Dominique Casterman : Les visages de l’émotion


31 May 2018

(Chapitre 4 du livre L’envers de la raison 1989)

(Des sentiments aux émotions vers la pensée)

Dans ses grandes lignes, l’émotion est un mouvement de l’organisme face à une situation déterminée à laquelle s’associe une représentation mentale conjuguée avec l’instinct de survie.

« De la conjonction de l’instinct avec une représentation adéquate naît l’émotion… »

« … De la perception éveillant l’instinct la grande émotion était née. Inversement, l’instinct aiguisé suscite la représentation et, par là, l’émotion… »

« … La face psychique de l’émotion (le désir, l’aversion, la colère, la peur…) appartient à l’animal comme à l’homme, mais l’énorme développement de l’écorce cérébrale ayant, chez ce dernier ouvert à l’intelligence des voies nouvelles, les rapports entre l’affectivité et le psychisme y revêtent de ce fait une complication extrême, créant en particulier des émotions fines, sentimentales, esthétiques, morales… qui restent fermées à l’animal. » (Dr. Jeandidier)

Nous pouvons distinguer les émotions étudiées traditionnellement par les psychologues et neurologues qui tendent à susciter un comportement agressif ou défensif ; et celles retenant moins l’attention, parce que parfois considérées comme des pseudo-émotions, qui apaisent l’organisme dans un sentiment de bien-être holistique. La première catégorie d’émotions, celle qui active l’organisme (le désir, la peur, la colère…), se met au service de l’affirmation de soi et est accompagnée d’états affectifs de tonalité pénible ou agréable selon que la situation tourne (ou pas) à notre avantage. Dans cette situation, l’individu protège et affirme sa particularité propre dans la proclamation de soi qui est l’expression dynamique de son existence en tant que tout relativement autonome.

La deuxième catégorie d’émotions, celle qui apaise l’organisme exprime l’expérience de la transcendance, voire de l’auto-transcendance ou le ‘‘moi’’ est comme absorbé par une autre dimension. Ces états d’âme se rencontrent parfois dans la contemplation d’un beau paysage, dans l’écoute d’une symphonie, dans la pratique de la méditation.

Laissons de côté (c’est un euphémisme) les attitudes fanatiques religieuses, idéologiques, nationalistes, etc., qui encouragent le ‘‘moi’’ à s’identifier à un autre ‘‘moi collectif’’ possédant des caractères d’isolement, d’égoïsme et de violence sous couvert d’une collectivité tyrannique. Le fanatique ne transcende pas les limites du ‘‘moi’’ entité séparée ; il peut donner sa vie (ou prendre la vie des autres) au nom d’une idéologie à travers laquelle son ‘‘moi’’ désorienté trouve sa raison d’être.

Revenons à ce qui nous intéresse ici, c’est-à-dire un lien d’appartenance avec une expérience transcendante où les limites de l’ego s’évaporent momentanément. Dans cette situation, l’individu manifeste sa tendance innée à l’intégration vécue comme un désir de participation avec une totalité qui l’englobe, un sentiment d’oubli de sa condition limitée en tant que ‘‘moi’’ distinct. Il ne cherche plus à s’identifier à une défense protectrice puisqu’il a provisoirement le sentiment d’appartenir à la totalité de l’univers.

Nous pouvons encore indiquer une troisième catégorie d’émotions, celle qui constitue une combinaison complémentaire des deux précédentes. L’exemple le plus significatif peut être observé dans l’émotion appelée ‘‘amour’’ qui contient une tendance à l’affirmation de soi et à la transcendance sous forme d’identification avec l’être aimé. La personne amoureuse est comme habitée par un sentiment tacite de bien être (même si la personne aimée est éloignée) car son ‘‘moi’’ est transporté inconsciemment au-delà de lui-même et fait l’expérience d’un lien expansif. Il serait faux de penser que la catégorie des émotions représentant l’affirmation de soi, et que la catégorie des émotions représentant l’auto-transcendance soient des catégories d’émotions spécifiques. Ces deux catégories sont plutôt des tendances qui entrent dans la composition de toutes les émotions et en modifient la spécificité selon que l’une ou l’autre domine.

