Carlos Suarès : L’événement métapsychique de la révélation


29 May 2010

(Revue Métapsychique. Nouvelle Série No 9. Mars 1968)

Lorsque vint Abraham notre père qu’il demeure en paix il regarda ; il vit ; il approfondit (ou explora ou étudia) ; il comprit (ou enseigna ou expliqua) ; il traça (ou grava, ou légiféra ou organisa) ; il tailla (ou cisela, ou sépara, ou divisa) ; il combina (ou fit fusionner ou allia) ; il éleva avec sa main ; alors se révéla à lui ADÔN-HAKÔL et le reçut dans son sein et l’embrassa sur la tête et l’appela mon-aimé et conclut une alliance avec lui et avec sa semence et la certifia avec « Hé » et lui conféra la justice et conclut avec lui une alliance entre dix doigts de ses pieds, c’est l’alliance de la circoncision et dix doigts de ses mains, c’est la langue et lui attacha 22 AUTIOTH à sa langue et lui révéla leur fondement. Il les trempa d’eau, il les flamba de feu, il fit vibrer par le souffle, il les brûla par 7, il les mêla par 12 constellations.

C’est ainsi que se termine le Sepher Yetsira. Cet ouvrage de quelque deux-cent-cinquante lignes est l’essence même de la Cabale. On ne connaît pas son ou ses auteurs. On ne peut même pas le situer à dix siècles près. Précieux aide-mémoire et rappel pour les initiés de son langage analogique, il est, jusqu’à ce jour impénétrable aux érudits, d’autant plus que ceux-ci, en notre siècle, sont branchés sur l’école rationaliste judéo-allemande du siècle dernier, pour qui la Cabale n’est qu’un mysticisme de mauvais aloi.

Je me propose ici de dire quelques mots sur le verset que je viens de citer, en me limitant à « l’alliance des dix doigts des mains, qui est la langue ». Elle concerne l’aventure métapsychique, ontogénétique, qu’offre la Cabale à qui sait la lire. Je laisserai donc de côté « l’alliance des dix doigts des pieds, qui est la circoncision ». Elle concerne la marche dans le temps d’Israël, dans l’aventure phylogénétique que les Juifs se sont imposée en tant que branche de la famille humaine. J’ai traité ce sujet dans deux ouvrages, dont un est récent. Pour importante que soit cette « alliance » — ou à cause même de son importance — je ne chercherai pas, dans ces quelques pages, à montrer ses rapports avec celle de la « langue ».

Je chercherai plutôt à montrer qu’il existe une maturité ontogénétique, en laquelle se contractent toutes les étiologies d’ordre ontologique, en un point où se rencontrent le commencement et la fin. Là, il n’y a point de tendances, point de perspectives, point de maîtrise, point de but, mais une aventure purement métapsychique, c’est-à-dire d’un ordre qui échappe au psychisme. Cette aventure est celle, perdue, que nous retrouvons dans la Cabale.

Le Sepher Yetsira plonge directement dans la Révélation d’Abraham et en livre la méthode. On voit, par le passage cité que celle-ci n’a rien de commun avec le mysticisme, l’ascétisme, ou avec ces oblitérations de la pensée — et de l’intelligence — que certaines disciplines hindoues provoquent au moyen de biostases caractérisées.

En l’expérience d’Abraham, dont le Sepher Yetsira donne tous les éléments, il n’y a aucune tendance dirigée dans le sens d’une ascèse. A bien considérer la notion même d’ascèse, telle que la définissent des observances de toutes sortes, elle ne peut s’accompagner que d’inhibitions, et, quelles qu’en soient les justifications, elle donne lieu à des phénomènes de régressions bio-ontogénétiques qui passent souvent pour être des facteurs indispensables de l’ascèse.

Il convient cependant de distinguer les phénomènes parapsychologiques et la nécessité de découvrir une voie d’accès à l’univers métaphysique.

La Révélation d’Abraham est l’ouverture du cosmos en tant que lieu et être d’une énergie unique, endogène. Cette ouverture est totalement accessible à ceux qui apprennent, tel Abraham, à manipuler les éléments fondamentaux du langage sacré que décrit le Sepher Yetsira.

Cette manipulation ne peut se passer de la mise en œuvre de l’homme total, intégré dans toutes ses facultés. Elle est impossible dans un état dichotomique ayant la prétention de « libérer l’esprit de la matière ».

