Claude Tresmontant : L’histoire de l’univers et le sens de la création


17 Aug 2017

Claude Tresmontant (1925-1997), philosophe et écrivain chrétien, s’est distingué par la profondeur de ses analyses et par sa clarté. Dans le texte suivant il expose sa vision d’une univers toujours en cours de création dont le but final est une vie unie à Dieu…

(Extrait de L’histoire de l’univers et le sens de la création par Claude Tresmontant)

Conférence donnée à l’Université de liège, le 22 avril 1983.

Nous connaissons aujourd’hui, en cette fin du XXe siècle, l’histoire de l’Univers sur une durée qui est d’environ dix-huit ou vingt milliards d’années.

C’est la grande découverte du XXe siècle et même des temps modernes. Nous avons découvert depuis une cinquantaine d’années que l’Univers lui aussi a une histoire, qu’il est lui aussi un système historique, évolutif, orienté et irréversible.

Les anciens philosophes grecs s’imaginaient que l’Univers est divin, éternel, sans commencement, sans fin, sans genèse et sans corruption, se mouvant seulement d’un mouvement cyclique. C’est la thèse d’Aristote (né en 385 avant notre ère, mort en 322, il occupe donc une grande partie du IVe siècle avant notre ère).

Des philosophes comme Plotin, IIIe siècle de notre ère, et Proclus, Ve siècle, reprocheront amèrement aux chrétiens de prétendre que l’Univers n’est pas divin.

Des philosophes contemporains, comme par exemple Martin Heidegger, mort il y a peu d’années, et ses disciples, — Jean-Paul Sartre, mort aussi il y a peu, et ses disciples, — n’ayant aucune idée des grandes découvertes de la cosmologie au XXe siècle, ont continué de parler du monde comme s’il s’agissait d’une réalité sans histoire, sans genèse, sans évolution. Martin Heidegger va même jusqu’à écrire : Il n’y a pas de temps, où l’homme n’ait pas existé, non pas que l’homme ait toujours existé, mais parce que le temps n’existe qu’en fonction de l’existence historique humaine, Es gibt keine Zeit, da der Mensch nicht war. Du point de vue où se situent plusieurs philosophes contemporains, l’idée d’une durée cosmique qui a précédé l’apparition de l’Homme, est inintelligible, impensable. Ils ne connaissent en guise de temporalité, que le temps de l’Homme, mais non pas le temps, la durée, l’histoire de l’Univers et de la Nature qui précèdent l’apparition de l’Homme.

Au XIXe siècle encore l’Univers physique était conçu, ou plutôt imaginé, comme une immense machine, éternelle, sans commencement, sans histoire, sans évolution, et sans fin.

C’est la découverte du second Principe de la Thermodynamique, par Nicolas-Léonard Sadi Carnot (1796-1832), en 1824, dans son opuscule : Réflexions sur la Puissance motrice du feu, puis par Qausius, après 1850, c’est la découverte de la notion d’entropie qui, d’abord, a mis en doute, ou introduit un doute dans cette thèse fondamentale de la cosmologie antique, qui est en somme celle des Grecs : un Univers éternel, sans commencement, sans évolution, sans usure, sans vieillissement, sans fin.

La découverte, puis la formulation du second Principe de la Thermodynamique, appelé aussi Principe de Carnot-Clausius, la mise en circulation de la notion d’entropie, ont suscité, au XIXe siècle, des résistances furieuses et acharnées, de la part de savants comme par exemple l’illustre zoologiste allemand E. Haeckel, ou bien les philosophes comme Engels, l’ami de Marx, et Nietzsche, précisément parce que cette découverte mettait en question le sacro-saint principe que l’Univers n’a pas de commencement, pas d’histoire, pas d’évolution, qu’il ne s’use pas, qu’il ne vieillit pas.

C’était en somme un principe religieux, hérité de la vieille, très vieille théologie hellénique. D’où la violence des réactions. Un principe religieux, un présupposé religieux archaïque, rencontrait l’expérience et se heurtait à l’expérience.

Mais c’est seulement à partir des années 1927 et suivantes que l’on a commencé à découvrir le fait de l’évolution de l’Univers, à savoir le fait que l’Univers n’est pas un système stable et intemporel, un système statique, mais qu’il est au contraire en régime de formation ou de genèse depuis au moins dix-huit milliards d’années. L’univers n’est pas aujourd’hui ce qu’il était il y a dix ou douze milliards d’années. Il n’était pas, il y a dix ou douze milliards d’années, ce qu’il est aujourd’hui.

Il convient de souligner le fait que la question de l’expansion de l’Univers, ou de la fuite, de la récession des galaxies, est distincte de la question de l’évolution de l’Univers. Si par hypothèse l’Univers n’était pas en expansion, si les galaxies ne se fuyaient pas les uns les autres à une vitesse qui est proportionnelle à leur distance mutuelle, il n’en resterait pas moins que l’Univers est un système historique, évolutif, et qu’il n’était pas hier ce qu’il est aujourd’hui. L’expansion de l’Univers, la fuite, la dispersion des galaxies, sont un phénomène qui entre dans le cadre ou la catégorie de l’entropie : les galaxies se fuient les unes les autres, l’Univers qui est un gaz de galaxies se détend, occupe de l’espace, à peu près comme un gaz concentré puis libéré se dilate et se détend. Il tend ainsi à un état plus probable. Second Principe de la Thermodynamique.

L’évolution de l’Univers ou l’histoire de l’Univers est au contraire l’histoire d’une composition et d’une organisation croissantes. La composition et l’organisation sont des processus qui vont exactement en sens inverse de la croissance ou de l’accroissement de l’entropie. L’accroissement de l’entropie, c’est la tendance des systèmes physiques et biologiques à leur état le plus probable qui est la poussière, la décomposition, le multiple.

La croissance de l’organisation, de l’information, de la composition, c’est le processus inverse. Pour qu’un système physique ou biologique puisse se défaire, se décomposer, retourner au multiple, encore faut-il qu’il ait été composé, organisé. Par conséquent, en toute hypothèse, la composition, l’organisation, l’information, sont premières. La tendance à la décomposition ou à la désorganisation sont secondes, postérieures.
Au siècle dernier, en 1869, Mendeleïev proposait une classification périodique des éléments. Au XXe siècle, au milieu du XXe siècle, les astrophysiciens nous ont appris que ce que nous appelons la matière, à savoir les atomes, cela aussi a une histoire. Nous en étions restés, jusqu’à la fin du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, à la vieille théorie des philosophes atomistes grecs du Ve siècle avant notre ère, théorie selon laquelle la matière est éternelle dans le passé, sans genèse, sans histoire, sans évolution, inusable, éternelle dans l’avenir.

En somme nous en étions restés à une théorie de la matière qui provenait d’une antique philosophie hellénique, et cette théorie de la matière était appariée à la théorie de l’Univers héritée, elle aussi, des anciens philosophes grecs : Univers éternel, sans commencement, sans genèse, sans histoire, sans usure ni vieillissement.

Les astrophysiciens et les physiciens nous ont appris au XXe siècle qu’il existe une histoire de la composition de la matière. La matière la plus simple est aussi la plus ancienne. La matière la plus complexe, la plus compliquée, la plus composée, est la plus récente.

La composition de la matière s’effectue ou se réalise à l’intérieur de ces laboratoires de synthèse que sont les étoiles. Pour qu’il y ait de la matière complexe ou composée, des noyaux lourds, il faut donc qu’il existe d’abord des étoiles à l’intérieur desquelles la composition par synthèse des noyaux puisse s’effectuer.

Les astrophysiciens nous apprennent de plus qu’aux tout premiers instants de l’Univers, il existait de la lumière mais non pas encore ce que nous appelons de la matière. Disons qu’aux tout premiers instants il n’existait pas d’atomes, même pas l’atome le plus simple qui soit, le plus ancien, l’atome d’hydrogène.

La physique moderne nous a appris aussi quelque chose d’extrêmement remarquable, c’est que la composition de la matière, l’histoire de la composition de la matière, n’est pas un processus indéfini. C’est au contraire un processus qui se termine à la composition d’une centaine d’espèces d’atomes. L’évolution, c’est-à-dire la composition, de la matière, de ce que nous appelons à tort ou à raison matière, se termine à la formation d’une centaine d’atomes. C’est ce que nous pourrions appeler l’évolution proprement physique de la matière, l’histoire de la composition physique de la matière.

Cette évolution est relayée, sur les obscures planètes connues, par exemple la nôtre, par une évolution qui relève de la compétence du chimiste, puis de cette science moderne qui est la biochimie. Les atomes sont intégrés dans des compositions qui sont des molécules. Les atomes eux-mêmes, tout le monde le sait, sont déjà des compositions, plus ou moins complexes selon l’atome considéré. À partir d’un certain moment dans l’histoire de l’Univers, les atomes sont intégrés dans des compositions physiques qui sont des molécules. Les molécules elles-mêmes sont intégrées dans des compositions physiques qui sont ou que l’on appelle des macromolécules. Il y a trois ou quatre milliards d’années, sur notre obscure planète par exemple, apparaissent des molécules géantes qui entrent dans la composition ou dans la constitution des systèmes vivants, les plus simples tout d’abord.

Là encore, un fait est remarquable, c’est que l’histoire des compositions moléculaires n’est pas indéfinie. Ce n’est pas un nombre indéfini de molécules qui est composé il y a quatre ou trois milliards d’années dans notre système solaire, sur notre obscure planète Terre.

