Archaka : L’homme cosmique


01 Aug 2014

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

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Cette foi nouvelle, cependant, qui peut l’avoir ? Chimère de poète, parole de songe-creux ! Comment l’accueillir à moins, de s’aveugler sur la misère quotidienne de notre monde ? Comment la vivre sans se parjurer vis-à-vis de l’humanité à laquelle elle s’adresse et qu’elle prétend élever, mais qu’ac­cablent trop de fardeaux pour qu’elle y pense seulement ? La famine et les guerres ne sont-elles pas urgences plus pressantes que cette narcissique aspiration à l’immortalité solaire ? Plutôt mourir en tâchant d’arracher nos semblables à une vie atroce que de jouir seuls de cette extase. Les plus grands envols mystiques ne sont que falbalas de la pensée s’ils ne nous révèlent Dieu dans l’homme et que tromperie inconséquente s’ils nous éloignent de l’humanité. Nous ne pouvons vouloir d’une joie qui ne soit à chacun. Nous faisons toujours partie du monde même si nous en connaissons mieux les rouages ; nous sommes toujours tissés dans son étoffe même après en avoir compris la trame et la chaîne. Quelle erreur ce serait de vouloir nous éloigner du reste des hommes sous prétexte que nous ne sommes plus leurrés comme eux par les apparences. Le serions-nous alors par la Réalité ? 1

Renoncer au monde, c’est renoncer à Dieu, puisque Dieu est le monde.

Ayant trouvé en nous la flamme secrète qui brûle depuis des âges, nous devons la porter aux quatre points de la Terre afin que s’embrase la Nuit, mais en prenant garde, cependant, de rien prôner. Nous devons seulement être, être vraiment, être totalement. Pas de mots mais des gestes. Pas de discours matois, ni d’homélies théâtrales, pas de sin­geries dévotes, mais le don secret de nos jours aux jours d’autrui pendant des siècles et des siècles, s’il le faut, jusqu’à tant que la vie l’emporte partout, et la pureté, la liberté, la beauté, l’éternelle nouveauté d’une immuable Vérité. Que notre don soit le don d’êtres libres, sans rien qui se réserve ni rien qui demande quelque chose en retour. Il ne s’agit pas de devenir les bateleurs d’un avenir merveilleux, des vendeurs d’orviétans ou d’éventuels martyrs annoncés par des fanfares, mais seulement de vivre parmi la foule et, sans un mot, de la transformer.

Il nous faut petit à petit apprendre à devenir tous les êtres qui nous entourent, les aimer assez pour les devenir et les aider à être alors ce qu’ils doivent être, et non ce que nous voudrions qu’ils soient. Il nous faut apprendre à ne juger personne, fût-ce au nom de ce qui nous paraît le plus haut, car ce serait aussitôt abaisser l’idéal. Il nous faut apprendre à aimer non de l’extérieur, pour des rai­sons passionnément frivoles, ou par devoir, mais de l’intérieur, par identification. Être heureux d’aimer l’être le moins conscient afin de seconder son éclosion. Car l’homme le plus vil est un dieu à venir.

Il nous faut savoir que cet être qui nous paraît repoussant est Dieu en son tréfonds et que la boue qui le recouvre s’écaillera et tombera, révélant un jour l’or pur dont il est fait en vérité. Voir en sa laideur la beauté secrète que le Temps mettra lente­ment à nu, comme le sculpteur en une pierre inerte voit la forme parfaite du chef-d’œuvre futur. Il ne suffit pas, en effet, de reconnaître Dieu en chacun, de pressentir une Splendeur immuable cachée par des masques qui ne changeraient jamais – il faut pré­voir aussi que les masques changeront et tomberont, que la Splendeur sera révélée, que chacun sera Dieu, que toi, moi, nous tous serons un jour consciemment et intégralement Dieu. Tous ces corps que prend notre âme, toutes ces vies que nous vivons sont les pas d’abord aveugles et trébuchants puis clairvoyants et assurés que nous faisons sur une route dont le terme est notre métamorphose et notre illumination.

