho populaire, fait pratiquer des fouilles en 1448, le souvenir d’une triade de déesses-Mères indigènes, séjournant près de la source, est encore bien vivant. C’est donc une tradition bardique. D’après Saillans, jusqu’à une date récente, une grosse pierre de la crypte fournissait aux pèlerins une poudre qu’ils mêlaient à l’eau du puits et qui guérissait les maux d’yeux ou rendait les femmes fécondes. Cette pierre se nommait « L’oreiller des Saintes », et c’est nous faire songer à la pierre qui servit d’oreiller à Jacob, cette pierre qu’il éleva à l’emplacement de la cité Luz, qui devait prendre le nom de Beth-Eil. Cette pierre, demeure de Dieu, contient le principe actif et par là-même elle est fécondante ; c’est un des aspects de la pierre levée, le béthyle. On porte les deux saintes de l’église à la mer dans une même barque, que l’on met à l’eau, tandis que le prêtre la bénit avec un bras reliquaire en argent. Or, Isis Pélagia était promenée sur un vaisseau, devant lequel on portait en procession une main gauche ouverte, symbole de justice. La noire Sara est donc l’héritière des Grandes Déesses, et Marie, qui a dû céder ici la place aux Saintes, n’a pu détrôner ici la déesse noire qui est restée païenne. Cette anomalie extrêmement curieuse nous permet de mieux comprendre la naissance du culte de la Vierge Noire.

Si nous cherchons dans l’histoire des religions, nous nous apercevons que les vierges noires ont existé dans toutes les parties du monde ; ces déesses adorées durant toute l’antiquité ne peuvent être toutes énumérées, mais nous citerons Isis, Cybèle, Minerve, Athéna ; nous trouvons encore des Diane et Vénus noires ; après Kali, la Mahadevi dravidienne retrouvée dans les fouilles sur les bords de l’Indus, apparaît noire comme la Déméter noire de Phigalie en Arcadie.

Or, Isis était adorée en Gaule ; une statuette siégeait à Saint-Germain-des-Prés, à Paris ; l’Abbé Briçonnet la fit détruire en 1514. Une autre statuette de 0 m 43, représentant Isis, logeait dans l’Eglise Saint-Etienne de Metz, une autre encore en l’Eglise Saint-Etienne de Lyon. L’Eglise de Pennes, dans les Bouches-du-Rhône, a conservé jusqu’en 1610, un bas-relief représentant Cybèle, adorée sous la forme d’une pierre noire tombée du ciel. Mais des statues égyptiennes ont été retrouvées dans des Sanctuaires à Clermont-Ferrand, à Nuits en Côte-d’Or. Qu’en déduire ?

Isis a sans doute pris la place d’une vierge inconnue ; puis le culte de Marie s’est installé dans le même lieu. Le catholicisme a développé son rituel à partir de croyances païennes qui ne pouvaient être abolies. La virginité est un état sublime et saint, mais pour que l’enfant possède toutes les qualités de la mère, il faut que cette dernière naisse elle-même d’une mère sans tache ; ce thème de l’Immaculée Conception se retrouve chez la Mâyà Addha-Nari (Inde) ; Isis (Egypte) ; Myriam Astaroth (Hébreu) ; Marie (Chrétien) et ainsi naissent Krishna Horus ou Jésus.

La déesse vierge reste féconde ; la statue représente souvent de nombreuses mamelles et le lait de la Vierge apparaît souvent dans les légendes. Isis, Marie, allaitaient leurs enfants. Mais parfois la vierge est sans enfant ; seul, son ventre indique une maternité proche : c’est alors la forme druidique par excellence.

Ainsi, l’église catholique, d’abord hostile à toute conversion d’images païennes, pratique une politique de tolérance parce qu’elle se heurte à une résistance passive. Le même phénomène se produit avec éclat dans le cas des feux de la Saint-Jean, feux païens que l’on veut abolir et qui sont ensuite christianisés au profit du plus fidèle des apôtres. Mais, avant de bénir ces sanctuaires païens, avant de convertir l’idole noire en une Vierge Marie, combien y a-t-il eu de statues brûlées ! Une longue liste a été établie, mais bien incomplète ; car de même que nos menhirs ont été arrachés, les statues païennes ont été lapidées. Nous sommes en présence de quelques survivantes, presque toutes retrouvées miraculeusement : dans un buisson, en retournant un champ. Remarquons que la légende indique que ces statues sortent de terre ; leur authenticité peut être mise en doute, mais des écrits nous prouvent que souvent une autre œuvre existait antérieurement ; il n’est pas utile, dans une recherche symbolique, de vouloir démontrer la date certaine d’une statue ; la tradition orale est plus importante, puisqu’elle prouve la représentation d’une divinité populaire.

