L’évangile dépoussiéré. Entretien avec le père Bruckberger et Simone Fabien


12 Oct 2010

(Revue Question De. No 17. Mars-Avril 1977)

Le R.P. Bruckberger (1907-1998) (de l’ordre des Dominicains) publia aux Éditions Albin Michel « l’Évangile », une traduction en français moderne des quatre Évangiles. Il a été aidé dans cet effort pour ressusciter une lecture éveillée par Simone Fabien, qui, n’étant pas chrétienne, a su interroger ce texte millénaire avec des yeux neufs et une exigence mystique non confessionnelle. Ses questions obligèrent le père Bruckberger, nourri de ces textes depuis sa jeunesse et donc enclin à des routines ou des habitudes, à presser le texte grec jusqu’à ce qu’il rende tout son suc pour obtenir un texte français aux sonorités poétiques et variées. En un mot, un texte qui ne soit plus la simple traduction des érudits.

Cette traduction est suivie des commentaires du père Bruckberger sur certains passages de l’Évangile. Ils sont écrits en plus petits caractères et se distinguent aisément du texte lui-même qui est très clairement présenté, sans notes ni références alourdissantes. D’autres passages sont commentés par Simone Fabien dans un livre à part (publié également chez Albin Michel), « Paroles de lumière de l’Évangile ». Ces deux ouvrages sont donc inséparables puisque, comme le dit le père Bruckberger, « on ne distingue plus dans la traduction, ce qui est de moi de ce qui est de Simone Fabien ».

Question de… — Il existe de très nombreuses éditions des Evangiles. Même en français n’est-ce pas l’un des textes qui bénéficie du plus grand nombre de publications ? Alors pourquoi ajouter une nouvelle traduction ? Pourquoi votre Evangile ?

R.P. Bruckberger. — Parler aujourd’hui de l’Évangile, ça à l’air d’un combat d’arrière-garde, quand toute l’immense armée s’enfuit sans même essayer de combattre et que seuls quelques hommes un peu fous, qui refusent en tout cas de peser le pour et le contre, s’arrêtent de temps en temps et font un barrage devant l’ennemi. Pour ce qui concerne le christianisme, on n’en finit pas de reculer et chaque position que l’on abandonne, c’est un morceau de chrétienté qui tombe. Alors, que faire ? La plus humble sagesse nous apprend que, dans le désastre d’une moisson, la chose la plus urgente à faire est de sauvegarder, dans le peu qui reste, la plus précieuse semence en vue de nouvelles semailles. C’est une telle sagesse paysanne, à ras de terre mais profondément soucieuse de l’avenir et de la continuité de la vie, qui explique et justifie l’entreprise d’une traduction nouvelle des Évangiles et de leur édition avec des commentaires écrits pour notre temps, dans le langage et avec les préoccupations de notre temps. La semence du christianisme, c’est Jésus-Christ, nul autre, rien d’autre !

Q. de… — Vous avez voulu faire une traduction des Evangiles dans un français qui ne soit pas une offense aux oreilles d’un Français normal, amoureux de l’harmonie de notre langue ?

R.P. Bruckberger. — Ça a été, en effet, l’ambition la plus manifeste, la première chronologiquement, bien que nous ayons, évidemment, l’intention d’aller plus loin. Nous professons que l’expression adéquate peut être en même temps littéraire. Et si elle est adéquate, elle transmet un message qui peut être plus haut.

Le prix Chateaubriand est venu consacrer notre effort. Le seul nom de Chateaubriand, un des plus grands prosateurs de la langue française, évoque dans l’histoire du langage français une révolution. Avant lui, on parlait d’une certaine manière dans la langue de Racine et du cardinal de Retz. Après lui, on a commencé à parler un autre langage. C’est lui l’initiateur du romantisme, il a fait une rupture. Avec Chateaubriand et le Génie du christianisme, avec ce jeune homme — car il était jeune au moment où il a publié le Génie —, le génie de la langue a changé de camp, alors qu’avant lui les Voltaire, Diderot, Buffon, Rousseau, etc., les génies du XVIIIe étaient sinon antichrétiens, du moins anticatholiques. Et c’est ce qui est impressionnant dans le fait que ce prix ait été attribué à cet Evangile : il semblait que jusqu’ici, pour être écrivain, il fallait être engagé à gauche.