Il existe en somme un tout petit nombre de molécules qui ont été composées, un tout petit nombre de molécules géantes. C’est avec ces quelques grosses molécules que vont être écrits tous les messages génétiques de tous les êtres vivants depuis plus de trois milliards d’années, en utilisant un système qui est constamment le même depuis le commencement, depuis les origines de la vie, à savoir un système dans lequel quatre grosses molécules sont arrangées entre elles, trois par trois. Avec ce système sont écrits tous les messages génétiques de tous les êtres vivants depuis les origines de la vie, c’est-à-dire les messages qui contiennent les instructions pour constituer l’être vivant, pour le former, pour lui permettre de se développer, et aussi les instructions qui sont requises pour que l’être vivant puisse vivre, se reproduire, vivre en société.

L’évolution que l’on peut appeler moléculaire de la matière n’est donc pas indéfinie. C’est un tout petit nombre de molécules complexes qui vont servir de lettres d’alphabet pour écrire les mots qui vont constituer les messages génétiques. Une vingtaine d’acides aminés, arrangés de multiples manières, vont constituer les éléments de toutes les protéines de tous les êtres vivants depuis les origines jusqu’à nous.

Simplicité extrême, donc, du système linguistique utilisé. Économie de moyens.

À partir d’il y a environ trois ou quatre milliards d’années, commence ce que les naturalistes appellent depuis longtemps l’histoire naturelle des êtres vivants, que l’on appelle aussi l’évolution biologique.

Cette histoire naturelle des êtres vivants, cette évolution biologique, c’est tout d’abord la communication de nouveaux messages génétiques, la formation de nouveaux messages génétiques qui n’existaient pas auparavant. Chaque groupe zoologique nouveau qui apparaît dans l’histoire naturelle des espèces, c’est tout d’abord un nouveau message génétique qui apparaît, qui est composé ou constitué. Chaque nouveau système biologique, inédit, qui apparaît, c’est tout d’abord un nouveau message génétique qui est formé, organisé, formulé, communiqué au vivant. L’évolution est d’abord dans les messages génétiques eux-mêmes, avant d’être dans les organismes, puisque les organismes ne font qu’exprimer ou réaliser ce qui est écrit physiquement dans les messages.

Les naturalistes, les historiens de l’histoire naturelle, les zoologistes, les paléontologistes, ont observé depuis longtemps que dans l’histoire naturelle des vivants on remarque de nouveau des relais. Les groupes zoologiques se relaient les uns les autres. Un groupe zoologique naît, se développe, s’épanouit, se diversifie, puis diminue et finalement s’éteint totalement, ou bien ne laisse subsister que quelques représentants d’aspect archaïque que l’on appelle des reliques ou fossiles vivants (A. Tetry, Zoologie, coll. Pléiade, p. 26). Les grands groupes zoologiques commencent toujours par de petites espèces synthétiques ou généralisées ou composites. Non spécialisée, cette forme est susceptible d’engendrer des formes de plus en plus spécialisées, étroitement adaptées à un milieu et à des conditions de vie dont elles deviennent esclaves (A. Tetry, ibid.).

La phase de crise évolutive se caractérise par une différenciation buissonnante. Les grands types d’organisation qui se succèdent dans le temps présentent une innovation organique, une particularité qui favorisent leur établissement dans un milieu non habité ou qui cesse de l’être (A. Tetry, p. 27). La phase de sénescence est caractérisée par une diminution du nombre des espèces et des genres et par l’acquisition d’une grande taille. Dans un grand nombre de lignées, les espèces augmentent progressivement de taille. Les fins de lignées sont souvent des formes géantes porteuses d’appendices, cornes, défenses, cuirasses, exagérément développés et que l’on appelle, à cause de cela, hypertéliques, qui dépassent le but. La loi de l’accroissement de taille est particulièrement manifeste chez les Vertébrés, grands Requins, grands Reptiles du Secondaire, grands Proboscidiens. Ces grandes formes sont désavantagées par leur poids, leurs besoins nutritifs, la lenteur de leur croissance et de leur reproduction. Mais les causes réelles de l’extinction des grands groupes demeurent inconnues (A. Tetry, ibid., p. 28).

Après sa crise évolutive, le groupe zoologique devient statique, puis il disparaît plus ou moins rapidement. Il est alors remplacé par un autre groupe qui, à son tour, représentera une apogée et une décadence (A. Tetry, op. laud., p. 28).

C’est cela la loi des relais, phénomène caractéristique de l’évolution biologique, de l’histoire naturelle des espèces vivantes, et qui semble bien être une loi cosmologique générale. Dans l’histoire naturelle des êtres vivants, cette loi des relais s’observe dans tous les groupes et d’une manière particulièrement nette si l’on observe les Vertébrés terrestres (A. Tetry, op. laud., p. 28).

Un relais intéressant est celui qui est présenté par les Vertébrés terrestres. Vers la fin du Dévonien, se développent les Tétrapodes encore plus ou moins amphibies. Puis ils disparaissent, ne laissant que de petites formes qui se prolongent jusqu’à nos jours. Au Permo-Trias, apparaissent les premiers Reptiles, franchement terrestres, qui durant tout le Secondaire, donneront une incomparable floraison d’espèces sur terre et dans les airs, dans la mer et l’eau douce. Dès le début du Jurassique commencent les Mammifères qui sont restés de petite taille et peu différenciés pendant tout le Secondaire. Des crises font disparaître les grands Reptiles dont la descendance est aujourd’hui fort réduite. Les Mammifères s’épanouissent à leur tour pendant le Tertiaire. L’Homme fait son entrée au début du Quaternaire et devient rapidement l’espèce dominante (Lucien Cuneot, L’Évolution biologique, p. 28). L’illustre historien britannique Arnold J. Toynbee a observé le même phénomène, la même loi des relais, en étudiant en naturaliste les grandes civilisations qui se sont développées depuis les origines connues de l’humanité.

Résumons en deux mots ce que nous venons de voir. L’histoire de l’Univers et de la Nature s’effectue ou se réalise, l’histoire de la genèse de l’Univers et de la Nature jusqu’à l’apparition de l’Homme s’effectue ou se réalise, par étapes, et ces étapes se relaient l’une l’autre. Nous avons tout d’abord affaire à une évolution physique : l’histoire de la composition de ce que les physiciens appellent la matière, histoire qui n’est pas indéfinie et qui se termine à la composition ou constitution d’une centaine d’espèces d’atomes. Puis nous assistons, au moins dans notre système solaire, à l’histoire de la composition des molécules, des macromolécules, puis des molécules géantes qui portent ou supportent des messages génétiques. Cette histoire de la composition des molécules qu’étudient la chimie et la biochimie n’est pas, elle non plus, indéfinie. Elle se termine à la composition de quelques molécules fondamentales, et c’est avec ces molécules fondamentales que sont composées ou écrites les molécules géantes qui portent ou supportent l’information génétique, les molécules pelotonnées dans les noyaux de toutes les cellules de tous les êtres vivants, — les molécules géantes qui transmettent ou transfèrent l’information génétique sur ces appareils qui sont comparables à des chaînes de montages, et que l’on appelle des ribosomes; — les molécules géantes qui sont les protéines et qui sont composées à partir d’une vingtaine d’acides aminés arrangés par dizaines, par centaines, dans un certain ordre qui est déterminé, qui est commandé par le message génétique contenu dans le noyau de la cellule.

À partir du moment où ces systèmes linguistiques sont inventés, composés, constitués, dans l’histoire de l’Univers et de la Nature, dans l’histoire de notre système solaire, sur notre obscure planète, commence l’histoire naturelle des espèces et cette histoire naturelle — que l’on appelle aussi évolution biologique — est l’histoire de l’invention ou de la composition de messages génétiques de plus en plus riches en information, capables de commander à la construction de systèmes biologiques de plus en plus compliqués, complexes, différenciés.

Par conséquent, objectivement, l’information augmente dans l’Univers et dans la nature au cours du temps. Il faut même ajouter qu’elle augmente d’une manière accélérée, puisqu’on a observé que l’évolution biologique est un processus accéléré. Au cours du temps, au fur et à mesure que l’on avance dans l’histoire naturelle des espèces vivantes, de plus en plus vite des espèces nouvelles apparaissent. L’évolution biologique se précipite.

Si donc l’on considère dans son ensemble l’histoire de l’Univers et de la Nature, il faut reconnaître que l’Univers est un système dans lequel l’information augmente constamment au cours du temps, et d’une manière accélérée. L’information, c’est-à-dire la composition des systèmes physiques de plus en plus complexes, des systèmes biologiques de plus en plus compliqués, de plus en plus différenciés.

Voilà la découverte que nous avons faite au XXe siècle. L’Univers est un système historique, évolutif, épigénétique et non préformé, dans lequel l’information, c’est-à-dire la composition, c’est- à-dire l’organisation, augmente constamment et d’une manière irréversible et accélérée.

Nous sommes loin, très loin, vous le voyez, des représentations des anciens philosophes grecs qui n’avaient aucune idée de cette histoire, de cette évolution de l’Univers et de la Nature, et aussi des philosophes modernes comme Descartes et ses successeurs qui se représentaient l’Univers comme un vaste système mécanique échappant à la genèse, à l’évolution et au vieillissement.

L’Homme qui vient d’apparaître il y a quelques dizaines de milliers d’années — si nous convenons d’appeler Homme celui que les paléontologistes appellent Homo sapiens sapiens, — est un animal qui apparaît au terme d’un processus dans lequel on discerne aussi des étapes, les étapes de l’anthropogenèse, dont vous trouverez la description plus ou moins hypothétique encore aujourd’hui dans les livres les plus récents de paléontologie humaine. Il semble qu’on y observe de nouveau, dans ce processus d’anthropogenèse, la loi des relais que nous avons observée dans l’histoire antérieure de l’Univers et de la Nature.