Il faut enfin noter que l’emplacement des vierges noires (Bretagne, Espagne, Toulouse) coïncide soit avec les lieux où l’on recherche le Saint-Graal, soit avec la patrie des cathares, soit avec les grandes écoles monastiques (Orléans, Ferrières, Chartres, Montpellier). Les routes commerciales — dont celle de l’étain — suivent ce tracé, car on commerce et on prie.

La vierge noire semble avoir influencé l’art celte qui, avec son étonnant sentiment plastique de synthèse, transgresse le fini pour évoquer le primordial ; il représente la féminité et la divinise. Mais, en réalité, la Vierge est de toute éternité, elle est orientale, grecque, romaine, gauloise ; mais aussi déité ancestrale de la fécondité, elle est la matière élémentaire, la racine ; cristallisant une espérance millénaire, on la nomme la Mère ; ce féminin supérieur, inclus dans l’Adam androgyne, est la substance passive, la sensibilité volitive. Cette conscience de l’être, nous la retrouvons dans les formes tantriques, kabbalistiques, gnostiques.

Sans approfondir le caractère de passivité de la Vierge Eternelle, il faut considérer ici Dieu comme Acte Universel, Verbe éternel. Pour que l’activité de cet esprit incréé puisse être féconde, pour qu’elle puisse produire la création, il fallait que Dieu exerce sa puissance sur un objet, une passivité. Cette création est donc aussi pure que Dieu et est la substance étrangère à Dieu, tout en émanant de lui. Elle est ainsi en quelque sorte l’épouse de Dieu, celle que tous les peuples ont nommé l’Eternel Féminin, l’âme du monde, et elle est vénérée comme Vierge. Cette créature primitive et pure a été considérée comme la substance de l’Universalité des choses, car si elle est passive devant l’être incréé, elle est active pour l’être créé. Pour nous, elle est activité permanente, source de vie.

Par analogie, l’Adam de Moïse est formé directement de la Terre ; mais lorsque la femme Aischa ou Eve reçoit l’existence, elle est tirée de la substance même de l’homme, le principe masculin. Cette compagne, égale de l’homme, reste cependant dans un état d’infériorité. Dans les Cieux, la Vierge, épouse de la divinité, ne peut devenir son égale ; les kabbalistes la nomment la Nature Naturante. Elle est supérieure à tout, sauf à Dieu lui-même. Rien ne peut se faire sans elle. Génératrice de toutes choses, cet élément vierge et fécondateur produit la cohésion et détermine toutes les phases évolutives des substances. La Vierge féconde les semences au cœur de la terre ; elle préside à la germination et les mystères cosmiques se développent en son sein. Nous parvenons à la notion de la Mère supérieure régnant sur la profondeur.

Mais cette créature immaculée, médiatrice entre le Père et l’homme porte la couleur bleue de l’onde ; elle est nommée Maris Stella, l’Astre des Mers. Dans la Genèse, il est écrit que l’Esprit reposait au sein des Eaux ; c’est ainsi trouver la similitude entre la Vierge et les Eaux, puisque dans chaque cas l’Esprit-Saint préside à l’acte suprême en se reposant sur la Créature immaculée, la Vierge ou les Eaux.

Lorsque les alchimistes parlent de l’eau mercurielle, il faut penser au principe des choses. L’eau devient ainsi le fluide véhiculeur de toute vie, c’est donc un principe féminin immaculé puisqu’encore infécondé ; l’eau est cependant la mère universelle. Toutes les religions reposent sur cet arcane, et les légendes rapportent de nombreuses naissances miraculeuses parce qu’une Vierge s’est baignée dans une eau volitive. D’après Moïse, les Eaux existaient avant que se forme la volonté verbale de Dieu ; et ainsi tous les philosophes ont admis que toutes choses ont été formées à partir de l’Eau. C’est pourquoi les forces génératrices ont été assimilées aux ondes, et le baptême emploie l’Eau puisque la vie est née dans cet élément. Le Président d’Espagnet dit : « L’Eau est la menstrue de la nature ». Sur l’autel chrétien, l’eau se mêle au vin dans la consécration comme le fait remarquer Tertullien. Et par l’eau du bénitier nous nous purifions avant d’aborder le Feu qui brille sur l’autel, ce Feu qui représente la divinité.