Bien sûr, je ne dis pas que cet Evangile soit à droite ou à gauche.  Il est au-dessus de ces querelles. En tout cas, je crois que génie de la langue est en train de changer de camp. On devrait y faire attention.

Q. de… — Concrètement, comment avez-vous fait cette traduction ?

R.P. Bruckberger. — Nous avons pris le texte grec. Tout le monde sait que les Evangiles ont été écrits en araméen, un dialecte issu de l’hébreu qui était la langue que parlait Jésus-Christ, mais que ces textes premiers ne nous sont pas parvenus. Nous n’avons que les textes grecs qui sont peut-être des traductions, peut-être des agencements ou des adaptations, mais qui sont les seuls à notre disposition. Sur ces textes grecs les érudits se sont penchés depuis tellement longtemps qu’ils sont parfaitement établis et sûrs. La Vulgate en latin (celle de saint Jérôme, qui date du IVe siècle) est plutôt un modèle qu’une référence. La Vulgate a su rendre le chant original de l’Évangile. C’est une version incomparable (peut-être pourrait-on seulement lui comparer la version de la Bible de Luther en allemand, car Luther était un très grand écrivain). Et saint Jérôme était un très grand écrivain en latin. La Vulgate n’a pas été, pour nous, le seul guide. Nous nous sommes aidés de la multitude des traductions françaises qui sont exactes dans le mot à mot, mais intolérables dans le langage français.

Simone Fabien peut là rendre un témoignage intéressant : elle n’était jamais parvenue à lire les Évangiles. Car ils étaient traduits par des érudits pour des érudits. Les érudits connaissent peut-être admirablement l’hébreu, le grec et le latin, mais pas le français.

S. Fabien. —   Le texte des Evangiles m’a toujours ennuyée. Quand le père Bruckberger a eu cette idée de traduction de l’Évangile, il a commencé à écrire quelques chapitres et a présenté ce projet à l’éditeur. J’étais là et je lui ai demandé de regarder. Il avait disposé ce texte de telle manière que l’œil ne pouvait s’empêcher de lire. C’était sous forme de strophes avec un texte très aéré. Alors je me suis dit : « Mais c’est beaucoup plus intéressant que je ne croyais. » Je veux dire par là qu’il y a, selon moi, dans l’Évangile une certaine poésie, certaines histoires et, d’un autre côté, des paroles authentiques de haute sagesse. C’est ainsi qu’après des heures de discussion sur ces premières pages, le père m’a demandé de faire avec lui cette traduction, et j’ai accepté.

Le père est né dans le catholicisme ; depuis sa jeunesse, il est « dedans », il en a les mécanismes. J’avais donc un œil neuf par rapport à la plupart des termes. De nombreux mots m’apparaissaient comme vidés de leur sens. Par exemple, l’expression « convertissez-vous ». Convertir ne veut plus rien dire. Alors j’ai proposé « devenez autre », car là on retrouve la notion de transformation intérieure. Ou bien le mot « enseignement » (on pense à lycée, professeur, culture, facultés intellectuelles, etc.), alors que « répandre la parole » a une résonance, touche un sens différent.

R.P. Bruckberger. —  Il a fallu casser beaucoup de choses pour avoir une traduction vivante. J’ai dû me débarrasser de maintes tournures de phrases. C’est ça la littérature : c’est utiliser le langage de tout le monde, mais en le réinventant de telle manière que, tout à coup, les mots que chacun connaît frappent comme entièrement neufs.

Ce livre est écrit pour tout le monde. Pour les gens instruits comme pour les gens peu instruits, et plutôt pour ces derniers, d’ailleurs, car les gens instruits cherchent toujours le petit défaut…

La mise en scène du texte a été faite comme une continuité cinématographique, ce qui fait que le spectateur a l’impression d’être dedans plutôt que de le regarder du dehors.

Q. de… — Au-delà du souci littéraire, vous dites que par cet Evangile vous avez voulu « préserver la semence », c’est-à-dire préserver ce qui, dans le christianisme, est le plus pur. Or, dans leur texte d’origine, les paroles de Jésus-Christ sont évidemment l’essentiel du christianisme. Avez-vous eu un souci de retour aux sources ?