Ce langage est analogique et projette dans le cerveau le jeu-même de la vie-mort et de l’existence, mais à la condition que le lecteur accepte d’y participer « en regardant, en voyant, en approfondissant, en comprenant, en traçant — taillant — combinant et en élevant de ses mains ». La découverte qui en résulte est une activité cérébrale mue par une projection analogique de l’énergie cosmique dans ses états structurés et structurants. Ce mouvement unificateur est la source ontogénétique originelle que l’on chercherait en vain en remontant la durée, en quête de la psyché primitive. Les aventures aberrantes qui ont secoué Jung sur cette voie devraient, une fois pour toutes, mettre un terme à ces retours en arrière. Chercher la source de la Révélation au temps d’Abraham ou la source de la vie dans la paléontologie, c’est postuler inconsciemment que les mots source et origine se rapportent à des phénomènes inscrits dans la durée, alors qu’en vérité ils échappent à la pensée.

Les phénomènes qui fleurissent autour de psychismes primitifs, infantiles ou obsédés — kinésies, impacts audio-visuels, lévitations, stases, extases, etc. — s’inscrivent dans une phénoménologie objective dont l’intérêt, encore que certain, relève de la mythographie et de l’ethnographie. Ils ne peuvent en aucune façon nous éclairer sur la fonction cosmique de l’humain à laquelle seule peut nous appeler une maturation indéfiniment ontogénétique.

Au postulat qui oriente vers la recherche de l’origine de la vie (où ? dans l’amibe ?) s’ajoute l’erreur fondamentale de postuler que la maturité est débrayée de l’origine.

En opposition absolue à ces investigations ; le Sepher Yetsira — pour qui sait le manipuler — considère qu’en Adôn Qadmôn, l’homme intégré, sont les quatre premières Sephiroth : Profondeur de commencement, profondeur de fin, profondeur de structuration (de l’énergie) et profondeur de destructions (par cette même énergie). Le texte précise que la fin est dans le commencement et le commencement dans la fin. Les six autres transformateurs d’énergie que sont les six dernières Sephiroth définissent l’espace extérieur en tant qu’énergie en expansion. (Le temps se définit uniquement dans le cadre de la modification des apparences).

Lorsqu’il arrive à l’intemporalité d’envahir l’espace intérieur de l’homme, elle fait mourir à elle-même la psyché, car celle-ci est une structure temporelle. Il en résulte que l’homme qui est le lieu de cette Révélation ne peut pas la percevoir, car toute expérience est nécessairement d’ordre sensoriel. L’événement et sa cause échappent à la conscience : ils sont métapsychiques dans toute l’acception de ce terme. Et pourtant l’événement et ses effets s’affirment étant. Le Sepher Yetsira émane de la Révélation d’Abraham et ignore Moïse. Exclu de la tradition mosaïste, il se présente comme commentaire d’un autre ouvrage de la Cabale, très célèbre du fait que, accommodé au niveau du public, on lui fait dire le contraire de ce qu’il dit : la Genèse biblique.

En explorant la proto-mémoire de notre civilisation, je perçois (sauf erreur) l’origine de ce dernier document dans un message en code chiffré (cabalistique) soit de provenance extra-terrestre, soit provenant d’une civilisation disparue après avoir atteint sa totale maturité. Analogiquement, ce transfert est relié au schème Ararath, dont le sens est clair, d’après le code[1].

Pour transmettre un message indépendamment des conventions sociales sur lesquelles se fondent les langages, il fallait évidemment résoudre un problème de linguistique et de sémantique, puisqu’il s’agissait de projeter dans des graphies le signifié lui-même, c’est-à-dire le jeu cosmique de la structuration de l’énergie vivante.

Tels sont, en effet, les schèmes polysémiques de la Cabale. Mais le problème de leur transmission présente un cercle vicieux dont il est indispensable de percer le secret. En effet, la lecture de signifiants, alors que l’on n’a aucune idée des signifiés, est impossible. Plus on approfondit ce problème, plus nombreuses apparaissent ses difficultés, et plus s’éloigne sa solution.

On est, de méditation en méditation, amené à la découverte confondante que la totalité de notre conscience consciente est une armature exclusivement faite de signifiants, lesquels n’ont aucun lien de réalité avec les signifiés.

Cette découverte aux sources mêmes de la linguistique est beaucoup plus autodestructrice que ne le pressent la psyché. Le fait de ne jamais penser aux choses, mais, par un hiatus au sein du verbe, de ne jamais penser qu’à l’idée que l’on en a, exclut toute connaissance, puisque ce fait réduit les connaissances à n’être que récognitions.