Cet Homme qui vient d’apparaître ce matin à l’aube, si l’on compare son âge, quelques dizaines de milliers d’années, à l’âge de l’Univers, quelque dix-huit ou vingt milliards d’années, — cet animal qui vient d’apparaître et que nous sommes, se caractérise par le développement de son système nerveux et en particulier de son cerveau, qui “ contient peut-être cent ou même deux cents milliards de cellules nerveuses appelées aussi neurones, avec, pour chacune de ces cellules nerveuses, des connexions par milliers et dizaines de milliers.

En somme, le cerveau de l’Homme est à cette heure le système le plus compliqué que nous connaissions dans l’Univers. L’humanité a commencé par étudier l’Univers physique, ou du moins ce qui était accessible par la seule vue, à savoir notre minuscule système solaire, logé dans une galaxie qui compte au moins cent milliards d’étoiles analogues ou comparables à notre soleil. Ce n’est que tout récemment que l’Homme a commencé l’exploration de son propre cerveau, le système le plus compliqué qui existe, à notre connaissance du moins, dans l’Univers.

Le problème des rapports entre le cerveau et la pensée, le cerveau et la conscience, est un problème extrêmement difficile qui n’a pas encore reçu, à ma connaissance du moins, un traitement convenable. Une chose semble solidement établie, c’est qu’il existe une certaine relation entre le développement du système nerveux, le développement du cerveau et le développement du psychisme, le développement de la conscience. Mais quel est exactement le rapport, la relation entre ces deux termes : le cerveau et la conscience, le cerveau et la pensée, c’est ce qui n’est pas du tout éclairci.

Un fait doit être noté tout d’abord, c’est que tout système biologique, tout être vivant, est un psychisme, — contre Descartes qui s’imaginait que les animaux sont des sortes de machines. Tout être vivant est un psychisme, une conscience, d’une certaine manière et à un certain degré. Il n’existe pas de système biologique, il n’existe pas dans la nature d’être vivant qui ne soit un psychisme, rudimentaire, élémentaire si l’on veut, mais cependant psychisme réellement.

Il existe un psychisme des monocellulaires, il existe un psychisme de tous les êtres vivants appartenant à tous les groupes zoologiques, à toutes les espèces animales. Il existe un psychisme chez des animaux qui n’ont pas encore de système nerveux développé, qui n’ont pas encore de cerveau. Et par conséquent on ne peut pas dire, on ne peut pas soutenir que le système nerveux, que le cerveau, créent ou produisent la conscience ou le psychisme.

De toute manière, l’information est première, cette information génétique inscrite physiquement dans les molécules géantes qui se trouvent dans l’œuf fécondé, et c’est cette information génétique initiale qui commande à la construction de tout l’organisme, en particulier à la construction du cerveau. Or l’information est de l’ordre de la pensée.

Non seulement l’information est première mais, de plus, comme le savent les généticiens depuis vingt ans, dans une molécule géante qui porte ou supporte l’information génétique, les atomes eux-mêmes sont constamment changés, renouvelés, comme d’ailleurs dans toutes les molécules de l’organisme. Ce n’est pas un système statique. La seule chose qui dure et qui subsiste, alors que les atomes sont constamment changés, c’est le message lui-même, l’information elle-même. Si l’on s’imagine expliquer l’existence de la pensée par le cerveau, il reste à expliquer l’existence du cerveau par l’information initiale, qui est de l’ordre de la pensée.

Les termes de conscience et de psychisme font bien entendu difficulté, car on ne peut pas soutenir non plus que le psychisme de l’amibe soit la même chose que le psychisme des vertébrés supérieurs, que la conscience du monocellulaire soit égale à la conscience des anthropoïdes, par exemple. Cependant on ne peut pas nier qu’il y ait dans les monocellulaires quelque chose qui est de l’ordre du psychisme et de la conscience. Sans doute, ou peut-être n’est-ce pas une conscience réfléchie. Mais que savons-nous de la conscience des animaux qui nous ont précédés dans l’histoire naturelle ?

Une chose est sûre et certaine — contre Descartes — c’est que la conscience et le psychisme n’apparaissent pas tout d’un coup dans l’histoire naturelle avec l’apparition de l’Homo sapiens sapiens. La genèse du psychisme, la formation du psychisme, s’effectuent progressivement, par étapes, tout au long de l’histoire naturelle, et ce développement, cette progression du psychisme semblent bien être en corrélation avec le développement de l’organisme, tout spécialement avec le développement du système nerveux et en particulier du cerveau.

Quelle est la relation exacte qui existe entre le cerveau et la conscience, le cerveau et le psychisme, le cerveau et la pensée? C’est ce qui n’est toujours pas, à ma connaissance du moins, éclairci. C’est-à-dire que la question est précisément de savoir à quoi sert le cerveau, quelle est sa fonction, quelle est sa raison d’être. On ne peut pas soutenir qu’il produit la conscience, qu’il produit le psychisme, qu’il produit la pensée, puisqu’il existait une sorte de psychisme, une sorte de conscience, avant l’apparition, avant l’invention de cet organe qui est le cerveau et avant son long développement, depuis quelques centaines de millions d’années. Le cerveau est certainement un organe qui permet d’intégrer et d’assimiler des informations qui proviennent du dehors, de communiquer au-dehors des informations qui procèdent du dedans, un organe lié à la connaissance et à la volonté, mais la question est toujours de savoir quelle est exactement la nature de la corrélation qui existe entre le développement du cerveau au cours de l’histoire naturelle, et le développement du psychisme.

Quoi qu’il en soit de ce point qui n’est pas éclairci à cette heure, à ma connaissance du moins, il reste que l’Homme qui vient d’apparaître, l’Homo sapiens sapiens, est pourvu d’un cerveau qui a permis, d’une manière qui reste à préciser, les œuvres de la pensée.

Les naturalistes qui étudient les origines humaines et qui comparent l’animal qui précède l’Homme, à l’Homme qui vient d’apparaître, sont sensibles au fait qu’avec l’Homme l’histoire naturelle a franchi un seuil. Avec l’Homme pourvu de cet énorme cerveau, l’histoire naturelle est entrée dans l’ère de la conscience réfléchie. L’animal qui précède l’apparition de l’Homme est pourvu, pour être, pour vivre, pour se développer, pour vivre dans ces sociétés qui sont les sociétés animales, de programmations qui sont transmises génétiquement et inscrites dans le paléo-cortex ou, en traduction française, dans le vieux cerveau, qu’on appelle aussi parfois le cerveau reptilien. Le petit d’Homme aussi est un animal programmé, comme on le découvre de plus en plus et de mieux en mieux depuis quelques dizaines d’années. Mais il semble que chez le petit d’Homme les conduites innées soient en régression, et que la part de l’acquis soit de plus en plus considérable.

Dans l’histoire naturelle des espèces, avant l’apparition de l’Homme, la création d’un nouveau groupe zoologique, la création d’un nouveau système biologique inédit, s’est toujours effectuée par communication d’un nouveau message génétique inédit lui aussi, par communication d’information, donc.

Le problème métaphysique évident est de savoir d’où provient cette information génétique nouvelle qui apparaît et qui n’existait pas avant. On ne peut pas soutenir qu’elle provient du néant, parce que le néant est stérile et ne produit rien du tout. On ne peut pas soutenir non plus que ce message génétique nouveau, cette information génétique nouvelle, provient ou procède du passé de l’Univers ou de la Nature, tout simplement parce qu’ils n’y étaient pas. Le commencement d’un nouveau message génétique et donc d’un nouveau système biologique, d’un nouveau groupe zoologique, est une authentique création. On ne peut pas faire l’économie de ce terme.

***
Les savants qui examinent l’histoire de l’Univers et de la Nature en cette fin du XXe siècle, parviennent tous à peu près au même résultat, ils décrivent à peu près de la même manière cette histoire passée. Tous sont d’accord sur le fait que l’Univers est un processus évolutif, orienté, dans lequel l’information augmente au cours du temps. Tous sont d’accord pour souligner le fait qu’au cours du temps la matière, — ce que les physiciens appellent matière, — se trouve emportée dans un processus de composition ou de complexification croissante. L’histoire de l’Univers est l’histoire d’une composition.

La question est maintenant de savoir ce qu’il en est, ce qu’il en sera de l’avenir de l’Univers et de la Nature. Nous sommes parvenus au point où un être est apparu dans l’Univers, capable de connaître l’Univers et capable de se connaître lui-même, capable de se poser des questions métaphysiques portant sur l’origine radicale de l’information qui est constamment communiquée à l’Univers au cours de son histoire, et capable aussi de se poser des questions portant sur l’avenir et la finalité ultime de ce processus cosmique, physique et biologique, la cosmogénèse, la biogenèse, l’anthropogenèse.

D’abord, ce processus cosmique, physique et biologique a-t-il, comporte-t-il, une finalité ?

Les savants appartenant à des disciplines diverses qui examinent aujourd’hui le passé de l’Univers et de la Nature tels qu’ils nous sont connus par les sciences expérimentales, depuis l’astrophysique jusqu’à la neurophysiologie, les savants qui examinent le passé de l’Univers ne sont bien entendu pas en mesure, en tant que tels, de répondre à la question de savoir si l’histoire de l’Univers comporte ou ne comporte pas une finalité. Ils se partagent sur ce point en fonction de leurs options philosophiques préalables, antérieures.