R.P. Bruckberger. — C’est beaucoup plus qu’un retour aux sources. Par retour aux sources on entend un effort scientifique — qui est l’affaire des savants — pour nous faire revenir aux origines du christianisme. Je n’ai pas employé les mots « retour aux sources », car j’aurais plus facilement utilisé l’expression « retour à la source ». Mais la source est toujours là. Pour un catholique, le Christ est toujours là, d’une manière masquée, mystérieuse, mais véridique, dans le sacrement de l’Eucharistie. Et il est aussi présent sous les apparences d’un texte qui est l’Évangile. Tout le monde, y compris les évêques, se réfèrent à l’Évangile sans expliquer ce qu’il veut dire. J’accepte, pour ma part, les textes évangéliques en bloc, car, quels que soient les agencements qui ont été faits, ils représentent l’histoire et le message du Christ. Simone Fabien ferait plutôt une sélection. Son livre Paroles de lumière de l’Évangile est une sélection de passages évangéliques qu’elle commente de son côté.

J’ai voulu que les gens aient accès à ce texte qui finalement avait tendance à être la chasse gardée des professeurs. En France surtout, nous n’avons pas la Bible de Luther. Les gens disent : « C’est un vieux texte qui a deux mille ans et je n’ai pas fait assez d’études pour l’aborder et le comprendre. » Mes lecteurs me l’écrivent : à la lecture de cet Évangile, la traduction disparaît devant le témoignage, ils ont l’impression d’être en Galilée au temps de Jésus-Christ, avec les témoins. Dans le commentaire je donne quelques idées personnelles souvent un peu polémiques.

S. Fabien. — Donner le souci de l’aisance de la parole, du balancement du rythme des phrases, etc., sans décoller évidemment du sens littéral, mais aussi donner le message spirituel, pas seulement l’histoire du Christ sur terre.

R.P. Bruckberger. — L’Évangile est un message vertical. Il prétend révéler un autre monde, ses lois, ses structures, un monde spirituel au-dessus du monde matériel et visible dans lequel nous vivons. Rappelez-vous la parole de saint Paul : « Tenir l’invisible comme si nous le voyions. » L’essentiel de l’Evangile est là : le Christ a été par excellence le témoin de cet autre monde. Dans mon commentaire, j’ai fait une parabole : un petit enfant « clairvoyant » qui userait ses yeux au milieu d’une humanité aveugle et qui dirait ce qu’il voit. Tout le monde le croirait fou pour nier l’évidence de sa sensation ; mais il y en aurait qui, par amitié pour lui, témoigneraient qu’il dit vrai, que lui a vu. C’est l’attitude du croyant : il n’a pas vu ce que Jésus-Christ affirme, mais il le croit parce qu’il croit que Jésus-Christ voit.

L’Évangile transcende le déroulement du temps ; il est toujours actuel, justement parce qu’il est inactuel. Il est toujours un message pour l’homme d’aujourd’hui.

Q. de… — Mais ce message évangélique peut-il s’adresser à ceux qui sont nés, non seulement après Jésus-Christ, mais en dehors des traditions de l’Église chrétienne ?

S. Fabien. — Je pense que oui, en ce sens qu’à mon grand étonnement j’ai trouvé dans l’Évangile, un authentique chemin spirituel, une voie qui permet d’aller vers soi-même, car « le Royaume est au-dedans de vous ». Personnellement, je trouve que le christianisme est devenu beaucoup trop extériorisé. La vie spirituelle implique un cheminement lent et humble « dans son silence » vers l’intérieur de soi-même. Mais pourquoi s’orienterait-on vers le zen, l’hindouisme ou le taoïsme pour trouver cette haute sagesse, alors qu’elle est tout entière dans le christianisme et dans l’Évangile ? Encore faut-il l’y trouver et la dégager.

R.P. Bruckberger. — Ça a été l’ambition fondamentale de notre traduction.

Q. de… — Mais peut-on faire de l’Évangile uniquement une voie de sagesse, au sens humain du mot, alors que le père Bruckberger insistait sur sa transcendance ?