De vie en vie, de corps en corps, qui sommes-nous, sinon le divin comédien ambulant, le mage et le pèlerin de l’Éternité, sinon l’Enfant Univers qui, pour être demain tous les êtres à la fois, apprend au long du Temps à être tous les êtres un à un ? Toutes les feuilles de l’Arbre doivent se déplier, la frondaison offrir son hymne énorme pour que l’être soit complet. Toutes les rivières de la vie doivent couler en nous, toutes les couleurs nous donner nuance après nuance afin que notre être soit un monde. Nous devons être une Terre et un ciel, un Soleil et des milliards d’étoiles et, pour y parvenir, avoir connu toutes délices et toutes peines, avoir vagi dans la boue de l’ignorance et joué parmi les jardins de la joie d’être, avoir servi et gouverné, trahi et vénéré, tué et été tué, un jour été vertueux et en une autre vie dé­bauchés, un jour obscurs et illettrés et le lendemain éblouissants et visionnaires.

Les êtres que nous honorons le plus, qu’ont-ils été en d’autres vies, qui, justement, sema la fleur de leur génie ? Qu’ont été Lao-Tsé, Alexandre et Tolstoï et qu’ont été tant d’autres ? Mozart n’a pas toujours été Mozart, ni Platon toujours Platon. De combien d’existences ombreuses sont-ils l’aboutissement ? Quelles tragédies les avaient jadis modelés ? Quelles humbles aventures, quels rêves et quels vertiges avaient-ils connus sous d’autres noms ? Quels crimes avaient-ils autrefois commis, quelles secrètes jouis­sances goûtées, qui leur avaient conféré cette lumière, ce regard qui, aujourd’hui, éclaire le cœur de l’homme ou rend limpide sa pensée ?

Tout est miracle saisi en des phases diverses. Miracle, dépouillement, ascèse et sacrifice au fil de vies toujours recommencées. Du dedans, une flamme grandit, dévorant les ténèbres et, lorsqu’elle rend l’homme diaphane, il devient le génie que nous saluons. Mais là ne s’arrête pas l’œuvre du feu. Le nom sous lequel nous connaissons le génie n’est que l’écho de sa profonde voix intérieure, tellement plus vaste que tout ce qu’il nous lègue. Face à l’état divin auquel nous devons tous accéder, être Platon, Mozart ou Tolstoï n’est rien. Le plus beau système, la musique la plus pure, le plus grand roman ne sont qu’écume scintillante à la surface de l’im­mense océan de l’âme qui, pour un temps, s’est incarnée dans le philosophe, le compositeur ou l’écrivain. Autre chose vient après, où l’âme continue de s’accomplir sous un autre jour. Mozart n’est plus Mozart, mais guidé par une autre flûte enchantée 2 il poursuit sa quête de l’Éternité. Platon a cessé d’être Platon, mais ainsi qu’il l’a lui-même écrit de celle d’Ulysse s’apprêtant à devenir berger 3 son âme luit peut-être en un corps inconnu, où elle progresse vers des cimes plus hautes. Quant à Tolstoï, peut-être a-t-il réalisé le rêve d’errance mystique qui lui coûta la vie, ou découvert qu’il était des courses plus eni­vrantes vers son Dieu.

Ni l’avant ni l’après ne nous sont connus, des êtres fabuleux qui enchantent nos jours. Pareils à des fleuves souterrains, ils apparaissent un instant à la surface de la Terre pour de nouveau s’évanouir et continuer leur course irresponsable. Innombrable vie que l’unique vie de notre âme ! En devinons-nous le déferlement qui embrasse les âges et s’en nourrit, qu’alors nous ne pouvons plus juger personne. Car cette conscience que, soudain, nous avons de nous-mêmes nous offre le Temps et l’Espace comme terrain où élever le sanctuaire de nos jours infinis et reconnaît en tous les hommes les étapes par lesquelles elle est elle-même passée ou doit passer encore : de l’ignorance hagarde à la solaire royauté de la con­naissance de soi, ainsi tout homme, sur la Terre, évolue-t-il de vie en vie.