Mais en philosophie, il ne faut pas procéder à partir d’options préalables, il faut partir de la réalité objective qui s’impose à nous, et il faut l’analyser, dans toute la mesure de nos possibilités, d’une manière rationnelle. C’est tout simplement cela, la philosophie : l’analyse rationnelle de ce qui est, jusqu’au bout.

Les savants se partagent donc en ce qui concerne la finalité ultime de l’Univers, tout comme ils se partagent en ce qui concerne l’origine radicale, ou la cause première de l’Univers. Les uns disent que l’Univers n’a pas de cause première. Ils professent donc l’athéisme. Les mêmes, évidemment, professent que l’Univers ne comporte aucune finalité, puisque aucune intention ne préside à sa composition, à son organisation, à son développement, à son histoire.

D’autres savants pensent que l’Univers comporte une cause première, mais la question est de savoir pour quelle raison ils le pensent. Est-ce à la suite d’une analyse qui est forcément une analyse métaphysique? Ou bien est-ce par suite d’une option préalable? Nous l’avons dit, l’analyse métaphysique ne doit pas partir d’une option préalable, mais de la réalité objective, scientifiquement explorée, et telle qu’elle s’impose à nous, quelles que soient nos préférences philosophiques préalables, antérieures, ou nos répugnances. L’affectivité n’a rien à faire ici, elle devrait ne rien avoir à faire ici. La seule question est celle de la vérité, savoir ce qui est.

La plupart des savants sont d’accord pour reconnaître que l’Univers est une histoire orientée. Dire que l’Univers est objectivement un processus orienté, ce n’est pas encore découvrir qu’il comporte une finalité, et surtout pas quelle finalité il comporte. Un très grand nombre d’astrophysiciens pensent que cet Univers-ci dans lequel nous sommes a commencé. Dire que l’Univers a commencé, n’est pas encore dire qu’il a été créé. Pour établir qu’il a été créé, et qu’il est actuellement créé, il faut procéder à une analyse rationnelle qui est une analyse métaphysique. Constater le commencement d’un être n’est pas encore avoir découvert que cet être est créé. Car l’idée de création implique forcément deux termes. L’un des deux termes, c’est l’être créé. L’autre terme, c’est l’être créateur. Tant qu’on n’a pas découvert l’existence du Créateur, on n’a pas non plus découvert la création, qui est une relation entre le Créateur et le créé.

Il faut une analyse métaphysique, c’est-à-dire tout simplement une analyse rationnelle, une analyse logique, pour établir que, si l’Univers a commencé, alors il est créé. Et puisque de fait l’Univers est objectivement, aux yeux de ceux qui l’observent, l’histoire d’une série de commencements, alors il faut dire qu’il est constamment, continuellement créé. Nous sommes dans un Univers en régime de création continuée, en ce sens précis que la création qui s’est effectuée aux tout premiers commencements de l’Univers, s’est continuée pour tous les commencements, pour toutes les étapes nouvelles de la création, et qu’elle se continue pour chacun d’entre nous, lorsque chacun d’entre nous commence d’exister, à la conception.
Pour découvrir par l’intelligence l’origine radicale de l’Univers, c’est-à-dire sa cause première, il faut donc procéder à une analyse métaphysique, à une analyse rationnelle, à une analyse logique qui procède à partir de l’histoire connue de l’Univers, de son histoire passée et présente. Nous sommes mieux placés, en cette fin du XXe siècle que jamais pour découvrir qu’en effet la création est à l’œuvre dans l’histoire de l’Univers depuis au moins dix-huit ou vingt milliards d’années, puisque nous voyons cette création en train de se faire, nous assistons, par les sciences expérimentales, les sciences de l’Univers et de la Nature, à son développement. Nous venons de découvrir, au XXe siècle, l’histoire de la création, et nous en sommes éblouis.

Mais pour ce qui est de l’avenir de la création, de la finalité de la création, comment faire et comment procéder? Ce n’est pas la connaissance du passé de l’Univers et de la Nature qui peut nous permettre de connaître ni même de deviner quel sera l’avenir de l’Univers. Tout au plus pouvons- nous prévoir quelques phénomènes qui relèvent du second Principe de la Thermodynamique, à savoir les processus d’usure. Nous pouvons prévoir avec certitude que notre soleil, qui est âgé d’environ cinq milliards d’années, et qui transforme lentement mais irréversiblement son hydrogène en hélium, va bientôt être épuisé et qu’il va exploser comme la nébuleuse du Crabe que les astronomes chinois ont vu exploser le 4 juillet 1054. Notre soleil finira comme une naine blanche avant d’être une étoile morte constituée de ce que les physiciens appellent de la matière dégénérée.

Nous pouvons prévoir tous les phénomènes, tous les processus qui relèvent du second Principe de la Thermodynamique, tout ce qui relève de l’usure et du vieillissement, mais nous ne pouvons pas prévoir les processus qui relèvent de la croissance de l’information, c’est-à-dire de la croissance de la création, à moins d’en être nous-mêmes les créateurs.

Laplace avait imaginé en 1814 (Essai philosophique sur les probabilités) un petit bonhomme, qu’on a appelé parfois le démon de Laplace, une intelligence toute connaissante qui, connaissant parfaitement le passé de l’Univers, pourrait par là même déduire l’avenir de l’Univers. En 1814, il écrivait : Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’Univers et ceux du plus léger atome; rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux…

C’est faux. Vous prenez le petit bonhomme de Laplace, vous le mettez par exemple aux tout premiers commencements de l’histoire de l’Univers, vous supposez qu’il connaît tout des instants antérieurs, tout de l’état de la matière à ce moment-là, il ne pourra pas prévoir la composition de la matière en structures de plus en plus complexes, la composition des molécules, des macromolécules, des molécules géantes qui portent ou supportent un message génétique, parce que la réalisation de ces compositions exige et requiert de l’information qui ne se trouvait pas dans l’Univers aux tout premiers instants. Le petit bonhomme de Laplace pouvait prévoir tout ce qui relève du second Principe de la Thermodynamique — que Laplace lui-même ignorait lorsqu’il a écrit son conte scientifique — c’est-à-dire tout ce qui relève de l’usure, du vieillissement, de la tendance des systèmes physiques à réaliser leur état le plus probable. Par exemple le petit bonhomme de Laplace pouvait sans doute prévoir l’explosion et l’expansion de l’Univers qui relève du second Principe, mais non pas la croissance de l’information dans l’histoire de l’Univers. Il ne pouvait pas déduire la croissance de l’information du passé de l’Univers, parce que l’information nouvelle qui sera communiquée à chaque étape de la genèse de l’Univers ou de la nature ne s’y trouvait pas, dans ce passé.

Vous placez maintenant le petit bonhomme de Laplace il y a trois ou quatre milliards d’années en arrière de nous, au moment précis où apparaissent sur notre planète Terre les premiers êtres vivants monocellulaires. Vous supposez que votre petit bonhomme connaît tout du passé de l’Univers et de la Nature. Pourrait-il prévoir l’avenir de l’évolution biologique, l’avenir de l’histoire naturelle? Aucunement. Pourquoi? Tout simplement parce que l’avenir de l’histoire naturelle des espèces, l’avenir de l’évolution par rapport à l’observateur qui se trouve aux origines de la vie, c’est en fait la communication de nouveaux messages génétiques qui ne préexistaient pas dans l’Univers et dans la Nature. On ne peut pas déduire l’existence et le contenu de messages génétiques nouveaux, à partir du message génétique du premier monocellulaire qui contenait moins d’information que les suivants. On ne peut pas déduire l’existence et le contenu des messages génétiques plus riches en information, à partir des messages génétiques plus pauvres en information. On ne peut pas déduire une information génétique nouvelle, capable de commander à la construction d’un système biologique nouveau et donc d’un groupe zoologique nouveau, de son absence antérieure. On ne tire pas l’être du néant. L’information génétique nouvelle qui apparaît ne s’explique pas par celle qui précède dans le temps, parce que celle qui précède est plus pauvre que celle qui suit. L’avenir de l’Univers, dans son histoire, est toujours plus riche que son passé. Et par conséquent, une intelligence toute connaissante placée à n’importe quel moment de l’histoire de l’Univers, si même elle connaît parfaitement et intégralement le passé de l’Univers, ne peut pas deviner son avenir, qui relève de la création et de la communication d’information nouvelle.

Laplace était parti de l’idée fausse que l’Univers est un système mécanique. Dans un système de type mécanique en effet, connaissant parfaitement le passé d’une machine, vous pouvez déduire son avenir, pour une raison simple, c’est que l’avenir de la machine ne comporte rien de plus que son passé, sauf l’usure, qui n’est pas du plus mais du moins. Une machine n’a pas d’histoire, donc son avenir est prévisible. L’Univers n’est pas du tout comparable à une machine. S’il est comparable à quelque chose, c’est à une symphonie qui est en train d’être composée, dont nous découvrons avec émerveillement le passé, mais dont nous sommes bien évidemment incapables de prévoir l’avenir, car l’avenir de l’Univers en régime de création continuée est au moins aussi imprévisible pour nous aujourd’hui, que l’aurait été l’histoire de l’Univers que nous connaissons, pour un observateur placé aux origines de l’histoire de l’Univers.

Si de plus le petit bonhomme de Laplace avait appartenu à l’Union Rationaliste, ce qui est vraisemblable lorsqu’on connaît les idées de son papa, — autre chose est à craindre, c’est que mis ou placé à n’importe quel moment de l’histoire de l’Univers, si on l’avait interrogé sur l’avenir de l’Univers, il aurait toujours répondu : L’avenir de l’Univers sera identique à son passé ! Il n’y aura rien de nouveau ! La nouveauté est impossible ! L’univers doit rester ce qu’il est pour respecter le présupposé initial, à savoir qu’il est un système mécanique, et qu’aucune création ne s’effectue, ni ne se réalise en lui.