Un exemple peut l’illustrer : une partition d’orchestre n’est qu’une suite de signes sans signification pour le profane mais un chef d’orchestre entraîné et possédant une oreille parfaitement sélective « entend » la musique dont la partition est la projection écrite.

On voit par là — et cette comparaison n’ira pas plus loin — que  pour « recevoir » le signifié par le truchement d’une graphie dont les signes lui sont analogiques, il faut, au préalable, avoir une connaissance approfondie de la sphère (ici la musique) dont le signifiant (ici la partition) est un cas particulier.

Mais comment, si la sphère est purement ontologique et si la graphie analogique est véritablement sa projection, comment recevoir celle-ci et celle-là, lorsque, par malheur, c’est précisément à la recherche de celle-là, de celle-là et d’aucune autre, que l’on s’égare ?

Le code d’Ararath (c’est ainsi qu’on peut convenir de l’appeler) est, de par sa nature, aussi complexe que le jeu de la vie-mort et de l’existence (ou de l’intemporel et du temporel) qu’il projette. Ses éléments, limités en nombre, offrent au créateur qu’est le vrai cabaliste une inépuisable ouverture. Une cabale authentique est originale et doit offrir une catalyse ontogénique en symbiose avec la structure phylogénique (de l’époque) des éléments humains les plus avancés, dans le groupe qui gravite autour de la Bible.

On sait que les éléments de ce code sont 22 noms, que chacun de ces noms se compose d’éléments qui sont, eux aussi, des noms, lesquels à leur tour se composent de noms… la plupart d’entre eux n’ont pas de fin. On sait également que les initiales de ces 22 noms sont dégradés jusqu’à constituer les lettres de l’alphabet hébraïque (« alphabet », tout comme Alpha-Beta, provient des deux premiers noms Aleph-Beith). Sur cet alphabet s’est constituée une langue profane, l’hébreu, qui a oublié son origine ontologique, origine que l’on retrouve cependant, en analysant un grand nombre de ses racines qui ont deux sens contradictoires.

Cela n’est pas pour étonner : la pensée profane est dichotomique. S’appliquant à la religion elle est toujours, bien qu’elle s’en défende souvent, empreinte de manichéisme.

Je ne sais si j’ai assez serré mon sujet. Ce code n’est pas un outil destiné à transformer en une langue claire des signifiants transposés en une graphie interchangeable, mais la projection, dans le cerveau, d’une vitesse cosmique susceptible d’activer des neurones jusqu’alors en position d’attente.

Il a fallu, au cours des siècles, et jusqu’à ce jour, que sa transmission se fasse par des voies extrasensorielles, puisque, pour le manipuler (à la façon d’Abraham) il fallait l’aborder par onomasiologie, c’est-à-dire en partant de l’idée, et non par la sémasiologie habituelle à l’étudiant, qui, en présence d’un schème en cherche la signification.

Mais si l’aventure métapsychique a dû précéder la maîtrise du code, celui-ci, devenu substance irradiante, projette son action là où un milieu favorable l’accueille sans lui opposer des résistances mentales d’ordre philosophique ou confessionnel, qui sont toutes tributaires de signifiants sans lien avec les signifiés, ou de signifiants sans signifiés réels.

Le plus difficile, dans cette délicate opération, est qu’il faut éviter les interférences parasitaires projectives émanant de croyances religieuses, car cette aventure — si nécessaire à notre époque — est l’irruption d’une source vive totalement neuve, ainsi qu’elle l’est en tous temps. C’est cela, le retour aux sources.

Je terminerai sur deux références. Je me réfère d’abord au texte « Voyance et Mathématiques » de M. Gérard Cordonnier, paru en Juin 1966 dans cette Revue. Ce texte est en tous points si remarquable, non seulement par le « cas » Cordonnier mais aussi par ses nombreux détails décrits avec une rare précision, que j’aurais voulu le citer en entier et le commenter longuement. Faute d’écrire le volume que représenterait cet essai et pensant que les lecteurs de cette Revue ont lu ce texte avec attention, je me limiterai ici à quelques remarques, toutes situées dans l’étude de la sémantique considérée du point de vue des rapports entre la sphère de la pensée quotidienne, linéaire, tributaire du mesurable et la sphère métapsychique.