Ainsi, les Eaux primordiales sont le véhicule de la pensée de Dieu et comme l’athanor elles contiennent la vie, mais restent pures et incorruptibles. Je ne puis commenter toutes les pensées des philosophies, mais nous pouvons dès maintenant retenir l’équivalence entre les Eaux et Marie ; le Christ, le poisson, réside ainsi au sein de la Mère.

C’est pour cette raison que de nombreux sanctuaires possèdent leur source ; c’est l’eau qui provient de la caverne, du lieu solitaire et pur. Nous trouverons ainsi l’explication de l’eau miraculeuse, cette eau qui nous permet de nous retremper dans notre état initial, cette eau qui guérit sous l’invocation de Marie. Comment ne pas songer à Notre-Dame de l’Epine, près de Châlons, à son fabuleux pèlerinage qui, à l’origine, devait prier une Vierge Noire. Nous avons bien d’autres exemples de la dévotion à la grande médiatrice ; et c’est Lourdes qui reçoit l’eau de Luz, cette cité où les Templiers s’étaient installés, Luz dont le nom prestigieux se rattache à la tradition du béthyle et peut-être de Bethléem, puisque Luz est encore la ville souterraine, le centre de l’immortalité.

Retenons que l’Eau du puits est la manifestation extérieure du principe féminin et tâchons maintenant d’approfondir le sens de la couleur noire de la vierge.

On a voulu voir dans le noir le monde du mal, la négation d’un univers : ce serait la teinte de l’erreur et du néant. Mais une couleur ne peut valoir par elle-même ; elle ne vit qu’au contact d’une autre lumière. Et la représentation noire d’Osiris, dieu suprême égyptien, n’était révélée qu’au stade de la plus haute initiation, sans doute comme le symbole hermétique de la terre primitive. Comment autrement comprendre ce culte de la pierre noire de la Mecque adorée dans la Kaabah ? C’est retrouver la pensée alchimique du moyen-âge avec le stade d’une des trois couleurs qui aboutit au rouge. Le noir n’est donc pas, à un certain degré, l’emblème du mal, mais plus certainement celui d’une science secrète.

Nous avons donc ici la couleur du commencement du Grand Œuvre alchimique et la vierge noire reflète la lumière minérale que l’on trouve sous terre ; niais elle est aussi la matière sur laquelle doit travailler l’alchimiste. Cette racine, principe et commencement de tout, n’est autre que la pierre brute du Grand Art, symbole hermétique de la terre primitive. Nous retrouvons dans cette conception le culte chtonien du feu pétrifié dans la roche, culte de la vierge noire dans l’hermétisme rosicrucien où il faut descendre dans la terre pour être régénéré.

La Vierge Noire porte ainsi la lumière du Monde, et la terre rendue féconde par le feu intérieur devient l’immaculée conception ; au désir non manifesté, à la passivité universelle succède la naissance miraculeuse. Osiris, Krishna, sont des dieux noirs ; un Christ noir trône dans la cathédrale de Saint-Flour, exemple unique en France. Mais nous connaissons le célèbre Christ noir de Lucques tant adoré au XVe siècle ; c’est encore le Christ de Würzburg. Ce sont les époux de la vie universelle. Le noir, avec la Trimourti cosmogonique, représente la matière — terre primordiale —. Si nous envisagions le symbolisme de cette couleur dans le sacrifice des animaux noirs, dans le Sabbat, dans le Rig-Veda avec les chevaux noirs, nous serions amenés à considérer la divinité souterraine, la matière primordiale, l’élément terre. Le noir devient ainsi le degré qui précède la régénération. Portal pense que le noir est consacré aux dieux parce que « ces divinités bienfaisantes descendent dans le royaume des ténèbres pour ramener à elles les hommes qui se régénèrent ». Si en Chine le noir est l’emblème de la souveraineté, il est la couleur de la délivrance, la terminaison d’un cycle.

