Pierre Crépon : L’évolution de l’humanité


01 May 2012

(Revue Question de. No37. Juillet-Août 1980)

A propos de « Ceux du lac Turkana », de Richard Leakey et Roger Lewin (Ed. Seghers).

Les recherches sur les origines de l’humanité et les différentes hypothèses émises sur quelques traits caractéristiques de son évolution connaissent aujourd’hui un succès grandissant auprès d’un certain public. Cet intérêt n’est pas nouveau en soi, car l’être humain s’est toujours posé la question du mystère de son origine. Pendant longtemps les réponses furent exprimées à l’aide de mythes jusqu’à ce que Darwin énonce sa théorie de l’évolution, ce qui créa à l’époque un bouleversement des idées reçues comparables aux découvertes de Galilée. Depuis, la théorie de l’évolution n’a cessé d’être chaque jour affinée mais elle n’a jamais été remise fondamentalement en question. C’est donc dans cette perspective que se situe maintenant le travail de la paléoanthropologie : reconstituer patiemment les différents chaînons qui conduisent à l’homo sapiens que nous sommes.

L’engouement du public ne s’explique donc ni par l’apparition soudaine d’une question existentielle ni par l’élaboration d’une théorie révolutionnaire. Il faut plutôt mettre en relation cette demande d’une part avec les très nombreuses découvertes paléontologiques de ces dernières années qui ont étoffées notre maigre connaissance de nos origines et d’autre part avec un bouleversement de valeurs et une tension mondiale qui pousse l’homme à rechercher des points d’appui dans sa lointaine ascendance.

Beaucoup ont vu l’exposition consacrée aux origines de l’homme qui se tint au musée de l’Homme pendant plus d’un an en 1976-77. Une autre exposition de même type fut ensuite organisée au muséum d’histoire naturelle. Publications diverses, articles de journaux, émissions de télévision ont largement complété ces informations, grâce en particulier aux talents d’Yves Coppens dans l’art de la communication, sans que l’on soit vraiment certain que chacun ait pu s’y retrouver dans l’énumération des ramapithèques, australopithèques et autres gigantopithèques. En effet une des limites de ce genre d’information est de n’offrir qu’une énumération assez sèche des trouvailles qui, pour un non-spécialiste, ne sont pas forcément très évocatrices. Essayer de donner de l’épaisseur à ce que l’on peut savoir sur l’évolution de l’homme amène évidemment très vite à de pures spéculations et les paléontologistes sérieux ne s’y risquent qu’avec beaucoup de prudence. D’autres auteurs, au contraire, se servent de quelques-unes des découvertes réinterprétées par eux-mêmes afin d’étayer des hypothèses purement subjectives, telles celle sur l’innéité de l’agressivité humaine dont nous parlerons plus loin.

C’est dans ce cadre que Richard Leakey est arrivé à écrire un ouvrage qui se situe entre ces deux extrêmes et qui, pour cette raison, devrait être lu par beaucoup. « Ceux du lac Turkana » nous restitue, en effet, d’une manière vivante les principales données que nous possédons sur les origines de l’homme en essayant de reconstituer les grands moments de l’évolution. Par là-même il donne quelques éléments de réponse aux grandes questions que sont celles de l’agressivité humaine, de la sexualité, et de l’importance relative des différents critères qui nous ont permis de devenir l’être le plus compliqué de la terre. Avant d’insister sur quelques points particulièrement intéressants de cet ouvrage, il faut présenter son auteur.