C’est pourquoi, face à l’idiot ou au monstre, l’âme n’éprouve qu’amour et compassion, comme une mère n’éprouve que patience tendre pour les erreurs de son enfant : l’homme conscient de son âme est en même temps tous les hommes. Et c’est pourquoi aussi, à mesure que grandira en nous cette cons­cience cosmique, il nous sera de plus en plus donné d’aimer l’être qui, informe larve de Dieu, nous paraît aujourd’hui repoussant – de l’aimer non en le lui disant et en nous grisant de notre mansuétude, mais en le mettant sur le chemin de son accomplisse­ment, dussent des millénaires l’en séparer. L’idiot, un jour, sera génie, artiste ou prince parmi les hommes et, plus tard encore, sera Dieu.

En vérité, tous, nous serons Dieu – puisqu’il n’y a que Dieu.

Mais comment admettre pareille idée ? Être Dieu quand nous ne savons même pas Le défi­nir ! Et puis, cerner le Sans-Limites et décrire le Sans-Forme ! Enfermer l’Infini dans le fini ! De quelle utopie allons-nous encore encombrer les voies de l’avenir ! Il est vrai que tout nous entraîne apparem­ment vers une maîtrise plus grande de l’univers et de ses lois. Irrésistiblement, tout nous hisse vers une puissance à quoi rien ne doit pouvoir résister. Mais justement une fois revêtus de cette puissance, qu’aurons-nous besoin de Dieu ? Nous serons les maîtres du monde. L’univers entier nous appar­tiendra. Ou nous le détruirons. N’est-ce pas cela – à moins que nous ne nous détruisions nous-mêmes – qui se lit en filigrane dans chacun de nos gestes ? Quant à Dieu, sommes-nous de tels enfants qu’il nous faille encore nous en laisser conter à Son su­jet ? N’est-il pas très évident qu’Il n’existe pas ? Sans doute un sentimentalisme invétéré nous pousse-t-il à dire qu’Il est mort. Mais au fond, c’est l’idée seule de Dieu qui est morte. Lui n’a jamais existé.

Ainsi plastronnons-nous en notre misère noire, oubliant qu’autrefois bien des dieux sont déjà morts, que bien des idées sur Dieu se sont désagrégées. Depuis le moment où l’homme a commencé de concevoir qu’il existait autre chose, au-delà de lui, il n’a cessé de lui donner une forme après l’autre, un nom après l’autre, et les dieux et les déesses se sont succédés, pareils à des astres précaires naissant et mourant au rythme inexorable des éons. Dieu est mort : nul n’adore plus les figurines consacrées par les chamans de Cro-Magnon, nul ne se prosterne plus devant Baal, nul ne sacrifie plus à Quetzalcóatl. Dieu est mort : le foudre de Zeus s’est éteint, et le corps d’Osiris n’est plus reconstitué. Depuis le début des temps religieux, sans fin Dieu naît et meurt, se laissant entrevoir d’une façon ou d’une autre et demeurant insaisi. Simplement, les mutations de la Divinité ponctuent la progression de l’homme. De cercle en cercle, jusqu’au centre de son être, un dieu après l’autre le guide, puis disparaît.

Chaque mort de Dieu symbolise la douloureuse naissance de l’homme à de nouvelles valeurs divines. Le monde a toujours connu ces périodes de jour et de nuit de la Déité, ce passage angoissé d’une per­ception inférieure à une perception supérieure de ce qui nous anime. Sac et ressac de l’océan de notre Vérité, le mouvement ne cesse pas, qui nous fait échouer sur les grèves de l’athéisme pour nous emporter plus tard, avec la marée montante de neuves liturgies, vers une autre aventure de notre amour de Dieu. Et l’athéisme même, rivage aban­donné de la vague divine, fait partie de la Divinité. C’est un seul cœur qui bat, un seul être inspirant et expirant tour à tour l’air de Dieu. Tantôt Dieu se répand, tantôt Il se résorbe. Et Son absence même porte Son sceau, prouve Son existence.