Gérard Cordonnier se révèle, tout jeune, comme un génie mathématique. Son psychisme baigne dans cette source, tout comme le psychisme d’un Mozart enfant baigne dans la musique. Le voici devant des problèmes soulevés au moyen de signifiants sans lien avec les signifiés. Les mots triangle, cylindre, paraboloïde, n’ont en effet qu’un sens conventionnel : ils désignent des choses que l’on apprendra à examiner et à exprimer autrement, par des signes, des formules, des équations. Ce qui se produit chez G.C. est une vision de ces choses dans leur langage propre. Le problème soulevé, il le pose. Ce ne sont donc pas des équations qu’il pose, mais des adéquations, et celles-ci sont leur propre solution, car elles sont la projection analogique de ce qu’elles signifient. Ce fait est l’évidence-même. Lorsque Einstein pose sa célèbre équation, elle est la solution du problème soulevé au sujet du continuum.

Le jeune G.C. ne cherche pas ses solutions : il visualise, par la contemplation, des lieux géométriques. Il refuse à juste raison de concentrer son esprit sur un point particulier (Je note en passant qu’une telle concentration est contraire au mode de penser de la Cabale, lequel, au lieu d’isoler un désigné par un acte arbitraire d’abstraction, le considère en tant que cas particulier de structures énergétiques, analogue à d’autres éléments situés de façon semblable dans des ordres hiérarchiques analogues).

En un instant très bref, une foule de propriétés surgissent alors, qui simplifient le problème. La notion d’instantanéité qui, pour G.C. accompagne la solution de ses problèmes se rapporte à la mise en action de fonctions cérébrales extrêmement rapides. Ce déclenchement fait suite, toutefois, à une période de « brume » : G.C. ne peut « voir » que lorsque cette brume se lève. Le plus curieux est qu’elle peut se lever spontanément à une heure fixée.

Le fait incontestable est que le cerveau fonctionne ici sur deux plans : l’un est quotidien, tributaire d’un temps perceptible, ou durée, l’autre échappe à la perception du premier, mais il le perçoit dans sa lourde et lente démarche linéaire.

Par instinct, penchant, plaisir, ou guidé par une préscience, le jeune G.C. cherche la solitude et s’initie lui-même à une méthode qui consiste à mettre son corps au repos jusqu’à le plonger dans une sorte de sommeil où sa pensée ultra-rapide, débarrassée du bavardage de l’autre, se développe et s’assure de son bon fonctionnement.

Cette première phase est assez vite dépassée. Élève encore à Polytechnique, G.C. gagne un pari : il trouve à une heure déterminée la démonstration d’un théorème, sans s’être donné une minute pour l’étudier ; il a, tout au contraire, accepté de subir un chalut monstre. A la minute précise, j’écrivais quatre lignes qui rendaient la chose évidente, nous dit-il.

Cette phrase est révélatrice. Quatre lignes aussi concises que possible pour rendre la chose évidente, quatre lignes qu’il fallut démontrer en une page : ces quatre lignes n’étaient point la solution, elles étaient le théorème lui-même restitué dans son langage propre, tel qu’il était en réalité, et non tel que l’exprimaient des mots n’ayant aucun lien réel avec ce qu’ils prétendaient désigner. Mais, tandis que pour G. C. : la chose était devenue évidente dès lors qu’elle avait trouvé son vrai langage, pour les autres — professeurs et élèves — il fallut (hélas…) couler cette chose dans le moule d’un langage erroné, pour leur donner l’illusion de la comprendre.

Avant d’aller plus loin, je dois noter que d’après ma propre expérience une première étape d’isolement et de relaxation profonde allant jusqu’au sommeil éveillé permet en effet au cerveau ultra-rapide de bien embrayer ; mais une fois son embrayage assuré, il devient le maître des associations, rien ne se fait en dehors de sa présence, et toute activité cérébrale sur des registres de bas potentiel ne peut que lui être favorable, d’une façon ou d’une autre. Je considère, par conséquent, que les états dits extatiques, provoqués par des biostases variées, tels qu’ils abondent en Inde, par exemple, et dont on pourrait dire avec le Dr Martiny qu’ils relèvent presque de la thanatologie, ont, à mon sens, le défaut d’échapper à une certaine qualité d’intelligence et d’activité, que je tiens pour nécessaire.

Après avoir décrit soigneusement tout ce dont il a été question ici, M. Cordonnier aborde une sphère située ailleurs : — A cette époque, écrit-il, j’ai ressenti profondément le « vide » des mathématiques, et d’ailleurs de tout « connaissance » qui ne serait pas utilisée pour des fins supérieures.