Mais il existe encore un autre fait troublant. Le dieu mexicain Tezcatlipoca se présente sous l’apparence d’une pierre noire dont le nombril est un joyau vert. Or, à Marseille, la Vierge Noire de la crypte de l’Eglise Saint-Victor, cette très belle statuette de 78 centimètres de hauteur, porte une robe verte ; Jésus est vêtu en noir ; des cierges de cire verte les entourent et le jour de la Chandeleur — la grande fête celtique du 2 février — l’image souterraine est solennellement exposée, tandis que les pèlerins ont encore des cierges de cire de couleur verte. Même dévotion pour la Vierge Noire de Murat, Notre-Dame des Oliviers, dont la lampe n’est alimentée que d’huile d’olive. Le jour de sa fête, à la Chandeleur, transportée par des bouchers, elle est habillée de vert, les enfants qui lui sont voués sont vêtus de vert et ses chanoines portent le camail à liseré vert.

Or, Isis, Cybèle, portaient aussi des manteaux verts et cette correspondance avec la tradition orientale est bien curieuse. Osiris, pour juger les âmes, était un dieu noir ; mais lorsqu’il accueillait l’adepte et présidait aux renaissances, il était vert. Cette renaissance symbolique et initiatique est restée vaguement présente de nos jours : un dicton dit que le vert est la couleur de l’espérance. Or le Graal est taillé dans une émeraude tombée du front de Lucifer et d’après l’Apocalypse le vert est la couleur de la création, puisque l’Eternel apparaît au centre d’un arc-en-ciel vert ; de même Vichnou séjourne dans la troisième sphère ; la zone centrale de la trimourti terrestre est verte, comme l’élément eau. La Vénus verte est née au sein des eaux primitives et de l’écume de mer ; ce vert de la naissance du printemps, et de la sainteté, est adopté par Mahomet qui porte un manteau vert. Je ne veux pas évoquer ici tout ce que peut représenter la couleur verte, mais n’oublions pas qu’avec Leadbeater, dans la théorie des chakras, le rayon vert inonde l’abdomen et se concentre au plexus solaire, tandis que dans le, langage des pierres, l’émeraude a des vertus miraculeuses de guérison et elle donne l’espérance. Le vert est présent dans toutes les religions, mais reste très employé chez les arabes, le Coran en a fait le symbole de l’initiation ; l’Ovate, deuxième grade du Druidisme, porte la robe verte, tout comme Elie ; le blanc et le vert restent les couleurs de l’islamisme, et vert, blanc, rouge sont les trois couleurs de Béatrice, puis celles de l’Italie ; elles sont celles du compagnonnage et des hauts-grades de la Franc-Maçonnerie. Dans l’enseignement des Séphiroth ou numération des aspects divins, Malkuth se manifeste en vert comme substance éternelle et créatrice. Les expériences de Laville et de Coanda démontrent scientifiquement que la vie se déclenche dans l’eau et sa première forme a l’apparence d’une algue verte. Gustave Meyrink a écrit un étrange roman initiatique, Le Visage Vert ; Goethe nous a livré le Serpent Vert et nous trouvons dans de nombreux contes un empereur vert, tandis que l’académicien immortel se vêt en vert. Mais tous ces rayons verts servent de voile au « vitriol » des philosophes où le lion vert suscite l’enthousiasme de Khunrath ; et les îles tant convoitées, résidences du dieu solaire ou du centre suprême, sont aussi vertes.

Dernièrement, j’ai été frappé par un rapport d’astronomes. Lors des éclipses totales du soleil les savants ont remarqué une lumière spéciale provenant d’un foyer situé en dehors du soleil ; l’analyse spectrale de cette lumière a été faite par Huggins qui a reconnu une raie verte non définie. Or, j’ai écrit dans « Le Feu » que les Alchimistes assuraient de source traditionnelle que le soleil était un astre froid aux rayons obscurs. Le Rig-Veda, Sainte Hildegarde, parlent de cet astre noir : la chaleur et la lumière proviendraient du choc des vibrations contre les molécules gazeuses de l’atmosphère terrestre ; un ingénieur terrestre conclut que la lumière terrestre provient de l’illumination électromagnétique de l’ionosphère solaire. Le soleil serait un astre glacé de nature ferromagnétique, et il n’émettrait que des ondes électromagnétiques ; ce serait un phénomène d’ionisation. Il est également possible que l’on veuille parler de ce deuxième soleil, astre non visible, placé au second foyer de l’ellipse, opposé au soleil brillant que nous connaissons. Dans la pensée traditionnelle, lorsque notre soleil actuel disparaîtra, le second prendra vie et deviendra lumineux.

