Michel Guillaume : L’homme de précaution


12 Dec 2012

(Revue La pensée Soufie. No58. 1978)

(Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e Millénaire)

Il y a chez beaucoup d’entre nous un personnage quelque peu enfant, assez touchant quand on y songe, que l’on pourrait appeler « l’homme de précaution ». Saisi d’inquiétude au spectacle de la précarité de l’existence, ce personnage fait ce qu’il peut pour se forger d’avance un bouclier contre les malheurs divers dont la vie terrestre lui parait chargée, à commencer par la mort. Et il est instructif de voir combien ce bouclier peut différer suivant les individus.

Chez beaucoup c’est l’argent. Il leur semble que plus leur compte en banque est étoffé, plus ils ont de biens meubles et immeubles au soleil et plus ils sont en sécurité. J’ai ainsi connu autrefois une dame très vieille et très riche, qui avait une frousse intense de mourir et répétait avec emphase et satisfaction : ‘Dieu merci, nous pouvons nous payer les MEILTEURS SPECIALITES’, comme s’il existait des spécialistes contre la mort. Il est pourtant notoire et d’une réalité constante que les tracas divers, les craintes et les contraintes, sans oublier les aveuglements qui sont associés à la fortune augmentent en proportion du chiffre de nos revenus. Il n’empêche : les avantages apparents de la richesse semblent toujours nous voiler cette vérité si simple.

On peut aussi rencontrer des gens qui se sécurisent en mangeant. Ils ont l’impression que du moment qu’ils ont augmenté les réserves de leur tissu adipeux, ils sont — au moins jusqu’au lendemain —  à l’abri des vicissitudes de l’existence.

Il en est encore qui prennent la religion comme paratonnerre; en multipliant les pratiques dévotes, ils pensent que le Bon Dieu, la Sainte Vierge ou Saint Un Tel ne doivent pas, ne peuvent pas permettre qu’ils soient étrillés par les coups du sort; mais que l’on met ainsi de son côtés toutes les chances de jouir d’une ‘bonne petite vie’, de ‘bonnes petites joies’ etc. Cette attitude présente des variantes; il y a quelques années, une dame spiritualiste de nos connaissances eut la visite de cambrioleurs. Elle en resta longtemps indignée : à quoi avaient donc servi les exercices spirituels consciencieusement suivis depuis vingt ans s’ils n’avaient même pas protégé sa maison?

Mais ce personnage précautionneux qui nous habite ne se montre pas toujours sous des dehors aussi évidents ni aussi naïfs. Et il ne prend pas non plus forcément des mesures aussi inadaptées ni aussi précaires. Ce personnage est parfois moins facile à voir et peut se dissimuler sous des masques. Il lui arrive ainsi par exemple de faire le philosophe : ‘‘en étudiant, en pratiquant telle philosophie, telle discipline (le Soufisme par exemple) — se dit-il — je suis fort. Cet enseignement, la bonne volonté que j’y apporte les efforts que je fais pour me perfectionner me rendent moins vulnérable. Si par malheur le Destin me frappe, il me trouvera tout armé et prêt à faire face’’.

Sans doute n’est-ce pas tout à fait inexact et une telle discipline, suivie avec conscience a-t-elle pour effet de nous rendre moins vulnérable. Mais ce n’est qu’un effet latéral ; et ce qui serait faux, ce serait de s’y adonner pour cette seule fin, par une sorte de stoïcisme mal compris.

Car il arrive ceci, que quand le Destin frappe, quand il frappe vraiment, nous ne sommes pas prêts. Imaginer le contraire équivaudrait à ne rien comprendre au caractère de ce qu’on appelle l’Epreuve. Parce que, quand celle-ci nous atteint et nous blesse, c’est toujours au défaut de la cuirasse. Et notre cuirasse présente toujours un défaut, sinon nous serions parfaits. Or, les gens d’une perfection accomplie doivent se compter sur les doigts d’une main, ou peu s’en faut, parmi les quelques milliards d’hommes et de femmes qui peuplent notre planète.

Murshida Goodenough, à la fin de sa carrière terrestre, alors qu’elle avait atteint cet état où la vie intérieure émanait d’elle comme d’une torche, alors qu’elle avait acquis cette profonde sagesse et forgé cet admirable caractère qui lui conquirent à jamais le cœur de ceux qui l’entouraient, Murshida Goodenough eut encore à traverser une épreuve morale particulièrement cruelle au cours de laquelle la destinée la plaça dans une situation sans issue. Pendant quelque temps ceux qui lui étaient proches purent voir combien elle était désemparée, et cette épreuve l’épuisa à ce point que sa vie en fut abrégée.