Louis, Mary et Richard Leakey

Richard Leakey est un des fils de Louis et Mary Leakey, préhistoriens de renommée mondiale qui figurent parmi les plus grands anthropologues de notre temps. Les Leakey ont passé plus de quarante ans en Afrique orientale à la recherche de nos lointains ancêtres et ils ont puissamment contribué à celle-ci en découvrant les restes du Zinjanthropus puis de l’Homo Habilis dans la gorge d’Odulvai, en Tanzanie. Louis Leakey ne fut cependant pas qu’un savant préoccupé du passé mais aussi un homme totalement impliqué dans son époque comme le prouve sa décision de se faire naturaliser Kenyan lors de l’indépendance de ce pays où il vivait, et aussi ses déboires personnels pendant la révolte des Mau Mau en 1952-56. Cette vie intense où se mêle l’action et les découvertes fondamentales sur l’évolution humaine, Louis Leakey (il est mort en 1972) a commencé de la raconter dans deux livres autobiographiques, « White African (titre évocateur) et « By the evidence » (ces ouvrages n’ont pas, à notre connaissance, été traduit en français). Cette légère digression, sur Louis Leakey veut lui rendre hommage mais est aussi une manière de présenter le personnage de Richard Leakey. Actuellement directeur des musées nationaux du Kenya et de l’expédition permanente de Koobi Fora, sur le lac Turkana, celui-ci passa en effet une grande partie de son enfance en compagnie de ses parents à la recherche des anciens hominiens dans les régions reculées d’Afrique orientale. Il acquit ainsi une connaissance intime du pays, une intuition pour trouver les sites riches en fossiles, et aussi une faculté particulière pour comprendre l’évolution humaine. Joint à une parfaite connaissance du sujet, cette faculté lui permet aujourd’hui de nous livrer cet ouvrage.

« Ceux du lac Turkana » retrace tout d’abord l’ossature de l’évolution humaine à partir des découvertes fossiles. L’auteur étudie ensuite l’économie et l’organisation sociale des premiers hominiens, en se servant aussi de l’observation des primates supérieurs et des sociétés de chasseurs primitifs (cette méthode génera les préhistoriens puristes mais Leakey la manie avec discernement). Il spécule en suite sur les éléments moteurs de l’évolution, discussion dans laquelle il met en valeur l’importance des relations sociales complexes. D’autres chapitres sont consacrés à l’intelligence, au langage et au problème sexuel. Ce dernier point nous a d’ailleurs paru le plus faible de l’ouvrage car Leakey y introduit subitement les problèmes contemporains sans que l’on comprenne bien sa démarche. Le dernier chapitre s’intitule « La Fin de l’hypothèse de la chasse » et se préoccupe, selon les mets de Roger Lewin qui a collaboré à la rédaction de l’ouvrage, « de l’aspect inévitablement politique de la préhistoire humaine : les humains sont-ils naturellement agressifs ? La guerre et l’oppression sanglante sont-elles des éléments inéluctables de l’histoire humaine ? » C’est ce dernier problème que nous voudrions approfondir quelque peu ici.

L’agressivité humaine

La théorie d’une innéité de l’agressivité humaine qui conduirait inéluctablement à la guerre, est devenue particulièrement célèbre par l’intermédiaire du spécialiste du comportement animal, Konrad Lorenz. Celui-ci publia un ouvrage en 1963, qui fut traduit en français en 1969 (chez Flammarion, la traduction américaine est de 1966), sous le titre de « l’Agression, une histoire naturelle du mal ». Cette publication fut rapidement considérée par une large fraction du public cultivé comme un livre définitif sur ce sujet. Lorenz développait l’idée que le comportement agressif de l’homme tel qu’il se manifeste par exemple dans la guerre, est dû à un instinct inné et phylogénétiquement programmé de celui-ci. Nous n’entrerons pas ici dans le détail des différentes théories qui sous-tendent la thèse de Lorenz, mais seulement dans ses explications qui concernent la préhistoire.

Lorenz propage ainsi l’idée que les premiers hominiens furent des êtres agressifs en proie à d’incessantes guerres tribales (« une créature aussi irascible que tous les primates préhumains »). Cette idée fut reprise de manière encore plus amplifiée par des auteurs tels que Washburn ou Robert Ardrey qui, dans « The Hunting hypothesis », n’hésite pas à écrire « L’homme est un prédateur dont l’instinct naturel est de tuer avec une arme ». La palme dans ce domaine revient au « découvreur » du premier australopithèque, Raymond Dart qui dressait ce tableau idyllique des ancêtres de l’homme dans The Predatory Transition from Ape to Man (cité dans le livre de Leakey) : « … des créatures carnivores qui capturaient leurs proies vivantes par la violence, les battaient à mort, déchiquetaient leurs corps brisés, leur arrachaient les membres, étanchant leur propre soif avec le sang chaud de leurs victimes et dévorant gloutonnement la chair livide et frémissante »

Toutes ces théories fondamentalement pessimistes quant à la nature de l’homme ont connu une grande audience chez le public qui trouve là une légitimation officielle à ses pulsions les plus névrotiques et à l’état de violence et de guerre quasi permanent qui caractérise la civilisation moderne. Le livre de Leakey et de Lewin présente l’immense avantage de mettre fin à cette hypothèse.