En fait, depuis qu’avec Rousseau l’idée s’est diffusée 4, nous savons bien que Dieu n’est pas confiné dans les églises, les cloîtres et les temples et nous avons admis que, s’Il existe, Il est dans tout ce qui nous entoure. N’en pouvons-nous alors déduire qu’Il est en tout ce qui, justement, constitue notre monde soi-disant athée ?

Il est des civilisations qui ont érigé des panthéons complexés où s’expliquait le monde sidéral et où se percevait la sphère des sentiments et des instincts. L’Égypte, la Grèce et l’Inde et tant d’autres nations ont, selon des tempéraments variés, pressenti des myriades théurgiques derrière le fonctionnement du cosmos, derrière le destin de la Terre et derrière les vertus dont l’homme s’enorgueillit : peuples des dieux du Soleil et de la Lune et des planètes, maîtres du firmament, puissances de l’Amour, de la Beauté, de la Guerre, de la Fécondité, l’âme de l’homme, au fil des âges, s’est constellée de flammes de ferveur. De tant de façons diverses, il a capté l’Immense et il l’a adoré. Superstitions ? Maladie infantile de notre race maintenant aguerrie ? Mais alors, que faisons-nous donc aujourd’hui, lorsque nous adorons nos dieux laïcs, les entités superbes et redoutables que nous nommons Solidarité, Communauté, Capital ou Socialisme, et luttons contre les idoles de thèmes humains qui nous paraissent devoir périr ?

Que cela nous plaise ou non, notre athéisme est une religion. Car nous imaginons qu’il n’est de choix possible, quand on veut croire en Dieu, qu’entre le Christ et Pan, le ciel ou la nature, mais il est temps de voir qu’il est des dieux partout, des regards qui, partout, nous fascinent et nous mènent, des entités partout derrière nos credo et nos actes civiques. Les slogans sont des mantras, les partis des églises, et les leaders des prêtres. Le Progrès ou la Science sont d’aussi grands dieux que le Temps et les Arts jadis nommés Saturne et Apollon. Com­ment ne le voyons-nous pas, et que ce siècle plongé dans la matière adore éperdument les entités de l’Espérance et de la Paix auxquelles sont offerts les sacrifices du courage et de l’abnégation, les im­menses sacrifices du sang humain sur des champs de bataille rendus sacrés par le but qui s’y poursuit ?

Mais nos notions de la Divinité sont rebelles à cette façon de voir. Notre décorum nous interdit d’appeler religions les politiques modernes, le fanatisme qu’elles entraînent, l’immolation qu’elles exigent de la personnalité sur l’autel de l’avenir collectif. Religions que les impérialismes de gauche et de droite ? Célébration de cultes que les meetings ouvriers, les défilés militaires et les révolutions ? Nos voix qui s’épuisent au blasphème et au miserere se taisent devant cette vérité. Nous avons jadis encensé les dieux qu’évoquaient les qualités mêmes que nous découvrions en nos gestes et nos pensées, mais ne voulons ou ne savons déifier les qualités que nous cultivons aujourd’hui. Si nous trouvions hier en nous une force nouvelle, ce ne pouvait être que sous l’influence d’une divinité, mais notre point de vue a changé ; l’audace ou la pureté, le don de gouverner le monde ou bien de le chanter, tout cela nous venait des dieux. Peut-être, mais c’était hier. Hier, soulignons-nous naïvement.