Ainsi en est-il pour chacun de ceux qui rencontrent l’Epreuve, quelle que soit sa forme et sa nature, que l’on y soit confronté du dehors, de par les circonstances, ou qu’on la rencontre du dedans, du fait de nos propres faiblesses, de nos imperfections. Et chaque fois, c’est l’histoire de la lutte de l’homme avec le dragon : il nous faut l’affronter d’abord avec une épée dérisoire et nue ; et lors du corps-à-corps qui s’en suit, nous avons régulièrement le dessous; nous y usons notre volonté propre (et c’est comme si on émoussait son épée), jusqu’à ce que nous finissions par comprendre que le secours ne peut venir de notre petite personne, de notre ‘‘moi-je’’. C’est à ce stade que l’on se tourne en détresse vers un plus haut Pouvoir. Alors seulement ce pouvoir peut répondre et vaincre à travers nous. Ainsi l’épreuve peut nous faire perdre de nos limites et nous mettre en contact avec cette partie plus élevée de notre nature que nous ignorions ou que nous négligions jusque là.

Appeler cette partie Dieu ou autrement n’a pas beaucoup d’importance, ni d’intérêt; c’est établir la communication qui importe. L’épreuve, et la victoire sur l’épreuve, n’en ont été que le prétexte. Et cela est vrai que nous soyons en bas, au début de notre évolution ou que nous soyons en haut. Plus haut nous sommes et plus l’épreuve nous ouvre à ce qui est plus haut encore.

Voilà une des choses qu’il me semble important de nous rappeler, nous qui vivons une époque et dans une société où la destinée humaine, sa grandeur, sa noblesse nées précisément dans l’épreuve, son but le plus élevé sont travestis et maquillé sans vergogne et comme ils ne l’ont encore jamais été. ‘‘Dormez’’ — nous disent notre époque, notre société — ‘‘dormez, braves gens’’. La Médecine (qui ne fait que des miracles, chacun peut s’en rendre compte à la télévision) vous protège — ou vous protégera bientôt — de toute souffrance. D’ailleurs, on vous a donné le Droit à la Santé, c’est inscrit dans les Lois. Vous avez aussi droit à la Qualité de la Vie (télé couleur, machine à laver, robots divers, gadgets). La Qualité de la Vie et la Santé vous apportent le Bonheur, vous êtes donc heureux. Si vous ne l’êtes pas, c’est la faute quelqu’un d’autre (la Droite, ou la Gauche, ou vos voisins qui font du bruit, ou le pays limitrophe qui gêne votre économie, ou votre Docteur qui est un âne, suivant option). Dormez donc, braves gens, dormez bien. Et le plus profondément possible. Voilà l’antienne qui résonne à nos oreilles, qui s’étale sur tous nos murs et nous obsède par tous les « mass-média ». C’est sans doute l’époque que les Hindous prédirent depuis des temps très reculés comme le Kali-Yuga et que les Soufis appellent l’Age de Fer.

Dans cette époque, les réalités authentiques, hier encore encloses dans les rites et les mythes des religions semblent aujourd’hui submergées par les fausses conceptions du bonheur et les caricatures que l’on nous propose comme idéal de vie ; déformations qui ne pourront jamais mener personne vers une vie heureuse, pour la raison que le bonheur, celui qui peut réellement satisfaire et rassasier le cœur humain se situe sur un tout autre plan que celui de l’égoïsme individuel ou collectif. Et qu’il ne pourra jamais fructifier non plus dans des réalisations purement matérielles, même si on les appelle « sociales ».

Que pouvons-nous faire, nous qui sommes conscients de cette situation, mais encore tellement isolés ? Ceux qui se tournent vers la spiritualité disent que c’est elle qui est le remède. Mais je crains que ce ne soit qu’un remède individuel. La généralité n’en est pas au point où elle peut pratiquer la spiritualité. En outre, il faut comprendre ceci : la paix et la béatitude, l’Ananda qui est l’objet habituel des spiritualistes, surtout de ceux qui sont adeptes des disciplines orientales, cet Ananda, on peut le trouver tout seul, dans la méditation. Certes, c’est difficile ; c’est cependant possible, puisque beaucoup l’ont trouvé de cette façon. Mais le bonheur est autre chose : c’est un gâteau partagé ; on ne donne pas le bonheur parce qu’on l’a déjà, mais on le reçoit dans la mesure où on le donne, sous forme d’aide, de réconfort, d’égards, de loyautés, de respect de sympathie, ou sous quelque forme d’amour que ce soit qui vienne du cœur.

C’est une vérité toute simple, mais que l’on perçoit souvent bien tard, après avoir longtemps cherché en vain, à être heureux. C’est en quoi le bonheur est parfois plus grand et souvent plus difficile que la paix et la béatitude.

Pourtant, cette vérité a toujours été celle des aspirants sincères au Soufisme et ils se sont toujours efforcés de la réaliser dans leur vie à partir du moment où ils l’ont comprise.  Puisse cette vérité devenir celle de demain pour l’ère qui s’annonce et pour l’humanité qui vient.

Cette vérité court comme un fil conducteur clans l’œuvre entière de Hazrat Inayat. Mais l’accent a-t-il été bien mis sur elle parmi ses disciples et successeurs ? Et si elle a été comprise, a-t-elle toujours été pleinement appliquée ? N’a-t-elle pas été trop souvent éclipsée par un certain engouement pour l’Ésotérisme ? Nous laissons à chacun de nos amis qui se sentiraient concernés par ces interrogations le soin d’y répondre.