Me voici au cœur de mon sujet. Si l’on médite profondément sur ce qui vient d’être dit, on peut voir que la Révélation d’Abraham, « l’alliance des dix doigts des mains qui est la langue », est la mise en œuvre d’un langage analogique en adéquation avec la question ontologique, non plus soulevée, mais posée, donc chose rendue évidente. J’ai des raisons de penser que le Rabbi Jésus était en pleine possession de ce langage. Lorsqu’il essayait de l’expliquer on ne le comprenait pas, ce qui l’obligeait à se servir de paraboles. (Mais n’annonça-t-il pas l’avènement d’une ère de vérité ?).

Je terminerai ma référence à M. Cordonnier en rendant hommage à son intuition : — Le cosmos était donc un « langage divin », polysémique, écrit-il. C’est vrai et j’ai déjà dit que le langage émanant du code d’Ararath est polysémique, à l’image de l’énergie vivante cosmique. En effet, chaque élément de ce langage contient la totalité du mouvement projeté analogiquement.

J’en veux donner une comparaison : on sait que lorsqu’une image est projetée par laser, la plaque peut être cassée en de nombreux morceaux, mais que par une sorte de magie — que peut-être des physiciens peuvent comprendre — en chaque fragment de plaque est l’image toute entière. Tel est le langage de la Révélation d’Abraham, de Jésus, bref de la Cabale : en chacun de ses éléments est posée l’ontogénèse. Alors, si on se laisse envahir par lui — à la façon du musicien « écoutant » une partition, ou de M. Cordonner « contemplant » des mathématiques, il n’y a aucune raison pour ne pas faire le saut métapsychique, en plein dans la Révélation. Il n’y a aucune raison pour que la Révélation ne soit pas présente, ouverte sur son intemporalité.

Mais s’il faut être musicien pour « entendre » la musique, mathématicien pour « voir » les mathématiques, faut-il une vocation spéciale pour « subir » l’intemporel ?

Il en faut une et je me réfère ici à la note linéaire de M. Gabriel Marcel, parue en Mars 1966 dans cette même Revue.

Je n’en citerai qu’une petite phrase : …La pensée médiévale était centrée sur le mystère de la Création.

Le mystère dans son absolu peut s’exprimer par la question suivante, à laquelle aucune conscience consciente ne pourra jamais répondre : « comment se fait-il qu’il y ait quoi que ce soit ? ». Se poser réellement cette question et creuser la conscience, la pensée, toute la structure psychologique, les croyances, les philosophies, les théologies, les paraboles, et — pour ne pas allonger cette liste — toutes les « explications » que les hommes ont cherchées du mystère, et constater froidement, cruellement, que ces recherches, ces ascèses, ces disciplines, ces communions éloignent le mystère au lieu de le précipiter en nous…

Cette aventure métapsychique correspond à peu près à vivre sa mort tout en étant vivant. En effet, un mystère en vaut un autre, et aucun mystère ne dépasse la simple présence du plus petit grain de poussière.

A cet égard, les artifices de la pensée sont curieux. Prononcer « mystère » n’est pas le vivre. En voici un exemple, cueilli sous la plume de M. Jean Rostand (cité par M. Pierre-Henri Simon, dans le Monde du 18 Octobre 1967) : le front des hommes est fait pour se cogner à des murs derrière lesquels il ne se passe rien. En dépit de ces « murs », M. Jean Rostand « sait » qu’il y a un autre côté, et qu’il ne s’y passe rien. S’il le dit, c’est qu’il croit le savoir. Que veut dire ce « rien du tout » ? Que le continuum où nous vivons plonge dans « rien du tout » ? Par un artifice de la pensée matérialiste, celle-ci rejoint les métaphysiques, selon lesquelles l’univers a été créé ex-nihilo.

En somme, les partisans du non et les partisans du oui apaisent et protègent leurs structures psychiques dans des signifiants dépourvus de signifiés. Quant à l’aventure métapsychique de la révélation, son prix est le plus élevé que l’on puisse payer pour une obtention : celui de ne pas obtenir ce que l’on obtient. Mais la langue sacrée de la Cabale, par son irruption à travers le psychisme, démolit à son passage les résistances verbales qui en constituent la trame et cet exercice vital peut faire coïncider l’individu et l’enjeu de la partie cosmique que se joue l’Unité : l’Indétermination.

En cette Indétermination est la liberté créatrice, l’ultime vocation de l’Humain.


[1] Pour une première lecture de la Bible d’après ce code originel, voir « La Bible Restituée » aux Éditions du Mont Blanc, Genève.