« …Chaque holon [1] tend à préserver et affirmer son système particulier d’activité. Cette tendance à l’affirmation de soi est une caractéristique fondamentale et universelle des holons qui se manifestent à tous les niveaux de la hiérarchie sociale et de toute hiérarchie. »

« Au niveau de l’individu un certain degré d’affirmation de soi – ambition, initiative, esprit de compétition est indispensable dans une société dynamique. En même temps l’individu dépend de son groupe social, auquel il doit s’intégrer. S’il est bien adapté, sa tendance à l’affirmation de soi et sa tendance contraire s’équilibreront à peu près… »

« … Un homme n’est pas une île. C’est un holon, une entité à tête de Janus qui, vers l’intérieur, se voit en totalité unique et autonome, et en parcelle dépendante quand il regarde à l’extérieur… »

« … Disons seulement ici que la tendance à l’affirmation de soi exprime la totalité du holon et que la tendance à l’intégration en exprime la partiellité. » (A. Koestler).

La conscience vécue d’une solidarité holistique du tout et des parties indique la présence de la Totalité cosmique Une comme Réalité ultime immanente et transcendante à toute manifestation phénoménale. « Se dressant contre la conviction commune, le sentiment commun, que l’individu possède une existence séparée, Krishnamurti ne cesse de répéter que cet individu n’a pas de réalité hors des relations qu’il soutient avec le milieu ou avec ses propres éléments constitutifs… »

« S’éloignant, du moins en apparence, des perspectives du cogito cartésien, il proclame obstinément : ‘‘Vous existez parce que vous êtes reliés’’. » (R. Fouéré).

Revenons aux différents visages de l’émotion. Contrairement à l’instinct qui est directement animé par des stimuli hormonaux et sensoriels, l’émotion s’anime chez l’animal (mammifère supérieur) et chez l’humain chaque fois qu’ils peuvent se représenter (via des images ou des récits) une situation et leurs propres sentiments et sensations internes, en les associant singulièrement avec l’instinct ad hoc. Ce processus d’association interfère avec l’existence propre de l’animal ou de l’humain en situation, avec leur volonté de vivre en général qui ne les distingue en rien de leurs congénères ; il constitue l’émotion elle-même accompagnée d’états affectifs de tonalité pénible ou agréable. Une multitude d’images ou de sentiments et de sensations mémorisés peuvent éveiller un caractère instinctif spécifique et une nouvelle collection de sentiments et de représentations du monde intérieur, c’est-à-dire des émotions extrêmement nuancées, voire carrément différentes d’un individu à l’autre.

L’instinct symbolise le ‘‘code fixe’’ déterminant de manière basique une part du comportement animal et aussi humain ; mais la stratégie mise en place pour orienter formellement un comportement procède des sentiments et des sensations mémorisés et associés à des images et des récits plus complexes en relation symbiotique avec les patterns instinctifs. L’émotion est née et avec elle la mémoire qui non seulement réinvente le passé, mais aussi anticipe le futur et crée tout un monde d’une infinie complexité où les perceptions des mondes intérieur et extérieur sont en relation symbiotique. L’objectif recherché par l’organisme, mais aussi par tous les éléments qui le composent (cellules, tissus, organes…), a un caractère fondamentalement homéostatique, c’est-à-dire un équilibre dynamique et constructif entre les perceptions internes (sensations, sentiments, émotions) et les perceptions externes associées aux images et aux récits qui, tant bien que mal, fondent les liens entre nos corps et le monde extérieur au sens large, ainsi qu’entre l’histoire (la mémoire) mouvante qui court sur l’axe du temps passé-présent-futur.

« La force qui pousse le marcheur en avant, c’est le ‘‘Trieb’’, l’impulsion, l’instinct (le mot étant entendu dans le sens large) ; c’est l’obscure et convergente volonté de vivre, dans l’individu et dans l’espèce, des innombrables cellules de l’organisme, traduite, à la lumière de la conscience, par la faim, la soif, l’appétit sexuel… »

« Si la multitude cellulaire s’en remet au pouvoir central, c’est-à-dire au cerveau, pour interpréter et satisfaire ses aspirations, elle se passe parfaitement par ailleurs de son intervention… » (Dr. Jeandidier).

