L’ésotérisme décrypté entretien avec Raymond Abellio


03 Sep 2015

(Extrait de la revue Autrement : La science et ses doubles. No 82. Septembre 1986)

Je vous laisse le soin de vous présenter aux lecteurs…

Raymond Abellio. – Je vais avoir soixante-dix-huit ans. Ancien poly­technicien, ancien ingénieur des ponts et chaussées, j’ai d’abord été, en politique, un militant révo­lutionnaire. Une action complexe qui m’a valu certains ennuis. Mais je n’ai jamais cessé de m’intéresser à la philosophie. Au début des années 40, j’ai rencontré un homme qui fut en quelque sorte mon maître spirituel car il m’a tiré hors de la politique et amené à l’ésotérisme. Pour éclairer ce der­nier et sortir de tout dogmatisme, je me suis ensuite consacré à l’étude de la phénoménologie transcendantale de Husserl qui exige d’être, comme l’ésotérisme, une expérience vécue de l’intérieur et appelle une conversion.

Qu’est-ce qui distingue, selon vous, l’esprit scientifique de la connaissance initiatique ?

La science classique s’enferme dans des systèmes clos. Elle part du bas. Au contraire, la connais­sance initiatique construit la mai­son en commençant par le toit. Elle procède d’un principe global qui est celui de l’interdépendance universelle. Mais les fondements de la science classique sont actuel­lement bouleversés. C’est à ce nou­vel esprit scientifique en forma­tion qu’il faut aujourd’hui confron­ter l’ésotérisme.

Quelles peuvent être alors les évolu­tions respectives de l’esprit scientifique et de la connaissance initiatique ?

On ne saurait parler d’évolution en ce qui concerne la connaissance initiatique, qui procède de princi­pes métaphysiques intemporels. Reste que ces principes ont fait l’objet, au cours des siècles, de commentaires parfois discutables résultant des présupposés philoso­phiques du moment. Reste aussi que le contenu ineffable de cette connaissance nous est transmis sous la forme d’idéogrammes, de symboles, de mythes ou par des textes occultés dont il faut trouver la clé en vue d’une formulation qui satisfasse aux exigences de la conscience moderne. C’est un gigantesque travail d’épuration, de dévoilement, d’élucidation, qui res­sortit à ce qu’on peut appeler une rationalité transcendantale mais qui se fonde sur un donné indépen­dant du temps. La science, au con­traire est cumulative, elle s’ouvre à des champs de plus en plus inté­grants ; par exemple de la physi­que de Newton à celle d’Einstein, ou de la géométrie euclidienne aux nouvelles géométries. Aujourd’hui, cette accumulation quantitative s’accompagne brusquement d’un saut qualitatif : la science, dans ses parties avancées, est obligée de changer de logique, de sortir de cette logique aristotélicienne sous laquelle nous vivons en fait depuis plus de vingt siècles. Qu’ils en soient conscients ou non, les savants sont au bord d’une conver­sion métaphysique. Feront-ils le saut ? Tout est là.

Peut-on formaliser la connaissance ini­tiatique comme on formalise les scien­ces dites exactes ?

J’en suis persuadé mais avec une logique différente de la logique classique, qui est simplement déductive. C’est cette logique que je formule par le modèle opératif de la « structure absolue ». On démontre ainsi que les idéogram­mes fondamentaux de l’ésotérisme, par exemple le Yi King des anciens Chinois ou l’Arbre des Séphiroth de la Kabbale hébraï­que, sont des formes occultées de la « structure absolue ». C’est elle également qui donne tout son sens au symbolisme de la Croix ou qui explicite clairement la structure de l’alphabet hébreu, qui est initiatique.

Mais la fluidité ou la malléabilité du symbolisme est-elle compatible avec la rigueur d’une mathématique ?

La pensée dite symbolisante est, à mon avis, la meilleure et la pire des choses. Certains traditionalis­tes se contentent un peu trop faci­lement de ce qu’ils appellent le rai­sonnement « par analogie ». On risque ainsi d’ouvrir la porte à un dévergondage « poétique » que Pla­ton, déjà, voulait chasser de sa République. Vers 1960, au congrès de la Société de Symbolisme, l’éso­tériste Carlo Suarès fit scandale en dénonçant ce symbolisme-là comme régressif. Il avait raison.

Il faut alors que le symbolisme soit détenu par des scientifiques ?

Disons : par des gens ayant l’esprit scientifique… Il ne faut pas isoler les symboles mais les articuler entre eux dans des ensembles. Les symboles aussi sont pris dans une dialectique ascendante qui est celle de la « structure absolue ».

Quelle est au juste la différence entre une plus grande ouverture d’esprit, telle qu’elle se manifeste chez un nom­bre croissant de scientifiques, et la « conversion » que vous attendez d’eux ?

