Aimé Michel : L’espace silencieux


19 Nov 2011

(Revue Question De. No 33. Novembre-Décembre 1979)

Les astronomes utilisent beaucoup un petit graphique très simple appelé le diagramme de Hertzsprung-Russel (DHR) qui est certainement le dessin le plus chargé de sens jusqu’ici tracé par la main de l’homme.

Le DHR permet de voir d’un coup d’œil comment les étoiles se classent les unes par rapport aux autres quand on considère leurs deux caractéristiques principales.

Supposez que vous portiez sur un graphique le poids et la taille de tous les enfants d’une école : en gros, vous y verriez d’un coup d’œil la vie d’un enfant. Il est d’abord petit et léger, en bas à gauche du graphique, puis il grandit et prend du poids à mesure qu’il avance en âge, vers le haut, à droite. De même, le DHR permet d’embrasser d’un coup d’œil toute la vie d’une étoile, de toutes les étoiles.

Et voici où ce petit dessin assez ingrat acquiert sa formidable signification : c’est que le Soleil est une étoile comme les autres et qu’on sait très exactement où le placer sur le petit dessin.

L’une des caractéristiques portées sur le graphique est le type spectral. Dans la continuité des types spectraux, les astronomes ont établi arbitrairement neuf divisions. Chaque étoile parcourt ces neuf divisions, plus ou moins vite selon sa masse, mais toutes dans le même ordre [1].

Quand on connaît sa masse, on connaît aussi la vitesse du parcours. La masse du Soleil est très exactement connue. Celle des autres étoiles l’est assez pour que l’on puisse comparer les vitesses d’évolution. Si l’on reprend la comparaison avec la vie humaine, il existe une différence entre l’évolution d’une étoile et celle d’un homme : tous les hommes vieillissent à peu près à la même vitesse, au lieu que chez les étoiles, le processus est d’autant plus rapide que l’étoile est plus massive. Mais comme on connaît les masses, on peut lire sur le DHR, en temps vrai, la destinée entière d’une étoile de masse solaire. Autrement dit, le DHR nous permet de lire notre avenir au cours des prochains milliards d’années, peut-être au cours des prochaines dizaines de milliards d’années. Le DHR est ainsi le seul document prophétique de notre mégahistoire. C’est une prophétie chiffrée, chiffrée en milliards d’années. Et l’on n’y voit pas que notre mégahistoire. Il nous montre aussi, par un détour, notre proche avenir.

Nous n’avons pas encore parcouru la moitié de notre vie stellaire

J’ai dit que les astronomes ont établi arbitrairement des âges dans la vie des étoiles, de même que nous appelons enfance, jeunesse, maturité, vieillesse et mort les âges de notre vie. Nous reconnaissons ces âges humains au premier coup d’œil. Les astronomes font de même : l’âge est reconnaissable au type spectral. Ils en ont (pour la commodité) distingué neuf, désignés par les lettres O, B, A, F, G, K, M, R, N, S. Nous en sommes à G. Cela ne veut pas dire que nous ayons parcouru la moitié de notre vie stellaire en temps réel, car ces âges ont des durées très différentes. En fait, O, B, A, et F sont vécus très rapidement : quelques millions d’années. Ils correspondent aux phénomènes accélérés de la naissance. Toute la durée de la vie terrestre (la vraie vie, celle de l’évolution biologique d’où nous sommes sortis) s’est déroulée au cours de ce stade G, qui dure depuis quatre milliards et demi d’années.

Le DHR n’est donc pas seulement prophétique : il nous montre notre passé lointain, nos origines. Dans sa simplicité, il englobe la totalité de notre destinée cosmique.

Mais là commence notre frustration. Car la série O, B, A, etc. — ce que les astronomes appellent la « séquence principale » — représente une statistique : elle offre à notre regard la destinée entière, non pas seulement de notre soleil mais de dizaines de milliards d’étoiles de notre galaxie. Cet avenir que nous voyons après G sur notre petit graphique, et qui sera le nôtre, il existe déjà dans l’espace, répandu dans l’écrasante profusion de la Voie lactée parsemée de myriades d’astres plus âgés que notre système solaire.