Tout cela constituait le paysage sans fin recom­mencé de l’exploration de notre être et, si la prospérité nous était accordée, si la pluie tombait, si les champs étaient fertiles, cela aussi était le pré­sent des dieux. Nous leur avons érigé des sanctuaires. Ne doutant pas de leur existence puisque nous les manifestions, que tout ce que nous faisions était placé sous leur égide, s’expliquait par eux et les ex­primait, nous avons rêvé leurs traits dans le marbre et le bronze, avons poli leurs membres durs ou langoureux dans le bois et le granit, l’argile et l’or. Nous les détections en notre force, notre intelligence, notre richesse, notre amour et nous leur donnions en outre des noms moins abstraits afin de nous unir à eux en des noces intérieures qui nous ouvraient les portes d’au-delà ; oui, à tout ce dont nous devenions conscients, en nous ou hors de nous, nous donnions des noms d’êtres vivants, plus vivants que nous, d’amants divins qui hantaient de leurs effluves l’ombre enchantée de nos cœurs. Puis une fois assi­milés, ils disparaissaient, nous ayant transformés à leur image : pour toujours, nous étions capables de ce qu’ils représentaient et qu’ils nous avaient aidés à extraire de nous. Â présent, il nous fallait grandir encore et, pour cela, vénérer des images plus hautes en lesquelles peu à peu nous muer. Fraternité, charité, compassion, les dieux nous sont venus qui devaient nous donner cela, et l’actuelle détrition de leurs formes – la moderne mort de Dieu – ne fait qu’indiquer que ces qualités qu’ils nous ont ap­portées font désormais partie de notre conscience habituelle, même si nous ne savons pas toujours nous en servir. D’autres dieux, déjà, sont à l’œuvre, masqués par l’irréligion de l’époque et continuent de nous modeler, de nous élever en instillant en nous d’autres valeurs pour préparer le terrain d’un avenir plus haut encore. Mais nous n’y croyons pas.

Ou plutôt, nous nous croyons pour jamais net­toyés de nos anciens phantasmes et bien ancrés dans le réel. Et païens – païens par rapport aux religions d’hier, non pas en regard de l’esprit naissant –, nous croyons à la Matière aussi catégoriquement que le mystique croit à ce qui transcende la Matière. Mais quelle importance, si la Beauté ou l’Amour sont pour nous des concepts ou des êtres, ou bien les deux, si le courage et le travail, la fortune et l’austérité, l’amour des autres et le pardon sont à nos yeux des définitions mentales ou le reflet en nous de déités célestes agissant depuis leurs do­maines ou s’incarnant pour nous les enseigner ? De quelque façon que nous les nommions, ce sont d’in­dubitables réalités. Un poète écrira peut-être un jour la geste de la déesse Liberté, de la déesse Éga­lité, de la déesse Fraternité, qu’il appellera de noms très doux et auxquelles il prêtera des lèvres, des yeux, des mains qui – sait-on jamais ? – les rendront aux hommes d’alors plus proches que nos dis­cours contradictoires.

Il nous faut donc comprendre que, quoi que nous fassions, nous n’exprimons que le Divin, que tout ce que nous vivons nous aide à Le découvrir, que tous les dieux, religieux ou athées, que nous adorons ne font que nous mener vers Lui et que, si, d’âge en âge, il est toujours un moment où nos dieux nous semblent petits et, dès lors, non divins, c’est que nous grandissons grâce à eux et que des horizons plus vastes et de plus vastes déités nous appellent, en attendant que, s’élevant du centre de notre être, paraisse Cela que ne borne nul horizon et que nulle déité ne circonscrit.

Nous croyons aujourd’hui nous en tirer en disant que les dieux d’antan n’étaient pas de vrais dieux et que le « seul » Dieu est mort, abattu par le vent d’acier de la Révolution, noyé dans le sang des guerres et des bouleversements qui ont suivi. Que vient faire en ce cas le ci-devant Seigneur ? Ou bien, à supposer qu’il n’ait pas péri, ce qui est impro­bable, le citoyen Dieu (le camarade Dieu) doit se mettre au travail comme les autres et trimer aux champs ou à l’usine. Sans quoi, c’est l’exil ou la déportation.