Il ne faut pas s’illusionner. Les savants ont pris conscience d’une crise fondamentale lorsque sont notamment apparus certains phé­nomènes de la mécanique quanti­que mettant en cause la concep­tion classique de la causalité. Einstein résuma le fond du pro­blème sous la forme d’un célèbre « paradoxe » et se battit contre Niels Bohr et l’école de Copenha­gue pour maintenir une concep­tion « réaliste » de l’objet physi­que. Aujourd’hui, la controverse cinquantenaire sur le paradoxe EPR (c’est-à-dire Einstein­-Podolski-Rosen) est tranchée par l’expérience, en défaveur d’Eins­tein. C’est l’expérience d’Alain Aspect, qui plaide en faveur d’un principe de « non-séparabilité » des particules. Cela n’est pas sans évoquer celui de l’interdépen­dance universelle, fondement de l’ésotérisme. Est-ce à dire que ces mêmes savants acceptent de transposer ce principe de non­-séparabilité dans les domaines de l’éthique et de la métaphysique ? Évidemment non.

Pourtant on constate une convergence croissante. Ne peut-il y avoir un jour fusion « méta-physique », au sens propre ?

C’est vrai, la convergence est frap­pante. Le biologiste Raymond Ruyer parlait de « téléfinalisme » et les physiciens Fritjof Capra et David Bohm, respectivement de « tao de la physique » et d’« ordre impliqué ». Mais une rencontre n’est pas encore une fusion : les champs d’étude sont différents. Husserl disait que la région « nature » ne saurait être d’emblée confondue avec la région « cons­cience ». Ce qui peut, au contraire, et même doit, être mis en com­mun, c’est l’outil d’exploration de ces deux champs, à savoir la nouvelle logique. C’est ce que propose la « structure absolue » en tant qu’outil universel adapté à la science et à la métaphysique.

Quelles preuves avez-vous de cette universalité ?

Cette preuve n’est pas obtenue par déduction mais par induction. Cette structure a d’abord été déga­gée dans l’étude de la situation la plus élémentaire de toutes, la per­ception. Et ensuite, dans tout le champ de l’activité humaine : pen­sée, action et art. Dans mon livre [1], j’ai montré son application à la théologie, l’anthropologie, la constitution des fonctions sociales, où l’on retrouve d’ailleurs les soixante-quatre combinaisons du Yi-King. D’autres chercheurs ont fait de même pour l’esthétique, la structure de la science « globale », l’érotique, l’astrologie. Dans ma vie d’ingénieur, je l’ai utilisée pour la mise au point des organigram­mes d’entreprises, où elle fait découvrir la nécessité de certaines liaisons internes. Enfin elle permet d’éclairer un domaine aussi cru­cial que celui de la géopolitique.

Mais pourquoi « absolue » plutôt que globale », par exemple ?

Je renverse votre question : pour­quoi pas « absolue » ? Les univer­sitaires, je le sais, n’aiment pas ce mot. Husserl, pourtant, n’hésite pas à parler de « conscience abso­lue ». À la fin du XVIIe siècle, Leib­niz cherchait ce qu’il appelait la « caractéristique universelle », c’est-à-dire une combinatoire régis­sant d’en haut tout l’édifice des sciences. Il pressentait que le Yi-King avec ses soixante-quatre hexagrammes en donnait l’image. Mais la structure absolue n’est pas un simple outil intellectuel. On ne peut s’en servir qu’en s’impliquant soi-même, en se mettant dans cet état de dévoilement de soi qui est justement celui de la « conscience absolue ». C’est l’état initiatique par excellence.

Pouvez-vous expliquer succinctement ce modèle ?

Je suis parti, je vous l’ai dit, du problème le plus élémentaire, qui est aussi le plus général : quelle est la « structure » de la percep­tion ? On se contente le plus souvent de voir dans cette dernière la mise en rapport d’un sujet et d’un objet, c’est-à-dire une dualité ; toutes les théories philosophiques de la connaissance, qui devraient être initiatiques et ne le sont pas, font de même depuis vingt-cinq siècles. Or le rapport entre sujet et objet n’est pas une dualité mais une quaternité : il ne comporte pas seulement deux pôles mais quatre. Ce n’est donc pas à proprement parler un rapport mais une proportion, Platon disait une « médiation ». Je m’explique. Du côté de l’objet perçu, vous avez déjà deux pôles et non un seul : l’objet lui-même et le fond du monde sur lequel il apparaît. Vous ne pouvez pas faire abstraction du monde. Mais vous avez aussi une dualité du côté du sujet percevant : c’est celle de son organe sensoriel (d’où procède la sensation) et de son corps tout entier (d’où procède la perception). Vous ne pouvez pas confondre sensation et perception. L’une est périphérique et l’autre centrale. Représentez cette situa­tion par une figure géométrique en traçant le regard que votre corps émet à partir de votre œil puis la croix qui s’établit du fait de la dis­tance entre l’objet et le monde, dis­tance due au pouvoir séparateur de l’œil. À partir de là, tout se dynamise, tout « tourne ».