Ces myriades d’astres en étaient où nous en sommes il y a des milliards d’années, alors que la poussière dont nous sommes faits flottait encore dans le vide interstellaire.

Supposons donc que, comme nous le voyons sur cette terre, l’évolution biologique se soit déroulée partout (ou même seulement en quelques points) parallèlement à l’évolution des étoiles, qu’est devenue cette vie qui aurait ainsi atteint le niveau humain dans un passé qui se chiffre en milliards d’années ?

« Ce qui est a été, ce qui fut, sera » dit l’Ecclésiaste. Si ce que je viens de supposer est vrai, qu’est devenue cette pensée qui était déjà humaine alors que le Soleil n’avait pas encore jeté dans l’espace ses premiers rayons ?

Toutes les étoiles s’accompagnent-elles de planètes ?

Ce « si » nous pose la plus colossale question que puisse agiter notre philosophie.

Mais c’est un « si ». Vers une telle question, on ne peut oser élever son esprit qu’après avoir bien examiné tous les faits d’observation actuellement connus. Il faut d’abord savoir si l’évolution de toutes les étoiles s’accompagne normalement d’un système planétaire. Notre étoile à nous, le Soleil, est née en même temps que son cortège de planètes dont la Terre. En est-il de même des autres ?

Les astronomes ont bien entendu cherché à le savoir. Les étoiles les plus proches sont trop lointaines pour laisser voir directement leurs planètes, si elles existent. Heureusement, on peut, sous certaines conditions, déceler l’action de ces planètes invisibles sur leur étoile.

L’on a trouvé que, là où ces conditions d’observation existent, il y a effectivement des corps obscurs, invisibles, de faible masse, bref, des planètes gravitant autour des étoiles. La preuve n’est faite que pour quelques-unes. Mais ce sont précisément celles où les conditions de mesure existaient, ce qui revient à dire que quand on peut déceler la présence de planètes, s’il y en a, eh bien, il y en a.

Un autre fait qui, lui, est directement observable, est que, presque tous les corps célestes rapprochés, dépassant une certaine masse, sont entourés d’un cortège de petites planètes (appelées satellites) : autour de la Terre gravite la Lune, autour de Mars deux lunes, autour de Jupiter, de Saturne, d’Uranus, de Neptune de nombreuses lunes dont certaines, que nous avons pu contempler de près récemment grâce aux images envoyées par les Pioneers américains, sont aussi grosses que de vraies planètes. Là où notre regard atteint, tout se passe donc bien comme si tout corps un peu massif était régulièrement entouré d’une procession d’autres corps plus petits.

En fait, donc, la présence de planètes autour des étoiles est une quasi certitude. Pour un certain nombre des plus proches, c’est une certitude.

L’apparition généralisée de la vie est infiniment probable

Une autre question préalable est celle de la vie. Là, nous ne possédons qu’une indication mais très forte : autour du Soleil, une planète offrait la condition nécessaire à l’apparition de la vie, à savoir une température où l’eau pouvait exister à l’état liquide, c’est la Terre.

Or, la vie est apparue sur la Terre aussitôt que se furent formés les océans. Les plus récentes découvertes, publiées en septembre dernier par un chercheur d’Oxford, Stephen Moorbath, attestent des traces de vie remontant à plus de trois milliard huit cents millions d’années. D’autre part, le Dr Ponnemperuma, de l’université de Maryland, a trouvé des aminoacides (précurseurs immédiats de la vie) dans deux météorites recueillies dans l’Antarctique et datées de quatre milliards six cents millions d’années, c’est-à-dire de la formation du système solaire lui-même.

Si la vie était un phénomène « infiniment improbable » comme le croyait encore Monod il y a dix ans, il serait « infiniment improbable » qu’elle se fût manifestée aussitôt que les conditions de son existence ont été réunies. C’est pourtant ce que l’on voit dans ces vestiges des premiers temps. Si bien que c’est l’apparition généralisée de la vie qui, par les lois des grands nombres, devient infiniment probable.

L’esprit existait-il avant la naissance du système solaire ?