Oui, Dieu est mort sous la Révolution, et tout le siècle qui a suivi en a témoigné. 5 Beuverie de mots dont notre siècle est né. Mais si l’on y regarde bien, quel Dieu est mort à ce moment-là, arraché à son ciel par le peuple en colère ? N’est-ce pas le Dieu très chrétien – comme Sa Majesté guillotinée – qui régnait au jardin d’Éden ? N’est-ce pas ce potentat auquel l’homme asservi devait payer le tribut de la souffrance et des larmes ? Osons regarder le cadavre qui pourrit à nos pieds. N’est-ce pas le Dieu anti?divin que la Révolution a abattu et dont le dix-neuvième siècle, en des thrènes désespérés ou des psaumes vengeurs, a proclamé la mort ? Nietzsche, alors, s’est trompé : Dieu n’est pas mort, mais un pouvoir obscur a été renversé, qui nous empêchait d’atteindre à Dieu.

Parmi les ruines de l’ancien monde, nous com­mençons à peine de comprendre ce qui s’est passé. Et c’est que cette fois il ne s’agit plus de découvrir de nouvelles divinités et d’instituer une nouvelle religion, mais d’entrer de plain-pied dans un monde spirituel, par-delà toute religion, et d’y être Dieu. Or, rien ne pourra de l’extérieur nous enseigner ce que cela signifie, car nous devons en avoir person­nellement l’expérience.

Un long temps s’écoulera sans doute avant que l’homme ne perçoive spontanément la divinité de l’univers où il vit et de son être même. À quoi ser­virait-il d’en faire un dogme et de prêcher ? Seul, l’amour est nécessaire, et non des prédications fé­briles ou gourmées – un amour gratuit, totalement désintéressé, tel qu’il n’y en eut jamais parmi les hommes. Un amour non plus subjectif, mais ob­jectif, que n’entachera pas la commisération senten­cieuse des jours d’antan. Nous n’y chercherons pas la satisfaction personnelle de notre soif ; l’étalon n’en sera pas le plaisir de nos sens ou l’exaltation de nos sentiments. La norme de l’amour sera l’amour lui-même, l’illimité, l’éternel, sans rien de notre person­nalité qui l’entrave ou le borne. Et ainsi devien­drons-nous nous-mêmes peu à peu éternels et illimités.

Encore un mirage ou une vaine rêverie? Mais en vérité, n’est-il pas possible d’imaginer une nouvelle forme d’amour qui change la vie des hommes autant et davantage que les découvertes scientifiques de ce siècle, ses guerres et ses révolutions ont changé leurs conceptions du monde ? Ne pouvons-nous aimer d’un façon qui brise les cadres où nous sommes aujourd’hui enfermés ? L’amour ne peut-il évo­luer ? Alors que notre intelligence se développe sans cesse, faut-il que notre amour soit incapable de progrès ? Tant de qualités, au fil des millénaires, ont émergé de nos secrètes profondeurs. Rêvons alors sans crainte d’un amour qui bouleverse nos lois, rêvons d’un amour fou qui fasse de chacun de nous l’amant de l’humanité entière. L’amour infini, l’amour divin, l’amour éternel est en nous, et c’est de cet amour-là que nous devons devenir les vais­seaux conscients. Car toute sagesse est perception de Dieu, et amour de Son Amour, et toute sagesse est vaine, qui ne se transforme en actes. La plus haute vision, si elle ne se traduit en les termes de notre vie la plus humble, n’est que pose arrogante et dé­risoire devant un miroir vide.

Qu’en se répandant sur le monde depuis l’âme illuminée des voyants la connaissance, alors, se trans­forme non en codes et en axiomes, mais en paroles et en actes d’amour. Un jour viendra où, dépouillés de nos prétentions, de nos désirs obscurs, de notre faim de posséder, nous saurons enfin aimer. Un jour viendra où, en chacun, nous nous reconnaîtrons nous-mêmes et reconnaîtrons la seule manifestation de Dieu. Et nous ne serons qu’adoration pure et véritable de chacun, et cela sera l’amour après lequel nous soupirons depuis des âges — non l’aveugle et trébuchante poursuite d’un seul être que nous croyons pouvoir nous approprier, mais innée la possession en tous de l’Être unique par Lui-même.