Quels sont en effet les éléments qui ont permis à tous ces auteurs d’affirmer de telles théories ? Ils sont de plusieurs ordres. D’une part les premiers hominiens sont décrétés être des chasseurs (Lorenz n’affirme pas cette erreur grossière, il est plus subtil), état qui s’amalgame très vite à celui de prédateur, puis de tueur. D’autre part ces hominiens sont censés être naturellement agressifs et passer une bonne part de leur temps à s’autodétruire, actes dont quelques crânes défoncés seraient les témoins.

La première affirmation est déjà fausse. Aux époques les plus lointaines, les ancêtres de l’homme n’étaient pas essentiellement des chasseurs. L’étude de leurs dents, de leur environnement écologique et technologique, ainsi que l’observation de certains peuples primitifs, permet d’affirmer que le grand stade économique que l’on nomme celui des chasseurs-cueilleurs fut plutôt celui des cueilleurs-chasseurs. A ce stade les hominiens subsistaient certainement pour la grande majorité de plantes cueillies (70 %) et pour une part restreinte d’animaux chassés (30 %). De plus l’acte de la chasse a certainement joué un rôle prépondérant dans la cohésion des tribus primitives et les animaux tués étaient peut-être l’objet de rituels compensant la mort qui leur était donnée. Il ne semble donc pas que l’acte de chasser soit en relation avec une forme plus développée de l’agressivité et l’on ne peut absolument pas justifier ce comportement chez les hommes contemporains par un lointain passé de chasseur.

L’autre théorie (celle de Lorenz) voit des hominiens naturellement irascibles comme le sont les primates supérieurs, chimpanzés et gorilles. Cependant les nombreuses études récentes faites sur ces espèces animales (certaines, comme celle de Jane Goodall ont été largement diffusées dans le public) ne montrent pas que ces espèces soient particulièrement irascibles. Comme le remarque Leakey, il ne serait d’ailleurs pas évident que les premiers hominiens le furent si ceux-là l’étaient.

L’observation qui justifie pour leurs auteurs cette hypothèse est que l’on a trouvé de nombreux crânes ou ossements humains et préhumains défoncés dans les gisements d’Afrique du Sud. Cependant ces gisements étaient enfouis sous des grottes qui furent le lieu de passage de nombreux animaux et on explique aujourd’hui les diverses fractures par leurs nombreux va-et-vient [1].

Ce rapide exposé montre que l’image de tribus d’homiciens poilus s’affrontant avec de lourdes massues (voir par exemple le début de 2001, L’Odyssée de l’Espace) peut être rangé dans le catalogue des images d’Epinal. L’ouvrage de Leakey fait très justement la part des choses à ce sujet et nous renvoyons le lecteur à l’excellent livre d’Eric Fromm La passion de détruire (Laffont, 1975) pour une étude plus détaillée de l’agressivité humaine. Malheureusement les images d’Epinal ont la peau dure et l’on peut voir des publications d’auteurs les plus divers affirmer comme allant de soi l’innéité d’une agressivité destructrice chez l’homme. Il n’est cependant pas de notre propos de développer plus longuement ce sujet sur lequel tant de pages ont déjà été écrites. Il nous est par contre agréable de signaler un ouvrage qui pour être accessible ne sombre pas dans la fantaisie, et qui montre qu’au niveau de l’étude de la paléontologie aucun document ne permet de soutenir une telle thèse.

 


[1] Pour d’autres trouvailles soi-disant témoins de culte des ancêtres Leroi-Gourhan a émis les mêmes critiques (la présence d’ossements dans certains recoins de grottes est imputable aux bouleversements postérieurs apportés par le passage d’animaux et non à des dépôts intentionnels).