La particularité unique de l’être humain procède du fait que les événements n’interfèrent pas seulement avec son organisme anonyme manifestant le vouloir exister en tant qu’être universel, mais aussi et en plus avec l’image qu’il a de lui-même en tant que distinct du reste de l’humanité. C’est ainsi que l’avis de Monsieur X, s’il contrarie l’image que nous avons de nous-mêmes, ou les idées auxquelles nous sommes fortement attachés, peut engendrer des sentiments et des émotions et des images et des pensées que nous pourrions éprouver si nous étions en face d’un danger réel. Chez l’humain, il n’est pas rare que le moi-image soit identifié au sentiment d’être et, dans ce cas, toute négation de l’entité séparée est ressentie comme une négation de l’être lui-même profilant à l’horizon le spectre de la mort. Du point de vue chronologique, homo sapiens s’identifie d’abord au corps, c’est-à-dire aux perceptions intérieures (sensations et sentiments) et construit progressivement un schéma corporel, c’est ce que nous avons déjà évoqué en parlant du moi organique. Il rencontre des conditions de toutes sortes, bien sûr biologiques et héréditaires, mais aussi familiales, sociales, culturelles, et en subit l’influence. Ces multiples spécificités tant intérieures qu’extérieures guident, par tâtonnements successifs, l’orientation que chacun donnera à sa vie et à sa personnalité. Spontanément, l’image corporelle va se projeter dans des situations correspondant aux intérêts propres à chacun. Le moi organique, via la projection, s’identifie à des représentations à travers lesquelles il s’aime en réalité lui-même. Dès cet instant, l’être humain n’est plus seulement un corps avec des sentiments et des perceptions, il a un corps, il a des sentiments, il a des perceptions. Nous assistons alors à la naissance du moi idéal que l’on sent comme étant réel parce qu’en son centre le moi organique, ce sentiment basique d’exister, y est solidement établi. Nous avons noté qu’au début de son développement, c’est par tâtonnements successifs que l’individu projetait son moi organique dans des situations extérieures puisque son moi idéal n’était encore que très faiblement structuré. Par la suite, le moi idéal se renforçant considérablement, des directions déterminées prennent assurance et remplacent les tâtonnements successifs. Le moi organique se projette alors habituellement dans une direction exclusive, celle que lui impose le moi idéal ou image de soi liée au sentiment d’être une entité séparée.

Je propose l’équation suivante : une connexion efficiente via les sentiments avec les processus du monde intérieur, c’est-à-dire les ressentis du corps – et la possibilité de les exprimer spontanément – est égale (=) à une diminution considérable de l’importance attribuée à un moi idéal qui serait, au fond, l’expédient nécessaire d’un développement intellectuel procédant d’une imagerie symbolique inhérente à la complexité du cerveau humain. La compréhension que cette imagerie symbolique – description intellectuelle du ressenti intérieur enrichi d’idées, d’images, d’émotions, stimulées elles-mêmes par le ressenti – est une traduction intellectuelle de sentiments enfouis dans les profondeurs du corps et est peut-être la source dynamique du processus créatif dans les arts, la poésie, les sciences, ou simplement la conscience d’être.

Je suggère le résumé suivant. Le corps est habité de sensations et de sentiments. Ceux-ci ont des caractères indiquant des puissances attractives ou répulsives selon que les sensations et les sentiments sont favorables ou délétères à notre bien-être. Les perceptions extérieures et les récits verbaux qui les accompagnent sont connectés au monde intérieur (sensations et sentiments pouvant eux aussi s’intégrer dans des récits verbaux), le tout se suscitant mutuellement. Les émotions (désir, peur, colère, amour…) mettent en mouvement la partie motrice du corps afin d’agir sur l’environnement. Les émotions seraient les liens entre le ‘‘monde intérieur primaire’’ (cellulaire, viscéral enveloppé dans notre sac de peau), source des sensations/sentiments, et le ‘‘monde extérieur’’, via l’appareil squelettique et musculaire ainsi que le mental-cerveau qui les (émotions) actualisent dans l’agir (lutte, fuite, inhibition…) et dans les pensées. Soyons bien conscients que ces différentes entités ne sont nullement séparées, elles s’intègrent de manière holistique dans l’unité du corps-esprit.

L’homme particulier, vous et moi, émerge de l’homme primordial, universel, commun à tous ; celui-ci plonge ses racines dans la nature animale, dans le monde cellulaire, dans la chimie organique, dans les particules élémentaires ; tout cela s’intègre dans l’ensemble de la nature, dans ce qu’on pourrait appeler l’évolution cosmique ou l’histoire de l’univers et de la vie. Au plus profond d’elle-même, à la Source informelle de l’énergie, la Conscience embrasse tout l’univers et n’est plus qu’univers.

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1 Le terme ‘‘holon’’ a été créé par Koestler pour symboliser les membres d’une hiérarchie qui ont, comme le dieu Janus, deux faces qui regardent en sens opposés, l’une tournée vers le niveau inférieur est celle d’un tout autonome, l’autre tournée vers le haut est celle d’une partie subordonnée.