S. Fabien. — Mais la haute sagesse est une voie divine. Il ne s’agit pas de faire un peu de yoga. Il s’agit de trouver sa propre lumière en soi, c’est-à-dire de trouver son Moi. Il y a en nous la Lumière. Il ne s’agit pas d’une sagesse uniquement faite de rituels, de recettes ni même de techniques de méditation. Nous portons en nous-mêmes un sens nouveau qui est endormi et qui a besoin de s’éveiller. Et il y a dans les Evangiles ce qu’il faut pour cela. Jésus-Christ a dit : « Je suis la Voie. » Pour nous, Occidentaux, l’Évangile est notre Voie. Nous avons une forme de sensibilité, de sensation du monde, de perception, d’intelligence, qui remonte à des millénaires de culture. Nous ne pouvons pas vivre d’emblée la culture ou la métaphysique d’autres peuples.

Q. de… — Avez-vous eu une sorte de nostalgie du christianisme primitif ?

R.P. Bruckberger. — Non, pas du tout. C’est une question très importante. Le christianisme est un organisme vivant ; il se développe. Il a un certain âge ; il n’est pas tellement vieux : deux mille ans, ce n’est pas grand-chose. Mais il n’est pas ce qu’il était à l’origine. C’est comme un enfant qui n’est pas, à huit ans, ce qui était à trois mois. Les savants ou les théologiens prônent un retour aux sources qui nous ferait revenir à trois mois. C’est stupide. Il y a deux conceptions : d’une part, cette notion que le christianisme peut muter, faire une mutation ; c’est ce que les chrétiens révolutionnaires voudraient : changer la nature du christianisme. C’est en cela qu’ils parlent d’un christianisme évolutif.

D’autre part, et c’est ma conception personnelle, il n’y a pas d’évolution à l’intérieur du christianisme. Il y a un développement. Je me méfie terriblement de ce qu’on appelle retour aux sources. Je crois que, de même que le corps humain change de substance matérielle tous les sept ans, mais que l’identité spirituelle reste la même, le Christ reste le même à l’intérieur du christianisme. C’est le Christ qu’il faut rejoindre en nous originellement. L’Evangile en est un merveilleux moyen ; les sacrements en sont un autre. C’est le Christ qu’il faut rejoindre tout en restant de notre époque. Notre époque nous a apporté beaucoup et il ne s’agit pas de la déserter pour redevenir chrétien. Il faut se référer toujours à cette présence du Christ dans l’Evangile pour nous développer dans notre civilisation.

Q. de… — Votre Evangile se veut-il polémique dans ce débat qui oppose aujourd’hui les chrétiens intégristes et progressistes ?

R.P. Bruckberger. —  Il y a une certaine « politique » dans ce que je fais. Simone Fabien, quant à elle, n’est pas engagée dans les querelles de l’Église, mais moi j’y suis. Quand on sonne le tocsin, quand on rallie les gens, on ne peut pas les laisser l’arme au pied.

Il faut leur donner quelque chose. Avec ma Lettre ouverte à Jésus-Christ, j’ai touché un large public. Je me suis dit que je ne pouvais le laisser sur une indignation, sur un mécontentement sans leur donner quelque chose de positif. C’est donc après la Lettre ouverte à Jésus-Christ que j’ai fait le projet de la traduction de l’Evangile. Je me serais très bien accommodé uniquement de la traduction — surtout avec l’aide de Simone Fabien —, mais les commentaires peuvent peut-être servir aussi de réponse. En tout cas, cet Evangile se veut un geste concret positif en réponse à des gestes de polémique. Aux lecteurs de dire si nous avons réussi.

SIMONE FABIEN : Comment je lis l’Évangile

A trop désirer « avoir », nous oublions d’« être », toute trace du chemin qui nous conduirait vers nous-mêmes, apparemment effacée. Ce chemin, pourtant, l’Évangile l’indique. Bien plus, il nous décrit l’« ÉTRÉ ». Mais on travestit l’Évangile, on n’y croit plus, et l’on cherche ailleurs ce que l’on pense ne pas y être dit.

L’Évangile déborde de Paroles, qui ne sont pas des contes pour enfants, ni même des symboles ou des paraboles, mais l’expression de la Réalité la plus réelle.

