Vincent Bardet : L’état féerique


02 Nov 2014

(Revue Question De. No 52. Avril-Mai-Juin 1983)

« J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée
».

GÉRARD DE NERVAL

La relation que chaque être humain entretient avec le merveilleux demeure une affaire hau­tement personnelle. Il y va du retour à l’ori­gine, toujours nouvelle écoute du chant de la source intime. Les astres, les vents et les nuages ont partie liée avec cette entreprise. L’enchantement nous fascine et nous façonne en nous donnant chance de réaliser notre humanité au plein sens d’animalité et de divinité que la danse implique.

En tant qu’expérience des limites, connaissance par les gouffres, grandes épreuves de l’esprit, traversée du désert, nuit obscure, cette farandole dionysiaque mobilise les antiques vertus du guerrier aux prises avec l’absolu.

État féerique : réinstauration d’une conscience primitive d’être-au-monde, moyennant quelque technique ou art de la bascule, du saut dans le vide. Accès, dès lors, à ce versant de la réalité qualifié de radicalement autre en ce qu’il s’avère confondant pour la conscience et le langage ordinaires.

La Fée : source, miroir, écho. Intime, puissance du mas­culin. Omniprésence d’un champ vibratoire selon lequel l’œil existe l’état sauvage, propice à l’émerveillement. Pourvu que, sans craindre ce que dit la bouche d’ombre, on sache voir l’infini dans un grain de sable, traverser les apparences, voyager avec le vent.

Sylphide, ondine et fille du feu tout à la fois, la muse du poète, la folle du logis, l’enfant chimérique s’entre­tient avec l’enchanteur en un jeu, une joute infiniment poursuivis dans l’éternité incarnée du corps de diamant. Transmutation difficile à dépeindre, sur un chemin pavé d’herbe fraîche et scandé d’inconcevables retraites.

Grand Jeu pratiqué sans filet ni public. Le voyage est à ce prix, celui, imprévisible, de la rencontre. L’inconnu, l’impossible, sont les pièges du sacré qui nous hante. Les brumes du haut risque se lèvent sur le parc du palais de cristal aux mille périls.

La conscience féerique est pouvoir, en cela réside le danger, et même les portes de l’enfer ne sauraient pré­valoir contre les menées grotesques de la magie noire. La claire lumière irradie la sphère mystique du monde blanc. Arbre de vie ou échelle de Jacob, une science des états de l’âme œuvre dans le corps de chaque initié. Irisé par le chatoiement des passions humaines, le châ­teau de transparence s’entoure du cercle de flammes de l’éternel retour. Et pourtant, le drame se joue dans le supplice et dans l’extase de civilisations irrésistiblement vouées à l’oubli de leurs racines, et à l’empoisonnement de leurs sources.

A ce titre, notre temps est comme l’envers d’une aurore. Instant décisif que le Yi King qualifie d’obscurcissement de la lumière. Heure du sorcier, entre chien et loup, moment de la vision déterminante. A minuit brille la vraie lumière et l’aube n’est pas claire : le Graal s’avère diamant incandescent de la conscience humaine, et la Quête est de toutes les fêtes – celle du langage en est une.