Pour savoir ce qu’il en est de l’avenir de l’Univers, de l’avenir de la Création, et à plus forte raison de la finalité de la Création, il n’existe qu’une seule méthode, c’est de demander au Créateur incréé ce qu’il en pense et s’il veut bien nous en dire quelque chose.

L’analyse métaphysique qui est une analyse rationnelle, une analyse logique procédant à partir de l’expérience scientifiquement explorée, peut nous conduire, peut conduire notre intelligence jusqu’à la découverte de Celui qui est la Cause première, l’Origine radicale de tout ce qui existe dans notre expérience. L’analyse métaphysique peut parvenir à découvrir l’existence du Créateur passé, présent, actuel de l’Univers qui est en régime de création continuée depuis dix-huit ou vingt milliards d’années.

Mais l’analyse métaphysique ne peut pas nous permettre de découvrir ce que sera l’avenir de la création, encore moins la finalité de la création, parce que l’analyse métaphysique qui est tout simplement une analyse rationnelle, une analyse logique, est fondée sur ce qui était et sur ce qui est. Elle ne peut pas s’appuyer sur ce qui sera puisqu’elle ne le connaît pas. L’analyse métaphysique n’est pas prophétique. La philosophie n’est pas la prophétie.

Par conséquent, pour savoir ce qu’il en est de l’avenir de la création et à plus forte raison de la finalité ultime de la création, il faut s’adresser au Créateur unique et incréé. Lui seul sait ce qu’il a l’intention de faire, ce qu’il veut faire, lui seul connaît son propre dessein.

Sur ce point, le grand docteur dominicain Thomas d’Aquin et le grand docteur franciscain Jean Duns Scot sont d’accord. La théologie qui est fondée sur la révélation nous fait connaître l’avenir et la finalité de la création que l’analyse philosophique ne pouvait pas découvrir.
Le prophète Amos, VIIIe siècle avant notre ère, dit précisément ceci : Le Seigneur YHWH ne fait rien sans avoir communiqué ou révélé son secret dessein à ses serviteurs les prophètes (Amos 3, 7).

Le prophétisme hébreu, c’est la communication à l’humanité de la connaissance, de la science, de l’intelligence du secret dessein de Dieu en ce qui concerne la création et l’Homme qui vient d’apparaître.

Il n’est pas question d’admettre ou de recevoir les yeux fermés, par un acte de foi, comme on dit aujourd’hui en France, le fait de la révélation. Il faut au contraire s’enquérir avec soin, faire une analyse critique, pour examiner s’il est bien vrai que dans cette zone germinale de l’histoire de l’humanité, Dieu le créateur incréé a communiqué ses secrets desseins.

Ce n’est pas moi qui le dis. C’est le pape Pie IX dans une lettre encyclique qui date du 9 novembre 1846 : La raison humaine, afin que dans une affaire d’une telle importance elle ne soit pas trompée et afin qu’elle ne soit pas errante, — il importe qu’elle fasse une enquête soigneuse pour établir le fait de la révélation divine, divinae revelationis factum, afin qu’il soit certain à ses yeux — à elle, la raison humaine, — que c’est bien Dieu qui a parlé.

Et le grand cardinal Dechamps, en 1869, un an avant le premier concile du Vatican dont il a été l’un des rédacteurs, le cardinal Dechamps développait la même thèse : C’est la raison (…) qui appelle la révélation, et c’est à la raison que la révélation s’adresse. C’est à la raison que Dieu parle, c’est à la raison qu’il demande la foi, et il ne la lui demande qu’après lui avoir fait voir que c’est bien lui qui parle. La raison qui demande le témoignage de Dieu sur les réalités de la vie future, n’adhère donc à ce témoignage avec la certitude surnaturelle de la foi, qu’après avoir vu de ses propres yeux, c’est-à-dire vérifié par sa propre lumière et avec la certitude naturelle qui lui est propre, le fait divin de la révélation.

L’avenir de la création et à plus forte raison la finalité de la création sera connue si et dans la mesure où Dieu le Créateur incréé et unique voudra bien nous en dire quelque chose. Il faut donc établir le fait de la révélation pour savoir s’il est vrai que Dieu le créateur incréé, à l’intérieur de cette zone de l’histoire humaine qui est le peuple hébreu, a communiqué le secret de ses desseins.

Le passé de la création est connu par les sciences expérimentales, — l’astrophysique, la physique, la chimie, la biochimie, la biologie fondamentale, la zoologie, la paléontologie, la neurophysiologie ; — l’avenir de la création est connu par la révélation, et il faut établir le fait de la révélation pour que la théologie, qui est la science de Dieu et du dessein de Dieu, informée par la révélation, soit réellement une science, une connaissance certaine par l’intelligence, une science bien fondée.

Mais, me direz-vous, comment fait-on pour établir le fait de la révélation? On procède exactement comme on a procédé pour établir le fait de la création. Pour établir le fait de la création, on part de l’Univers tel que nous le connaissons aujourd’hui dans son histoire et dans son développement et on discerne, on découvre par l’intelligence que l’Univers dans son histoire et son développement présente des nouveautés du point de vue de l’être, des enrichissements qui ne sont pas susceptibles d’être expliqués par l’état passé de l’Univers. Nous l’avons vu, l’Univers est de plus en plus riche en information au fur et à mesure que l’on avance dans son histoire. L’information nouvelle qui apparaît à un moment donné de l’histoire de l’Univers et de la Nature n’existait pas auparavant, ni en puissance ni en acte. C’est un commencement d’être. Le passé de l’Univers ne suffit jamais, à aucun moment de son histoire, à rendre compte de la nouveauté d’être qui apparaît en lui. Il faut donc reconnaître objectivement que l’Univers depuis qu’il existe, depuis ses tout premiers commencements, est en régime de genèse ou de création continuée, au sens fort du terme. La création est toujours actuelle dans l’histoire de l’Univers en ce sens qu’à chaque instant Dieu crée quelque chose de nouveau, quelque être nouveau, quelque ordre nouveau de réalité. L’Univers est un système historique et évolutif qui reçoit constamment de l’information créatrice tout au long, tout au cours de son histoire.

Pour établir le fait de la révélation, nous utilisons la même méthode. Nous partons d’un fait, d’un fait objectif dont personne n’a jamais songé à contester l’existence, à savoir le fait constitué par l’existence du peuple hébreu, depuis environ le XXe siècle avant notre ère. Ce fait nous l’étudions, en nous servant de toutes les méthodes fournies par la recherche critique et historique depuis bientôt deux siècles. Nous examinons le fait hébreu comme on doit examiner tout fait objectif. Nous le scrutons. Nous nous efforçons de l’analyser. Nous constatons que ce fait objectif qui est le peuple hébreu contient ou comporte un phénomène qui est le prophétisme hébreu. Nous examinons donc le prophétisme hébreu d’une manière critique et nous nous demandons s’il est une réalité. Nous constatons que le peuple hébreu se présente à nous avec tous les caractères qu’en zoologie on appelle mutation. Le peuple hébreu est un mutant. Nous savons par les sciences de la nature, que si dans l’histoire naturelle il existe un nouveau groupe zoologique, c’est-à-dire une mutation positive, qui s’inscrit dans l’histoire naturelle des espèces, alors il y a au départ un nouveau message génétique, une nouvelle information. Nous constatons avec le peuple hébreu qu’il est constitué par une série de messages qui sont communiqués par des hommes qu’en hébreu on appelle les nabis, traduction grecque prophètes. La question est de savoir d’où viennent ces messages, d’où provient cette information qui est communiquée par le prophète hébreu à son peuple. Provient-elle de l’homme? Est-ce le prophète qui est la source, l’origine radicale du message qu’il communique? Dans ce cas, il est un faux prophète qui parle, comme dit Écriture, à partir de son propre cœur.

La question posée est donc ici, tout comme pour l’histoire de la création, la question de l’origine radicale de l’information.

Pour déterminer si l’information créatrice vient de l’homme — ce qui est le cas du faux prophète — ou si elle vient de Dieu, il faut examiner de près le fait objectif constitué par le prophétisme hébreu pendant une vingtaine de siècles au moins, depuis Abraham jusqu’à Jean qui baptisait dans le Jourdain et jusqu’à Ieschoua ha-nôzeri, — que nous nous gardons bien de traduire par : de Nazareth.

La prophétie authentique est une connaissance, une science portant sur l’avenir et que l’homme, en tant que tel et seul, ne pouvait pas déduire du passé de l’histoire humaine. C’est en somme une nouveauté, c’est en somme une création nouvelle qui est annoncée. Nous avons examiné dans un travail récent ce problème de la prophétie, à savoir la question première : est-ce que prophétie il y a? (Le Prophétisme hébreu, éd. Gabalda, 1982).

Jusqu’à l’apparition de l’Homme, nous l’avons remarqué, toute création dans l’histoire de l’Univers et de la Nature s’effectue par communication d’un message, d’une information. Un nouveau groupe zoologique qui apparaît, c’est d’abord un nouveau message génétique qui est constitué, puis communiqué. Au commencement, à l’origine, et pour chaque création nouvelle, il y a l’Information. L’Information était auprès de Dieu.