Dernière question préalable : la vie une fois apparue évolue-t-elle forcément vers l’intelligence ? Là encore, on ne dispose que d’un cas particulier, mais lui aussi très fort : c’est qu’il y a eu sur la Terre, à plusieurs reprises, plusieurs lignées contemporaines montant vers l’intelligence de type humain. C’est ainsi, par exemple, que l’Homme de Neandertal, étranger pourtant à notre lignée, n’en est pas moins un Homo sapiens. L’Homo sapiens est apparu au moins deux fois.

Ainsi, tout donne à penser que l’esprit, la conscience, l’intelligence conquérante existaient dans l’Univers bien avant la naissance du système solaire, il y a des milliards d’années.

Nous sommes donc bien fondés à nous demander : cette intelligence, cette conscience, que sont-elles devenues ?

La question est d’autant plus troublante, sinon même angoissante, que nous autres hommes de la Terre serons bientôt capables de signaler notre présence dans l’espace : nous le pourrons et donc nous le ferons dès que nous aurons trouvé l’argent nécessaire, c’est-à-dire au cours des prochaines dizaines d’années [2]. Or, comme le remarquait récemment l’astrophysicien français Pierre Connes, ces signaux que nous enverrons dans l’espace avant la fin du XXIe siècle, nous serions déjà capables de les déceler si d’autres les émettaient. Mais nous ne décelons rien de tel : l’espace, dans nos instruments, apparaît comme un désert silencieux.

Pourquoi ne lancerons-nous pas de signaux dans l’espace

Arrêtons-nous un instant sur cette profonde remarque. D’un côté, il est certain que, sauf suicide collectif, nous enverrons bientôt dans l’espace des signaux décelables et reconnaissables par toute vie ayant atteint ailleurs nos possibilités technologiques actuelles (radioastronomie, interférométrie, etc.).

D’autre part, on ne voit pas comment la vie intelligente ne serait pas présente ailleurs en une infinité de points depuis des temps très anciens (donc vivant déjà notre futur !).

Dès lors, il est incompréhensible que cette vie intelligente ne fasse pas ce que nous ferons certainement dans un avenir peu éloigné.

Il n’existe qu’une explication — mais incompréhensible — à ce mystère : c’est que, pour une raison actuellement inconcevable, ces signaux que nous nous apprêtons à lancer pour manifester notre existence, en réalité, nous ne les lancerons pas. C’est une certitude écrite dans les astres. Comme le dit Pierre Connes, pour la première fois dans leur histoire, les hommes lisent dans le ciel une part de leur avenir, et ce qu’ils y lisent est absolument incompréhensible.

Que le lecteur me pardonne d’insister, de vouloir avec tant d’ardeur que l’on comprenne bien ce qu’il y a de fantastique dans ce paradoxe.

Supposons un prisonnier dans sa cellule. Il a été emprisonné de nuit, mais il sait que la prison est très vaste et comporte de nombreuses autres cellules. Par de nombreux indices sûrs, il arrive à conclure que ces cellules sont, depuis très longtemps, occupées. Voulant signaler sa présence aux autres prisonniers, il cherche un moyen et finit  par le mettre au point : c’est, disons, un marteau qu’il fabrique lentement, mais avec la plus grande facilité (peu importe comment). Avec ce marteau, il va frapper sur le tuyau de chauffage, et tous les autres prisonniers seront avertis qu’un nouveau est là. Mais au moment où, ayant presque achevé son marteau, il va déclencher le vacarme, il découvre ce fait incompréhensible : le silence. Si un seul des autres prisonniers frappait, il l’entendrait. Or, il n’entend rien. Telle est exactement la situation actuelle de l’humanité emprisonnée sur sa petite planète. Pour être capables de nous manifester dans l’espace et crier « nous sommes là », il suffirait de très peu de chose. Il suffirait, par exemple, que l’U.R.S.S. et les États-Unis, au lieu de se menacer, décident de s’entendre. Notre appel dans l’espace coûterait moins cher que leur guerre froide.

