Dominique Castermane : L’éveil spirituel


17 Oct 2015

Auteur essayiste et chercheur autodidacte, mes premiers écrits, qui datent de presque 30 ans, furent d’emblée une tentative en vue d’indiquer une complémentarité possible entre science et spiritualité, sans perdre de vue les conditionnements à la base des comportements de l’être humain. L’objectif étant d’entrevoir l’avènement possible d’un nouvel humanisme débarrassé, progressivement, des habitudes de penser selon les seules règles du dualisme.

Donner une vue d’ensemble ne va pas sans difficulté car il s’agit de tirer la substance d’un certain nombre de disciplines de façon à aboutir à un système cohérent et utile d’où émerge l’idée d’une unité fondamentale.

La réflexion sur les relations entre science et spiritualité est un domaine très évolutif. Tandis que le comportement humain est complexe, imprévisible, conflictuel et égotiste mais, heureusement, améliorable. Je reste convaincu, avec la même foi qu’il y a 30 ans, qu’une approche complémentaire entre raison et intuition, entre physique et métaphysique, voire entre science et mystique, se renforcera dans le futur, et projettera quelques lumières nouvelles sur notre condition humaine.

Les développements récents des sciences, y compris les sciences humaines, n’indiquent rien qui soit, à mon sens, en contradiction avec une vision globale de la nature de la réalité.

Très tôt dans la vie, je me suis intéressé aux questions fondamentales que l’existence pose à la Conscience humaine en proie à l’incertitude, ainsi qu’à la nature de la réalité. Ma première rencontre avec Robert Linssen date de 1975. Il m’initie à une vision globale de l’univers et à l’idée d’une unité fondamentale présente et agissante à la base de toute chose. Depuis lors, j’approche quotidiennement les philosophies et disciplines spirituelles non-dualistes confrontées aux modèles scientifiques éprouvés par des décennies de recherches. L’objectif est d’intégrer, autant que possible, en une seule vision, l’Homme, l’Esprit et la Matière.

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Il est ici question ici de développer une réflexion sur l’éveil spirituel sans doter celui-ci d’un statut spécial, d’une existence en soi comme s’il s’agissait d’une évidence indiscutable. Prenons pour point de départ l’idée que certains événements psychiques peuvent modifier profondément le processus de la pensée. Je pense par exemple à la méditation, à la connaissance de soi, au développement de l’intelligence indépendante, au sentiment d’appartenance à la totalité, au recul de l’égotisme, du conflit et de la peur de la vie, etc.

D’autre part, il n’est pas inéluctable, ni juste que la conscience soit limitée à la « conscience de quelque chose », elle ne doit pas être forcément assimilée à notre seule conscience individuelle, nous pouvons évoquer la pure conscience, le Témoin éternel de la philosophie non-dualiste ; mais prenons y garde, si nous souhaitons nous exprimer à propos de la conscience, ou de l’éveil, il nous faut accepter les limites de l’exprimable. Au même titre qu’avant de réaliser que nous sommes fondamentalement « rien » – c’est-à-dire vide d’existence propre – il nous faut d’abord réaliser que nous sommes « moi », et puis seulement comprendre que le Soi ne peut être décrit, la réalité est « ni ceci, ni ceci » (neti, neti) [1]. La question n’est peut-être pas tant de savoir si ces différentes représentations, ces multiples témoignages et prises de conscience sont vrais en soi mais s’ils sont cohérents et utiles au regard d’un contexte donné (par exemple la vie quotidienne). On peut par exemple rapprocher l’éveil des témoignages historiquement fondés de celles et ceux qui ont eu le satori [2], et essayer de comprendre dans quelle mesure cela leur a permis de supporter les contradictions de l’existence sans être emparé par la peur, l’anxiété et la dépression à l’idée de finir un jour.