De même qu’avec le temps la justice et le devoir, la miséricorde et le pardon qui, jadis, n’existaient pas ont fleuri en nous et transformé notre être, de même cet amour, aujourd’hui impossible, sera-t-il demain le seul dont nous serons capables.

Demain ? Mais de quel demain s’agit-il donc, auquel tout semble nous préparer en dehors de nos plans et de notre volonté ? Nous ne concevons pour notre race d’autre avenir que matériel : toujours plus de confort, toujours moins de souffrances, une maîtrise toujours plus grande du monde, la fin des guerres et la concorde entre les peuples, sans nous rendre compte que ce n’est là que la traduction la plus extérieure d’autre chose en quoi réside une inflexible et sereine omnipotence. Cette paix à laquelle nous aspirons et ce grand calme de la nature ne sont que les symboles de ce à quoi nous nous attendons le moins : Dieu est en train de se matérialiser, ou plus exactement Dieu est en train de devenir matérielle­ment évident, et c’est probablement pourquoi nous sommes aujourd’hui à ce point engloutis dans la Matière.

Dieu n’a jamais été si proche de nous qu’en cette heure où nous, paraissons-nous être pour jamais détournés de Lui. À fouiller la Matière, nous l’illu­minons de conscience. Et cette conscience en la Matière, c’est cela qui est Dieu, c’est cela qui im­prègne de mystère ingénu et fatal le tissu même de l’univers et nous baigne à chaque instant d’une inex­pugnable divinité. Peut-être ne sommes-nous pas encore assez athées pour que Dieu nous apparaisse. Peut-être avons-nous encore en nous trop de souve­nirs tabous et d’empreintes sacrées qui nous ratta­chent à d’antiques religions auxquelles nous croyons pourtant ne plus appartenir. Mais lorsque tout cela sera effacé, lorsque la mémoire des rites et des croyances aura complètement disparu de nous, alors Dieu paraîtra.

Dieu va naître – si extraordinairement différent de tout ce que nous avons cru, si loin de tous nos cultes, si étranger à nos sacrifices, à nos messes, à nos initiations, à nos arcanes qui, tous, l’évoquent pourtant, un Dieu sans derviches et sans bonzes, sans papes ni hiérophantes. Pas de trompettes, pas de gongs, pas de tambours ou de grandes orgues. Pas de voiles, de plumes, de joyaux, d’autels, d’arches ou de tiares. Pas d’égorgements rituels, pas d’encens qui brûle et qui enivre, pas de chants, pas de prières, pas de processions et de prosternations autre chose : Dieu Lui-même, sans médiums ni media, Dieu à l’état pur, Dieu en Sa nudité de feu, partout, en tout et pour toujours.

Mais comment? Comment allons-nous passer de cet état d’insurgés mécréants ou de dévots hébétés à celui de voyants, à celui de miroirs vivants de la Divinité ? Car les perceptions divines ne doivent pas demeurer dans les inaccessibles glaciers du mental des sages ; elles doivent s’incarner dans nos corps, se muer en notre chair et notre sang, nous animer de l’intérieur afin de nous donner les clefs du monde dont elles proviennent. Mais comment ? Comment ?

1 « En d’aveugles ténèbres entrent ceux qui poursuivent l’Ignorance, comme en plus de ténèbres ceux qui se vouent à la seule Connaissance. » Îsha Oupanishad, 9.
2 Dans la symbolique indienne, Krishna joue de la flûte pour appeler les âmes à lui.
3 cf. le mythe d’Er, dans La République.
4 « Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. » (La profession de foi du vicaire savoyard)
5 « Ta gloire est morte,
ô Christ. » (Musset, Rolla, « Dieu est mort. » (Nerval, cité par Victor Hugo, dans Les misérables), « Le ciel est mort. » (Mallarmé, L’azur),  »Dieu est mort. » (Nietzsche), etc. Et, au début du vingtième siècle : « L’église est le tombeau de Dieu. » (Gorki, La mère).


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