« Qui n’est pas avec moi est contre moi »

Cette phrase de Jésus-Christ (Matt., 12, 30) est souvent commentée par les prédicateurs catholiques. Ils traduisent alors le mot « moi » par Jésus-Christ, ce qui revient à dire : « Qui n’est pas avec Jésus-Christ est contre Jésus-Christ. »

Simone Fabien, dans son livre Paroles de lumière de l’Évangile, interprète cette phrase d’une manière tout à fait différente. C’est un excellent exemple des commentaires qu’elle fait, découvrant dans l’Évangile des paroles susceptibles d’éclairer toute vie intérieure, au-delà des croyances d’une religion spécifique.

« Qui n’est pas avec moi, est contre moi », pourrait se traduire aujourd’hui par : qui ne vit pas — à travers l’homme extérieur, l’homme social, et parallèlement à lui — le germe de sa Nature Spirituelle, qui ne vit pas de façon permanente l’Enseignement du Médiateur, de l’Uni à Dieu que je suis, est forcément « branché » sur ses seules énergies physiques, grossières, subtiles et fluidiques, toutes sous l’empire du Prince de ce Monde, qui ignore l’Esprit, et par là même est contre moi.

La neutralité ici est exclue, l’orientation des plus nettes. Ou bien l’aiguille de la boussole indique le Nord, à quelque endroit que soit placée la boussole, que la tempête se déchaîne, que le temps soit au beau fixe, ou bien, mal aimantée, elle n’indiquera le Nord ni ici, ni là.

S’il est vrai que l’homme doive s’adapter à la vie de ce monde, la vivre, il est non moins vrai que simultanément il est vital pour lui de se situer par rapport à tout ce qu’il vit sous l’aspect de son infinitude et de son mystère : ce qui m’arrive n’est rien ; et pourtant ce qui m’arrive est unique, d’une valeur que je ne saurai jamais estimer du moment que « cela » prend « mon » visage.

Or, que je le veuille ou non, ce qui m’arrive prend « mon » visage. Que ce soit important ou insignifiant, que je l’aie provoqué ou que je le subisse, que je l’assume ou m’y résigne, ce qui m’arrive est à « ma » couleur et à la couleur de nul autre.

Ce que je fais n’est rien non plus, quand bien même je serais couvert d’honneurs, de gloire ; et pourtant ce que je fais est d’une importance sans égale, quoi que je fasse.

Je ne suis rien, je suis Tout : un noyau d’énergies dispersées, toutes avides de s’affirmer, chacune prête à dominer les autres, ténébreuses, enténébrées, mais en même temps je suis un Temple, le Temple de l’Esprit qui se vit en moi ; potentiellement, je suis la Vie, dans toute son étendue, sa Lumière, sous un aspect définitivement unique, qui est le mien.

Devant chaque événement, si infime soit-il, devant chacune des tâches qui m’incombent, humbles ou glorieuses, je suis « cela », et je dois vivre « cela » : ma misère, mon impuissance, mes révoltes, mes lâchetés, mes amertumes, mes joies, mes talents, mes succès, la quotidienneté et l’exceptionnel, les uns et les autres soumis à la Lumière qui, en moi, n’est plus moi, et en laquelle, pourtant, si je la rejoins, je serai « Moi », une Note, qui ne se répétera jamais plus, dans l’inépuisable Symphonie du Verbe, de la Parole qui est auprès de Dieu, qui est Dieu.

Mais nous ne vivons qu’une part infime de nous-mêmes, nous sautillons à cloche-pied tout en croyant avoir chaussé des bottes de sept lieues, tournés comme nous le sommes vers ce qui en nous représente l’homme social, l’homme extérieur, n’ayant pour tout but que l’organisation de nos sociétés et la vie de ce monde.

Si généreuse que puisse paraître notre volonté de justice sociale, si elle est seule à se manifester — et elle l’est — si notre « justice ne l’emporte pas sur celle des Scribes et des Pharisiens » (sous quelque forme que celle-ci se traduise) la porte du Royaume des Cieux nous sera interdite ; nous ne sommes plus avec Jésus mais bel et bien contre lui. Aucun sacrement n’y changera rien.

PROPOS RECUEILLIS PAR HELENE RENARD