Les vérités exprimables ont toujours leurs contre-vérités, exprimables elles aussi. Par exemple, la conscience de soi implique le sentiment d’être séparé d’autrui et du monde, tandis que la raison sait que ni la nature ni la société ne peuvent fonctionner sur base de la séparation et de l’indépendance. Cela n’est pas incompatible car il est possible d’exercer sa liberté individuelle sans compromettre notre union au monde sachant que l’humain, en son moi profond, ainsi que les processus qui organisent ses comportements et la nature en général mettent en œuvre de nombreux systèmes d’interrelations et de solidarité. Le problème est que nous sommes comme hypnotisés par l’apparence fragmentée du monde des objets et des idées. En revanche, la vérité exprimable qui précède possède sa contre-vérité exprimable au sens où une quête intellectuelle profonde et pénétrante sur la nature de la réalité peut éclairer notre conscience aux ressources inépuisable de l’unité.

Une autre vérité exprimable consiste à mettre en avant que l’éclairement spirituel, l’éveil, le satori, impliquerait la pensée en action dans le couple conscience-amour représentatif de toute expérience spirituelle. C’est par le processus de conscience que les « choses » se distinguent les unes des autres et viennent à l’existence. Sans cela, le monde phénoménal s’effondre en se confondant avec la totalité indivise du réel. La conscience crée le monde connu, à la fois un et composite, tandis que l’amour tend à unir jusqu’à l’Un immuable et intemporel. Il ne s’agit pas de deux processus contradictoires qui s’annuleraient mutuellement. Nous sommes au cœur même de la création car pour aimer il nous faut d’abord séparer, et la séparation sans l’amour est sa propre destruction. Au même titre que l’amour sans la distinction est l’absence de tout. La conscience-amour concilie les particularismes et l’universel, elle est cette force conciliatrice qui unit vérité et contre-vérité. La conscience sans l’amour est Conscience absolue. De même, l’amour sans conscience est Amour absolu. Là, nous quittons la scène des vérités exprimable et le silence s’impose de lui-même. Notre existence temporelle est un processus dynamique qui transforme l’opposition des contraires en l’alternance des complémentaires dans le couple conscience-amour.

L’être humain est à la fois corps, conscience de soi (esprit) et raison. Par le corps, qui est un mode de la nature, il est spontanément (dans le sens de forcément) relié au monde ; par la conscience de soi il se vit comme un individu à part de la nature ; et par la raison il redécouvre son appartenance planétaire et sociale. La difficulté est de trouver l’équilibre corps-esprit-raison, c’est-à-dire nature biologique, liberté individuelle et intégration au monde sans s’aliéner à des systèmes doctrinaires ou des croyances. Dans nos systèmes éducatifs, le moi superficiel bénéficie d’une sorte de validation consensuelle impliquant un accord tacite entre les membres d’une société qui considèrent comme valable ce qui est partagé par le plus grand nombre. Le moi personnel s’approprie toute l’énergie disponible (ou presque), il fait naïvement confiance à ses présupposés, il subit les peurs et les inquiétudes de son isolement en s’éprouvant, sans les nuances et le recul nécessaire, comme un moi séparé d’autrui et du monde. Mais ceci n’est pas une fatalité parce que l’être humain a en lui les ressources qui vont lui permettre de trouver des solutions nouvelles face aux contradictions de son existence. Le moi réel n’est pas opposé au monde, il est ce monde au sens où il est un avec lui tout en étant positivement un individu, un processus corps-esprit-raison qui ne peut être divisé. Par contre, le moi psychologiquement isolé est une impasse sans issue car en ce sens absolu on ne trouve d’individus ni dans la nature ni dans la société. L’expérience du réel se réalise d’instant en instant parce que la réalité n’est pas en dehors de nous ; et en acceptant les limites de chaque vérité exprimable comme une part de la réalité, ainsi que les limites et les imperfections d’être né humain, nous consentons à ce que chaque instant soit une possibilité d’éveil et d’effets positifs dans la vie quotidienne. L’objectif n’étant pas un aboutissement définitif, mais plutôt un parcours dynamique et sans fin sur le chemin de l’éclairement spirituel.
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1 La doctrine du neti, neti dans les Upanishads affirment que Brahman en tant que principe absolu et impersonnel de l’univers est suprême réalité spirituelle indescriptible. Pratiquement la vérité se révèle par la négation de toutes pensées à son sujet.

2 État de conscience qui est au-delà de la discrimination, au-delà du chaos de la pensée dualiste.