Remarquons en passant, à ce propos, que lorsque Monsieur le Prince Louis de Broglie enseigne la physique quantique et la mécanique ondulatoire à l’Institut Henri Poincaré dans les années 1950, — lorsqu’il enseigne, il communique la science qu’il a acquise, mais tandis qu’il communique la science qu’il a acquise, sa science ne le quitte pas, il ne perd pas la science qu’il a acquise et qui est la sienne. Sa science reste auprès de lui, qu’elle soit reçue ou non par ceux qui l’écoutent, par ses étudiants; — qu’ils comprennent plus ou moins bien ce que Louis de Broglie leur dit, qu’ils l’assimilent plus ou moins bien.

De même la science créatrice de Dieu reste auprès de Dieu tandis qu’il la communique. Dieu ne perd pas sa science créatrice en la communiquant. Il n’existe pas d’aliénation ou d’exil de la Sagesse de Dieu de par la création, comme l’ont imaginé les systèmes gnostiques des premiers siècles, ces systèmes gnostiques qui ont tellement fasciné les maîtres de l’idéalisme allemand.

Toute création dans l’histoire de l’Univers et de la Nature s’effectue par communication d’un message, d’une information ; mais avec l’apparition de l’Homme, cet être qui vient d’apparaître il y a quelques dizaines de milliers d’années, le régime de la création change.

Jusqu’à l’Homme inclusivement, la création s’effectue par communication de messages nouveaux, et si l’Homme moderne apparaît, c’est bien qu’un supplément génétique est communiqué à la molécule géante qui commande à la construction du petit Homme.

Jusqu’à l’Homme, la création s’effectue ou se réalise par communication d’information génétique, ce que nous venons de découvrir au milieu du XXe siècle.

Mais à partir de l’Homme, la création change de régime parce qu’à partir du moment où apparaît dans l’Univers un être capable de le connaître et de se connaître, l’information créatrice nouvelle n’est plus communiquée à ses gènes. Elle est communiquée à sa pensée, à son intelligence, à son esprit, à sa liberté. Voilà le changement de régime.

Une fois de plus nous constatons que la loi des relais entre en jeu. L’évolution physique a été relayée par l’évolution biochimique, qui a été relayée par l’évolution biologique ou zoologique. À l’intérieur de celle-ci nous avons observé le phénomène des relais. Les groupes zoologiques qui apparaissent les uns après les autres se relaient sur la surface de la planète. Le grand historien anglais Arnold Toynbee a cru observer le même phénomène dans l’histoire des civilisations qu’il a étudiées en naturaliste. Avec l’apparition de l’Homme, la création de type biologique est relayée par une création d’un autre ordre, une création qui est d’ordre spirituel. Et les messages créateurs ne sont plus désormais communiqués aux molécules géantes qui ont la charge de porter et de supporter l’information génétique. Les messages créateurs sont communiqués par la pensée, par l’esprit. Ils vont de l’Esprit de Dieu à l’esprit de l’homme créé qui est le prophète hébreu. Celui-ci transmet l’information ou le message dans sa langue, qui est en l’occurrence l’hébreu, la plus simple de toutes les langues. Il transmet, il communique l’information, le message qui vient de Dieu à son peuple, le peuple hébreu. Tout le prophétisme hébreu, depuis les origines jusqu’à la mort du rabbi galiléen Ieschoua ha-nôzeri, se situe à l’intérieur du peuple hébreu. Le message communiqué rencontre de la part de l’humanité, à l’intérieur de ce peuple hébreu, une résistance violente qui va souvent jusqu’à la mise à mort du messager, c’est-à-dire du prophète. Cela prouve que l’information ne vient pas de l’homme, de l’humanité, puisque cette information créatrice rencontre de la part de l’humanité créée une résistance violente. Ce n’est que plus tard, quelques années après la mort et la résurrection du rabbi galiléen Ieschoua ha-nôzeri, que l’information créatrice communiquée à l’intérieur du peuple hébreu est communiquée aussi aux nations païennes. C’est le signe de Jonas le prophète qui s’accomplit. Les païens, les incirconcis, reçoivent eux aussi l’information créatrice qui provient de Dieu unique et ils entrent eux aussi dans l’économie du monothéisme hébreu commencé avec Abraham le prophète.

Les journalistes français, lorsqu’ils parlent du christianisme, disent à peu près ceci : le christianisme? Ah oui, nous connaissons : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.”

Ils réduisent, le plus souvent, sinon toujours, le christianisme à cette unique proposition, à cette unique formule.

Si le christianisme se réduisait à cette unique proposition, à cette unique formule, il n’existerait pas en tant que tel, en tant que doctrine neuve et originale, car cette formule se trouve dans le Lévitique 19, 18. Si on traduit le texte du Lévitique correctement, cela donne : Tu aimeras ton compagnon, hébreu rea, comme toi-même. Les traducteurs en langue grecque de la Bible hébraïque ont rendu l’hébreu rea par le grec pîèsion, d’où notre traduction française : le prochain, qui n’est pas fidèle à l’hébreu. Mais passons sur ce point.

Si l’on devait résumer, ramasser l’essence du christianisme en une seule formule, sans doute faudrait-il dire ceci : le christianisme, c’est la création de l’Homme nouveau uni à Dieu. Cette création de l’Homme nouveau uni à Dieu est réalisée en la personne de celui que les chrétiens appellent le Christ, qui est, selon la formule du pape Léon dans sa lettre à Julien, évêque de Cos, du 13 juin 449, l’Homme véritable uni à Dieu véritable, Verus homo vero unitus est Deo.

Ainsi le Christ est-il la Cellule mère, le Germe de la nouvelle humanité, le Premier-né de la nouvelle création. C’est en lui et par lui que la création atteint sa finalité ultime qui était voulue par Dieu depuis le commencement, depuis son éternité. Le but ultime de la création n’était pas l’escargot, ni le gorille, ni l’australopithèque, mais l’Homme véritable uni à Dieu véritable, l’Homme nouveau qui est né nouveau et est devenu conforme au Christ. Le but, la finalité de la création, est donc en avant de nous si nous nous situons par rapport à notre naissance. Lorsque nous naissons, nous avons à consentir à une nouvelle naissance, à une nouvelle création, à la création de l’Homme nouveau en nous. Nous naissons donc dans un état qui précède cette nouvelle naissance, cette nouvelle création de l’Homme nouveau en nous.

En un autre sens cette création de l’Homme nouveau et véritable uni à Dieu véritable a été réalisée, puisqu’elle a été et qu’elle est réalisée dans le Christ, il y a bientôt vingt siècles. Mais pour nous qui naissons, pour nous qui venons de naître, elle est à faire, à réaliser. Nous naissons en deçà de cette nouvelle naissance, de cette nouvelle création.

Dans l’histoire de la création, le Christ nous fait connaître le but de la création, sa finalité ultime. Cette finalité ultime de la création est réalisée en lui. Il reste à la réaliser en nous.

Il n’y a aucune raison pour que le métaphysicien et même le savant n’étudient pas, avec les méthodes rationnelles qui leur sont propres, ce fait ultime qui est le Christ, l’union de l’Homme véritable et nouveau à Dieu véritable. Ce fait objectif qui est le Christ peut aussi et doit être objet de science. La science qui a pour objet le Christ s’appelle la christologie, de même que la science qui a pour objet l’univers s’appelle la cosmologie, la science qui a pour objet la vie, la biologie, la science qui a pour objet l’homme, l’anthropologie.

Il n’y a aucune raison pour que le métaphysicien et le savant n’étudient pas aussi le Christ, qui est le sommet de la création, en qui toute la création découvre sa finalité ultime, car cette finalité ultime est réalisée en lui.

La christologie, contrairement à ce qu’on s’imagine parfois et souvent, n’est pas du tout une fantasmagorie, une spéculation imaginaire. Au contraire, tout au contraire, la christologie est une science, au sens fort du terme, c’est-à-dire une connaissance par l’intelligence, et qui a un fondement objectif qui fut objet d’expérience.

L’origine de la vie n’est plus actuellement objet d’expérience. Elle ne se reproduit pas en laboratoire. Cela n’empêche pas l’origine de la vie d’être un objet de science. Des savants éminents, au XXe siècle, comme Oparine, Haldane, et beaucoup d’autres, y ont consacré leurs recherches. Le Christ qui est mort à Jérusalem sans doute l’an 30 de notre ère — la date n’est pas absolument certaine — fut objet d’expérience sensible pour ceux et celles qui l’ont vu, qui l’ont entendu, qui l’ont observé, soit ses amis soit ses adversaires.

Quelques-uns parmi ses amis ont noté aussitôt ce qu’il disait, ce qu’il faisait. Ces notes écrites en hébreu ont servi de base à ces traductions grecques que sont les Évangiles de Matthieu, de Marc et de Luc. Quant à Jean, qui était un témoin oculaire, il a pris ses propres notes, il a utilisé ses propres notes, et son Évangile, traduit de l’hébreu en grec dans les années qui ont suivi la mort et la résurrection de son maître, constitue donc un document de première main.

Les disciples qui ont observé, écouté leur rabbi galiléen et qui ont noté ce qu’il disait et ce qu’il faisait, ont transmis une expérience, et c’est cette expérience qui est au point de départ de cette science authentique qui est la christologie.

Plusieurs erreurs étaient possibles et ont de fait été commises à travers les siècles. La première erreur consistait à éliminer la pleine et entière humanité, l’humanité réelle et concrète du rabbi galiléen. Cela allait contre l’expérience initiale. Cette erreur renouvelée de siècle en siècle a été rejetée, éliminée par l’Église qui est le système biologique nouveau issu de ce Germe qui est le Christ. Toute l’information est contenue dans ce Germe. L’Église au cours du temps, au cours des siècles, se développe comme un organisme et elle prend conscience explicitement, et elle formule de plus en plus clairement et nettement le contenu de sa pensée.