Prenez par exemple une percep­tion « involontaire ». Le monde émet un objet (phase 1), l’objet éveille l’œil (phase 2 : sensation) qui éveille le corps (phase 3 : per­ception) qui du coup, transforme l’objet en futur outil. Ce qui lui permet (phase 4) d’agir sur le monde et de dégager de nouveaux objets donc de nouveaux outils et d’accroître sa prise sur le monde. Deux rotations inverses sont ainsi créées. Si vous considérez cette croix comme constituant le plan équatorial d’une sphère, un axe polaire se dégage du fait de ces rotations et vous obtenez deux hémisphères : en bas, l’accumulation quantitative des outils, en haut le dégagement qualitatif per­pétuellement intensifié du sens que le monde prend pour vous grâce à son « utilisation ». L’axe des pôles est parcouru dans les deux sens. De haut en bas (mystè­res de l’incarnation), l’esprit se met au service de la vie : l’hémis­phère du bas est désigné par l’éso­térisme comme celui des « petits mystères ». De bas en haut (mystère de l’assomption) c’est la vie qui se met à son tour et en même temps au service de l’esprit : l’hémisphère du haut est celui des « grands mystères ». L’évangile gnostique de Thomas dit : « Si l’esprit descend dans la chair, c’est un miracle, mais si le corps monte dans l’esprit, c’est un miracle de miracle ». On assiste à un processus intensificateur. Ce processus est dialectique, il trans­forme la quantité en qualité et, au terme de l’intensification, on atteint l’illumination de la cons­cience transcendantale.

Dans la Fin de l’ésotérisme, faites-vous allusion à sa finalité ou à sa dispari­tion ?

Effectivement, le titre de cet ouvrage est à double sens. Beau­coup d’ésotéristes se contentent d’être des érudits. Or l’ésotérisme est avant tout une activité vécue, une ascèse de l’intelligence. La « structure absolue », en obligeant à nommer les pôles, à les ordonner, à les dynamiser vers d’autres pôles de plus en plus chargés de sens, est un véritable yoga intellec­tuel. Elle illustre donc la finalité de l’ésotérisme alors que l’érudition, répétée par des générations de perroquets, ne peut que signi­fier sa disparition.

Vous avez indiqué que l’ésotérisme et le nouvel esprit scientifique conver­geaient dans l’emploi d’une nouvelle logique, et que cette dernière procédait elle-même de la « structure absolue ». Pouvez-vous décrire cette articulation ?

La logique classique est une logique de la contradiction simple. En vertu des principes d’identité et de tiers exclu qui la commandent, les dualités sont pour elle des couples d’opposition irréductibles. La nou­velle logique est au contraire une logique de la double contradiction. Elle n’opère plus sur des dualités mais sur des quaternités. Les deux couples qui agissent en elle trans­cendent les oppositions et les transforment en complémentari­tés. À l’époque classique, la science s’enfermait dans des systè­mes clos. Aujourd’hui, comme la connaissance, elle explore des systèmes ouverts. C’est une question de champs successifs, de plus en plus intégrants. La nouvelle logique est l’outil qui permet de passer d’un champ à un autre. Un champ sera dit « pertinent » lorsqu’on pourra y nommer les quatre pôles de base répartis en deux couples d’opposition se dynamisant l’un l’autre. « La science des justes désignations est la science suprême », disaient déjà les anciens Chinois. Dès lors, tout le processus est engagé. On fait tourner et on étudie le résultat des rotations à la fois successives et simultanées.

Comment situez-vous la période actuelle dans l’évolution de la connais­sance humaine ?

En astrologie, le plus long cycle planétaire de référence est le cycle Neptune-Pluton qui s’étend sur environ cinq siècles. Le dernier point de départ, c’est-à-dire la con­jonction des deux planètes, se situe à la fin du XIXe siècle, le pré­cédent à la Renaissance. La fin du XIXe siècle et le début du XXe ont été marqués par de grandes décou­vertes scientifiques et de grands changements philosophiques (radio-activité, relativité einstei­nienne, physique quantique, phé­noménologie de Husserl, reformu­lation de l’ésotérisme). Sous le pre­mier sextile de ces planètes, com­mencé vers 1950 et qui va encore couvrir le début du XXe siècle, nous assistons aux premières « réalisations » (énergies nouvelles, conquête de l’espace, nouvelle logi­que, désoccultation des anciens textes et des anciens mythes, etc.).

On peut penser que les cinq siècles du cycle en cours approfondiront l’actuelle confrontation entre science et connaissance et verront l’émergence d’une conscience planétaire unifiée.

propos recueillis par Gerald Flon-Grimaud écrivain

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1 La structure absolue, Gallimard, 1965.