Par ailleurs, la connaissance scientifique nous apprend que la température superficielle du soleil est évaluée à 6.000° ; des savants comme H. Bethe et Carl Von Weizsäcker ont démontré en 1938 que le soleil recevait son énergie nucléaire par une suite de réactions   — le cycle de carbone — avec une transformation de l’hydrogène en hélium par action catalytique du carbone et de l’azote. On a calculé que le soleil consommait 800 millions de tonnes d’hydrogène en une seconde et qu’il lui faudrait environ 40 milliards d’années pour épuiser sa provision ; pour nous rassurer, disons tout de suite que le soleil ne brûlerait que depuis 3 milliards d’années. Ainsi l’énergie émise par le soleil serait due à la transformation incessante d’éléments chimiques, et non pas par un phénomène d’ionisation et d’ondes.

Je ne veux pas prendre position dans ce débat où deux thèmes s’affrontent, mais signaler uniquement un aspect traditionnel et surtout situer cette lumière coronale verte qui, au dire des savants, plonge celui qui la regarde dans le ravissement ; n’est-ce pas là, dans le Graal, Galaad penché sur l’émeraude mystérieuse, sur la Lumière du Christ ? C’est en réalité la contemplation intérieure. Or, dans l’hymne de l’isha Upanishad, nous retrouvons cette vision de la lumière coronale :

« O Soleil, partout présent, Fils du Seigneur de la création, commande à tes rayons, retire ta lumière. Ote le voile afin que je puisse voir sa Face. Sa Face, voilée par ton disque d’or. Car Celui qui est là, cet Etre-là, Il est moi-même. »

Nous retrouvons ainsi le dédoublement initiatique, la profonde pensée de Meyrinck qui écrivit Le Visage Vert et peut-être faudrait-il nous apesantir sur cette étrange onde tellurique supra-courte qui entoure la Grande Pyramide et qui appartiendrait au secteur du vert négatif. C’est alors venir vers la qualité intégrale de la lumière, cette lumière incarnée. Lumière de Dieu et le Verbe a dit : « Je suis la Lumière du Monde ». Ce rayon qui luit au milieu des immensités a été considéré comme la Matière lors de l’élaboration de la pierre philosophale. Si Béatrice porte un voile blanc, un manteau vert et si sa robe a l’aspect de la flamme, nous avons là les vêtements de la Lumière.

Cette correspondance entre cette Lumière et les dieux noirs habillés de vert, bien qu’elle me soit personnelle, devait être évoquée, car c’est relier le monde souterrain à la force cosmique.

Nous devrons retenir que les Vierges noires représentent une forme de l’initiation : par leur situation souterraine, près d’une grotte symbole de la vie qui sort de la terre, près du bois sacré entourant un tertre, elles figurent la divinité souterraine supérieure, la Mère, en laquelle naissent et renaissent toutes les forces, toutes les énergies. Il faudrait définir ces arbres qui font communiquer deux mondes, qui mettent en relation la terre et le ciel ; il faudrait parler de ce monde druidique, de ce tertre, du chêne sacré ; mais retenons déjà que la Vierge Noire figure la caverne, l’œuf du monde, la terre féconde, la nuit tellurique d’où toute chose est issue, car il faut mourir à une vie pour renaître régénéré dans une autre existence. Cette vierge qui enfante illustre l’éternel féminin, le grand principe créateur, la Déesse-Mère ; cette dévotion est encore présente dans la cayenne du Compagnonnage. La Vierge Noire porte la lumière du Monde et la terre rendue féconde par le feu intérieur devient l’Immaculée Conception. Au désir non manifesté succède la naissance miraculeuse.

Ainsi, la force latente descend dans les profondeurs de l’inertie, dans la matière — terre primordiale avec la puissance plutonienne —. Plus tard, ce signe du baptême supérieur — le noir —, devient la couleur du deuil, de la mort charnelle ; c’est que le symbole spirituel s’occulte. Dans cet aspect de la régénérescence, le vert inonde la troisième sphère céleste, et cet étrange rayon vert qui s’apparente à l’eau de la source, à l’eau du chaos, provient aussi de l’astre de vie.

La Vierge Noire, étudiée ici sous la forme de sa très haute portée symbolique, prouve que toutes les religions sont issues d’un culte commun, que nous sommes en présence d’un principe créateur ; nous sommes devant la puissance de l’éternel féminin et cet agent de forces magiques régit les centres initiatiques, les temples ultra-secrets, car son pouvoir de déesse souterraine commande la vie.

Jean-Pierre BAYARD


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