Est-il vraisemblable que pas une autre des planètes habitées qui existent par milliards (peut-être dizaines de milliards) dans la Voie lactée n’ait jamais dépassé le stade de sa division en deux blocs hostiles ? Évidemment non. Les lois des grands nombres bannissent cette hypothèse.

Est-il vraisemblable que la règle universelle, excluant toute exception, soit le suicide de toute vie parvenue à l’âge technologique ? Terrifiante supposition ! Alors pourrait-on dire que l’univers n’est qu’une immense et éternellement cruelle catastrophe.

Quelles sont alors les autres hypothèses ? Le prisonnier se serait-il trompé en supposant qu’il n’est pas seul dans la prison ?

Mais notre prison galactique n’est pas une vraie prison. Le 28 juin dernier s’est réuni à Las Vegas, aux États-Unis, le premier congrès d’ingénieurs et de physiciens réfléchissant à la propulsion interstellaire. Les comptes rendus n’en sont pas encore publiés mais les organisateurs s’attendaient à environ six cents communications. Si en 1979, on a déjà tant d’idées pour aller d’étoile en étoile, c’est que le problème tôt ou tard sera résolu. Et quand nous disons « tôt ou tard », n’oublions jamais que le temps devant nous se chiffre en milliards d’années, bien plus qu’il n’en a fallu pour que la vie terrestre évolue jusqu’à l’homme. Or, (le calcul a été fait de diverses façons à plusieurs reprises) dès que l’on admet une distance interstellaire franchie, la Voie lactée tout entière se trouve visitée et occupée d’étoile en étoile en moins de dix millions d’années, ce qui n’est rien dans les durées stellaires. Il suffit donc qu’une espèce intelligente, une seule, soit née dix millions d’années avant nous pour que toute la Galaxie se trouve déjà occupée. Et dès lors, on se retrouve affronté à la question : pourquoi ce silence ?

Un événement fantastique nous attend…

De ces réflexions résulte une certitude : pour une raison inconnue et bien que nous sachions déjà comment nous y prendre et que les moyens soient à portée de notre main, l’humanité ne lancera jamais cet appel dans la nuit de l’espace. Pour la première fois dans l’histoire apparaît une certitude sur notre futur pas très lointain, et cette certitude est incompréhensible. Il y a certainement une explication. Mais elle échappe à notre entendement. Elle est donc, à la lettre, fantastique. Précisons : il est certain qu’un événement fantastique, incompréhensible à notre connaissance actuelle, nous attend dans un futur pas très éloigné. Quel événement ? S’il y avait encore de vrais philosophes, ce devrait être là leur grand sujet de méditation : nous courons à toute allure vers une inéluctable métamorphose ou vers la mort, ce que je ne crois pas.

Ils devraient d’abord s’assurer que les savants ne se trompent pas. Nous avons vu que c’est là un contrôle facile, portant sur des connaissances élémentaires d’astrophysique, de biologie, de paléontologie, sur la valeur démonstrative des lois des grands nombres. Tout tient en quelques livres. Presque tout tient dans le petit diagramme de Hertzsprung-Russel qui, jusqu’ici, n’a intéressé que les astronomes.

Les indices pour une réponse plausible ne manquent pas non plus. Mais il faudrait, pour oser les affronter, le même courage que montrait Kant écrivant à vingt-cinq ans sa Théorie des cieux, presque entièrement prophétique et vérifiée deux siècles plus tard.

Il leur faudrait surtout admettre que l’homme n’est pas seulement cette mécanique creuse enseignée par des idéologies déclinantes, qu’il recèle des pouvoirs encore endormis, lourds de renouvellements obstinément refusés. Lesquels ? c’est une autre histoire.

Aimé Michel


[1] L’astronome professionnel voudra bien me pardonner de réduire son DHR à la séquence principale. Mon but n’est pas d’expliquer, même sommairement, l’ensemble du DHR mais de faire saisir l’une de ses implications philosophiques.

[2] Par la fusion nucléaire contrôlée ou tout autre technique libérant les forces nucléaires. Il se trouve justement que le mécanisme des interactions fortes vient peut-être d’être élucidé l’été dernier par un groupe de physiciens allemands.