L’autre erreur exactement inverse consistait à éliminer le fait que cet Homme véritable, verus Homo, qui est le Christ, n’est pas seul, il n’est pas, pour parler le latin des Pères, un homo solitarius. Il est verus homo vero unitus Deo, l’Homme véritable uni à Dieu véritable, et cette union est telle qu’il peut dire de lui-même : le Père, c’est-à-dire Dieu, est en moi, et moi je suis en lui. Il existe donc une immanence réciproque entre l’Homme créé, assumé et uni à Dieu, et Dieu incréé qui s’unit l’Homme véritable. Cette immanence réciproque n’implique ni ne comporte aucun mélange, aucune confusion, comme l’ont précisé les grands conciles christologiques de Chalcédoine en 451, et les conciles de 680 et 681.

Encore une fois il n’y a aucune raison valable pour que le métaphysicien et le savant ne méditent pas sur ce fait objectif constitué par le Christ, puisque précisément c’est un fait objectif, un fait qui fut objet d’expérience, tout comme le premier vivant apparu sur notre planète Terre, il y a trois ou quatre milliards d’années, aurait pu être un fait d’expérience, s’il y avait eu un observateur humain.
On objectera peut-être : les faits qui sont objet de science sont ceux qui sont susceptibles de se répéter. C’est là une conception archaïque de la science, une conception qui date du XIXe siècle. Les faits de laboratoire sont susceptibles de se répéter, mais les faits cosmologiques tels que le commencement de l’Univers, la formation de telle ou telle galaxie, la formation de notre système solaire, et l’apparition de la vie dont nous venons de parler, l’invention de chaque nouveau groupe zoologique, — tous ces faits qui sont bien objet de science, sont aussi des faits historiques qui se sont produits une fois et qui ne se répètent pas en laboratoire.

On peut objecter aussi que le Christ historique, le Christ galiléen n’est plus pour nous aujourd’hui l’objet d’une expérience actuelle. C’est vrai, mais tous les faits d’histoire sont dans le même cas. L’apparition de la vie non plus n’est pas un fait d’expérience actuelle, ni l’apparition des grands groupes zoologiques, ni le processus de l’anthropogenèse, ni l’apparition du premier Homme. Ce sont des faits d’histoire qui sont cependant objet de science.

On pourra objecter enfin que l’existence même du Christ n’est peut-être pas certaine? Certains en doutent. L’existence du Christ est tout à fait certaine. Si vous voulez démontrer l’existence de Nabuchodonosor, d’Alexandre le Grand, de Jules César ou de Napoléon Bonaparte, vous en êtes réduits à invoquer le témoignage des documents, soit écrits, soit sculptés, du passé, les monuments, les témoignages des historiens. Si un adversaire coriace met en doute la valeur de ces documents, de ces écrits des historiens du passé, de ces témoignages antiques, vous êtes très embarrassé. Supposons que vous deviez démontrer l’existence de madame votre arrière arrière grand-mère qui vivait sous Louis XV. Vous faites état de lettres, de portraits, de documents écrits, de souvenirs, de témoignages d’historiens s’il en existe. Si votre interlocuteur coriace rejette ou met en doute la valeur probante de tous ces documents, il vous reste une manière de prouver que votre arrière arrière grand-mère qui vivait sous Louis XV a bien existé. Il vous reste une méthode pour prouver, pour démontrer l’existence passée de votre aïeule. Cette méthode consiste tout simplement à partir de votre propre existence à vous, qui êtes interrogé sur l’existence de cette aïeule. Si votre arrière arrière-grand-mère qui vivait sous Louis XV n’avait pas existé, elle n’aurait pas eu de fille, elle n’aurait pas eu de fils. Si elle n’a pas eu de fils, si elle n’a pas eu de fille, elle n’a pas eu non plus de petits-enfants. De fil en aiguille, vous pouvez aisément démontrer que si votre arrière arrière-grand- mère qui vivait sous Louis XV n’avait pas existé, alors vous, qui parlez, n’existeriez pas non plus. Puisque de fait vous existez, c’est un fait d’expérience, vous pouvez, en usant de ce raisonnement par récurrence, prouver ou démontrer l’existence passée de votre aïeule du XVIIIe siècle ou d’un autre siècle si vous voulez. En somme on va d’une existence actuelle à une existence passée. On ne passe pas par l’intermédiaire de documents qui sont toujours susceptibles d’être critiqués ou mis en doute. Certains historiens ont estimé que l’existence passée du Christ galiléen était peu attestée par les historiens de l’époque. C’est tout à fait exact. Ils en ont tiré argument pour soutenir que l’existence du Christ historique n’était pas certaine. C’est faux. Car l’existence du Christ galiléen n’a aucun besoin des témoignages des historiens latins ou grecs pour être démontrée. Nous avons mieux.

Le Christ galiléen est mort et il est ressuscité, sans doute ou peut-être en l’année 30. Nous avons vu déjà que la date n’est pas absolument certaine, elle peut être révisée. À partir de ce fait historique qui fut un fait d’expérience s’est constituée une communauté, en hébreu qahal, ou qehillah, en traduction grecque ekklèsia. Cette première communauté de Jérusalem des années 30 et suivantes a existé parce qu’elle a eu l’expérience de l’existence, des actes, des enseignements, de la mort et de la résurrection de son rabbi. Et cette première communauté des années 30 et suivantes a été massacrée, elle a été persécutée jusqu’à la mort, d’abord par ses propres frères appartenant au même peuple, puis à partir de l’année 64 par Néron l’empereur romain. Si cette première communauté des années 30 et suivantes a été persécutée jusqu’à la mort, massacrée, à cause du rabbi mort et ressuscité, c’est donc que cette première communauté était certaine de la vie, de l’existence, de la mort et de la résurrection de son maître. Car on ne meurt pas transformé en torche dans les jardins de Néron si l’on n’est pas certain de ce à cause de quoi l’on meurt. La seconde génération qui n’a pas vu le Seigneur vivant a reçu cette certitude des mains de la première génération, et c’est à cause de cette même certitude que la seconde génération a été persécutée jusqu’à la mort par les empereurs romains. La seconde génération a transmis cette certitude à la troisième, et ainsi de suite jusqu’à nous. En sorte que la preuve de l’existence de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ, c’est l’Église elle-même, vivante aujourd’hui. Si le Christ n’avait pas existé, s’il n’avait pas vécu, s’il n’était pas mort, s’il n’était pas ressuscité, il n’y aurait pas eu de première communauté chrétienne, celle de Jérusalem d’après l’année 30. S’il n’y avait pas eu la première communauté de Jérusalem, il n’y aurait pas eu les autres Églises, les Églises semées sur tout le bassin de la Méditerranée. S’il n’y avait pas eu la première l’Église de la première génération, il n’y aurait pas eu Église de la seconde génération, et ainsi de suite jusqu’à nous. Si le Christ n’avait pas existé, s’il n’avait pas été objet d’expérience concrète et sensible ; s’il n’était pas mort et ressuscité, il n’y aurait pas l’Église aujourd’hui.

L’existence passée du Christ se démontre donc exactement de la même manière que vous pouvez démontrer l’existence passée de madame votre arrière arrière grand-mère qui vivait sous le règne de Louis XV, à cause de la filiation. La preuve que votre arrière arrière grand-mère a bien existé, c’est vous-même qui êtes aujourd’hui vivant. Si votre arrière arrière grand-mère n’avait pas existé, vous n’existeriez pas non plus. De même, si le Christ n’avait pas existé, s’il n’était pas mort et ressuscité, il n’y aurait pas aujourd’hui l’Église

L’existence du Christ est donc beaucoup plus certaine que l’existence de Nabuchodonosor, d’Alexandre le Grand ou de Jules César, qui est absolument attestée par les monuments, les documents et les historiens, parce que nous ne pouvons pas prouver l’existence passée de Nabuchodonosor, d’Alexandre le Grand ou de Jules César par la méthode des filiations, car nous ne connaissons pas un homme ou une femme actuellement vivant dont nous soyons certains qu’il descend génétiquement de ces illustres et redoutables personnages du passé. En ce qui concerne le Christ, nous n’avons aucun besoin des témoignages des historiens latins ou grecs ou autres, puisque nous avons, nous sommes, sa descendance génétique. L’Église est actuellement son corps vivant, et cet organisme spirituel n’existerait pas s’il n’y avait pas eu la cellule mère qui est précisément le Christ.

Nous pouvons maintenant considérer l’ensemble de l’histoire de l’Univers, de la Nature et de l’humanité dans un seul regard. Nous constatons que cette création s’est effectuée par étapes. Le prophétisme hébreu prend place dans l’histoire de la création. Il est, il constitue le moment à partir duquel Dieu le créateur communique l’information créatrice à la pensée, à l’intelligence, à l’esprit et à la liberté d’un être créé capable de recevoir, d’assimiler, d’intégrer cette information.

L’information créatrice qui s’appelle maintenant révélation est communiquée progressivement et par étapes, exactement comme la création s’était effectuée progressivement et par étapes, et pour les mêmes raisons. De même qu’il n’est pas possible d’ajouter au message génétique d’un organisme monocellulaire le message génétique de n’importe quel organisme ultérieur plus complexe et plus riche en information, il n’est pas non plus possible de communiquer à l’humanité pensante à n’importe quel moment de son développement psychique, mental, intellectuel et spirituel, n’importe quel message, n’importe quelle information. Il faut que le message, que l’information puissent être assimilés, intégrés. La révélation est progressive pour la même raison que la création est progressive.

C’est au XIXe siècle que l’on commence à découvrir d’une part que la création, l’histoire naturelle, s’est effectuée par étapes et d’une manière progressive, et aussi, d’une manière tout à fait indépendante, que la révélation s’est effectuée d’une manière progressive, par étapes.

Avec le Christ commence la nouvelle création de la nouvelle humanité, comme l’écrit Paul dans plusieurs de, ses lettres. Nous naissons dans la vieille humanité programmée elle aussi comme le sont les espèces animales qui nous ont précédés. Nous sommes invités à naître nouveaux, à devenir l’humanité nouvelle et à participer à la nouvelle création, si nous assimilons, si nous intégrons, si nous incorporons et si nous faisons fructifier la nouvelle programmation que le Christ a communiquée. Car il suffît de lire les textes qui nous relatent son enseignement pour constater que le Christ enseigne bel et bien une nouvelle programmation, qui s’oppose point par point aux anciennes programmations que des savants découvrent depuis près d’un demi-siècle. Les vieilles programmations animales portent sur la défense du territoire. Le Fils de l’Homme, lui, n’a pas de lieu où reposer sa tête. Les anciennes programmations animales nous portent à répondre à l’agression par l’agression. Le Fils de l’Homme a enseigné une nouvelle programmation, exactement contraire à celle-ci. Les anciennes programmations nous portent à accumuler des richesses, des biens. Le Fils de l’homme enseigne la pauvreté volontaire, et ainsi de suite. Sur tous les points, il existe une opposition, un conflit entre les vieilles programmations animales qu’une armée de savants est en train de découvrir pour nous, et les programmations nouvelles enseignées par le Christ. C’est ce qui explique d’ailleurs la résistance violente, acharnée, et meurtrière de la vieille humanité, de l’humanité animale, à ces programmations nouvelles qui ont pour but, pour fonction, pour raison d’être de créer une nouvelle humanité.

Mais, me direz-vous, ces antiques programmations animales qui remontent à l’ère reptilienne, au moins trois cents millions d’années en arrière de nous, et qu’une armée de chercheurs est en train de découvrir depuis un demi-siècle, ces antiques programmations animales que nous voyons si clairement à l’œuvre dès que nous observons les comportements politiques et grégaires des groupes humains, — ces antiques programmations animales étaient-elles donc mauvaises? — Aucunement. Elles n’étaient pas mauvaises, elles étaient, elles furent absolument nécessaires à la genèse, au développement, à l’existence individuelle et sociale des espèces animales qui nous ont précédé. Mais elles sont maintenant périmées, précisément parce que celui en qui Dieu crée toutes choses nouvelles, a communiqué une nouvelle programmation qui a pour but, pour raison d’être et pour finalité de créer une nouvelle humanité.

Une fois de plus nous observons la loi des relais. La création de type ou d’ordre cosmologique, physique, biologique, est relayée par une autre création, qui est d’un autre ordre.

Mais, comme l’écrit Paul dans une de ses lettres, ce n’est pas l’humanité spirituelle qui est première, c’est l’humanité animale qui est première. L’humanité spirituelle, la nouvelle humanité qui est conforme à celui qui est le fils de Dieu parce qu’il est l’Homme véritable uni à Dieu véritable, la nouvelle humanité vient à la fin. Elle apparaît au terme de l’histoire de la création. Elle est en réalité le but, la finalité de la création. C’est cette finalité qui est en train de se réaliser, dans cette zone de l’humanité dans laquelle l’humanité est en train d’être créée nouvelle, et cette zone s’appelle l’Église, qui est en somme la nouvelle humanité en gestation ou en genèse, l’humanité renouvelée par la communication du message nouveau qui vient de Dieu lui-même, message qui se trouve pleinement en la personne de celui en qui habite la plénitude de la divinité, et en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse.

Le métaphysicien a intérêt à étudier le Christ, la personne du Christ, parce qu’en lui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse.

Il existe deux manières de présenter le christianisme. Vous pouvez présenter le christianisme dans la perspective, dans le système de référence, dans le cadre d’une création qui a été faite, qui a été réalisée dans le passé; qui a été achevée, et qui a été parfaite, à l’origine; qui s’est brisée, qui s’est abîmée, qui s’est détériorée ; et puis qui a été rachetée, restaurée, par le Christ rédempteur.

C’est une première perspective. C’est en somme et en gros celle d’Origène d’Alexandrie et de plusieurs de ses disciples; celle de saint Augustin et de son école.

Une autre perspective est toute différente. C’est celle qui s’impose de plus en plus à nous à partir des sciences de l’Univers et de la Nature. Nous ne pouvons plus dire, nous ne pouvons plus soutenir que la création a été réalisée et terminée aux origines, car nous venons de découvrir que la création s’effectue et qu’elle se continue depuis au moins dix-huit ou vingt milliards d’années. Nous assistons à la genèse des ordres de la réalité physique, biologique, puis humaine. Nous venons de découvrir depuis un siècle le processus de la cosmogénèse, de la biogenèse, de l’anthropogenèse. Nous sommes en train de découvrir le sens et la raison d’être du prophétisme hébreu dans ce processus de l’anthropogenèse. Nous découvrons que le Christ est celui en qui Dieu le créateur incréé réalise sa nouvelle création, son ultime création, la création de la nouvelle humanité. Nous découvrons que le Christ nous enseigne les normes de la nouvelle humanité, celle qui est en train de se former dans ce corps spirituel et organisé qui est l’Église. Par conséquent le Christ n’est pas seulement rédempteur ni seulement restaurateur de l’ancienne création abîmée ou détériorée. Il est d’abord celui en qui et par qui et avec qui Dieu le Créateur incréé crée cette nouvelle création qui est l’humanité nouvelle qui est l’Église en son développement.

La grande controverse entre le bienheureux Jean Duns Scot, mort non loin d’ici, à Cologne, en 1308, et frère Thomas d’Aquin, mort le 7 mars 1274 en se rendant au concile de Lyon, cette ancienne controverse qui portait précisément sur la raison d’être du Christ, sur sa place et sa fonction dans l’histoire de la création, est peut-être la plus moderne, la plus actuelle des controverses.

Saint Augustin, mort en 430, s’imaginait comme tout le monde en son temps et longtemps après lui encore, que l’Univers se réduit à notre système solaire, à notre minuscule système solaire. Nous savons en cette fin du XXe siècle que notre Soleil n’est que l’une des cent milliards d’étoiles qui constituent notre galaxie. Et notre propre galaxie est l’une des milliards de galaxies qui constituent l’Univers. L’Univers est un gaz de galaxies, un gaz dont les molécules sont les galaxies et ce gaz de galaxies est en train de se dissiper, de se détendre…

Augustin s’imaginait comme tout le monde de son temps et encore longtemps après, que l’Univers, ainsi réduit à notre système solaire, est âgé de quelques milliers d’années. Nous, nous en sommes à dix-huit ou vingt milliards d’années. Saint Augustin s’imaginait que dans cet Univers ainsi très réduit dans l’espace et le temps la mort physique, la mort empirique que constate le biologiste, était un accident imputable à l’Homme. Nous savons au XXe siècle que tout système biologique est un système composé et complexe, et que soit par accident, soit par vieillesse, les organismes meurent. Ils mouraient avant l’apparition de l’Homme. L’Homo sapiens sapiens est apparu il y a quelques dizaines de milliers d’années. La vie est apparue il y a environ trois milliards et demi d’années. Entre-temps les animaux mouraient. La mort biologique n’est pas entrée dans le monde par la faute de l’Homme qui vient d’apparaître.

Si la création a été achevée et terminée depuis le commencement, si elle a été parfaite au commencement, si la plénitude se trouve au commencement, comme se l’imaginaient soit Origène d’Alexandrie et plusieurs de ses disciples du côté grec, soit Augustin et ses disciples du côté latin, alors le rôle et la raison d’être du Christ ne peut être que la rédemption, la restauration, latin restauratio, comme dit saint Augustin repris par saint Thomas. La raison d’être de la rédemption, c’est de reconstituer l’état initial, de revenir au point de départ. La fin sera donc semblable au commencement : c’est précisément ce que dit Origène d’Alexandrie.

Si au contraire comme c’est le cas, la création est en cours depuis quelque dix-huit ou vingt milliards d’années, et si elle n’est pas achevée, alors le Christ se découvre comme étant celui par qui et en qui la création s’achève et atteint à sa plénitude. C’est lui-même qui le dit, dans une discussion précisément qui concernait le sabbat : mon Père, c’est-à-dire Dieu, est à l’œuvre jusqu’à maintenant, et moi aussi je suis à l’œuvre (Jean 5, 17). La création n’est pas achevée, elle n’est pas terminée. La plénitude de la création n’est pas en arrière de nous dans le temps, dans le passé, mais en avant de nous, dans l’avenir. Le christianisme orthodoxe n’est pas rétrospectif mais prospectif. Le prophétisme hébreu prend place dans l’histoire générale de la création, et le Christ lui aussi prend place dans l’histoire de la création, au sommet, au terme de la création, puisque c’est en lui et par lui et avec lui que la création atteint et réalise sa finalité ultime, l’union sans confusion de l’Homme créé à Dieu incréé. Cela fait donc deux visions du monde et deux manières de présenter le christianisme selon que nous tenons compte, ou que nous ne tenons pas compte, de l’enseignement des sciences de l’Univers et de la Nature qui viennent de nous découvrir l’histoire de l’Univers et de la Nature, c’est-à-dire en fait l’histoire de la création. C’est parce que nous venons de découvrir l’histoire de la création que nous sommes mieux à même de comprendre la place, la raison d’être et la fonction du Christ dans l’histoire de l’Univers, dans l’histoire de la création.

Paris, le 12 avril 1983