Salim Michaël : L’homme n’est-il que le produit du hasard ?


21 Oct 2010

D’origine anglo-indienne, Salim Michaël (1921-2006) a passé toute sa jeunesse dans différents pays du Moyen-Orient où sa famille passa par des moments de terribles privations et échappa plusieurs reprises à la mort.

Après la deuxième guerre mondiale durant laquelle il servit dans l’armée de l’air britannique, il vint en France poursuivre des études de composition de musique symphonique et lutta dans des conditions dramatiques pour survivre, tout en poursuivant une pratique de méditation intense qui lui permit de connaître de très hautes expériences mystiques.

Il passa près de sept années en Inde, mais n’ayant pas rencontré quelqu’un qui puisse l’aider à aller plus loin, il n’eut d’autre choix que de poursuivre toujours seul ses pratiques spirituelles. A son retour en 1974, il commença d’enseigner à ses élèves les fruits d’expériences mystiques exceptionnelles résultant d’un long et dur travail sur lui-même.

Les questions abordées ici sont les plus essentielles qui soient, ce sont celles que l’homme se pose depuis toujours : Quelle est la place de l’être humain dans le Cosmos, sa vie a-t-elle un sens ? Qu’est-il demandé de lui ?

La science contemporaine ne cesse d’inculquer à l’homme qu’il n’est que le produit du hasard, que certaines cellules microscopiques ont mystérieusement surgi de nulle part et se sont agglomérées purement accidentellement pour en arriver à créer un organisme extraordinairement complexe, avec un cerveau, des organes de perception, des fonctions de locomotion, la capacité de réfléchir, de penser, de parler, etc., et qu’en dernière analyse, l’être humain n’est composé que d’un assemblage de molécules et d’atomes qui ont, tout à fait fortuitement, trouvé le moyen de s’attirer les uns les autres pour lui donner la vie. De surcroît, aucun plan préalable à cette incroyable Création ne peut être décelé et l’on ne peut percevoir nulle part dans le monde tangible un quelconque « architecte » susceptible d’être la cause première de cette manifestation prodigieuse.

En fait, c’est comme si l’on déclarait que la deuxième symphonie de Gustav Mahler « La Résurrection » est apparue tout à fait par chance sur du papier à musique et que, lorsqu’on l’analyse, on découvre qu’elle n’est constituée que d’un agglomérat d’harmonies, de rythmes et de notes qui, par une conjoncture inexplicable, se sont rassemblés dans un certain ordre pour former une mystérieuse œuvre musicale d’une extraordinaire complexité et perfection, une œuvre qu’il est possible de décortiquer phrase par phrase jusqu’à la toute première note débutant la symphonie — dont on ignore par quel étrange hasard elle a vu le jour —, et c’est tout. Mais, n’est-on pas en train d’oublier l’esprit de celui qui en était le créateur ?

Peut-être la vie n’est-elle pas le simple produit d’un événement accidentel comme certains semblent le souhaiter ; peut-être existait-elle déjà à l’état latent dans une dimension non tangible, insaisissable pour l’homme dans son état actuel d’être, avant de se trouver projetée dans l’espace du Cosmos par un Esprit Insondable qui, à l’insu de tous les êtres humains peuplant cette planète, est en train d’expérimenter, pour arriver à engendrer, à travers cette variété de créations vertigineuses, un être doté d’une conscience et d’une intelligence particulières, capable d’un très haut degré de réflexion, dans un but spécifique qui échappe à la compréhension de l’humanité.

L’homme qui n’a rien connu d’autre que l’aspect tangible de la vie — auquel seul il accorde crédit — pensera inévitablement qu’il n’est que le résultat de l’union d’un spermatozoïde et d’un ovule qui se sont rencontrés par pure chance, et qu’après environ neuf mois de gestation, durant lesquels d’innombrables cellules se sont multipliées dans un certain ordre pour lui fabriquer un corps, il a enfin ouvert les yeux sur le monde phénoménal dans lequel il se trouve il ne sait par quel étrange et incompréhensible accident !

L’idée du corps humain — qui est un étonnant instrument que nul homme ne pourrait reproduire — a dû préalablement prendre forme dans l’esprit d’un Penseur Insondable avant de se voir concrétisée dans le monde tangible. Et, sur une échelle inimaginablement plus vaste, il en est de même pour la création du Cosmos tout entier avec son espace incommensurable et les myriades d’astres célestes qui l’habitent.

Aussi, s’avère-t-il impossible pour l’homme de parvenir à appréhender la véritable origine de cette manifestation si troublante par la simple étude de ses différents constituants et composants chimiques.

La technologie peut même lui procurer des moyens ingénieux lui permettant de descendre au niveau le plus élémentaire de la matière pour découvrir les particules infinitésimales qui la constituent, sans pour autant lui apporter une réponse satisfaisante à cette question déconcertante.

De manière analogue, il serait absurde de tenter de comprendre d’où a surgi un chef-d’œuvre pictural par l’unique analyse des matériaux de son support et des différentes couleurs utilisées. On pourrait même arriver à découvrir la toute première ligne tracée sur la toile sans s’approcher davantage de la réponse souhaitée. On serait tout simplement en train d’oublier le grand peintre qui en était l’auteur !

En raison de toutes les extraordinaires découvertes scientifiques récentes sur le Cosmos et la Création, l’aspirant doit prendre garde de ne pas se trouver à son insu piégé par certaines influences qui sèmeraient en lui l’incertitude, rendant ainsi tiède la manière dont il aborde sa quête et ses pratiques de méditation — avec même des doutes conscients ou inconscients sur le but qu’il cherche à atteindre.

Il lui faut, par une réflexion approfondie, en arriver à appréhender que toute création visible a dû exister à l’étal latent d’abord, avant de se manifester concrètement dans le monde tangible. Il se trouvera alors confronté à une énigme déconcertante : dans l’Esprit de quel Penseur Énigmatique était-elle enfouie au départ ?

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Pour éviter que le chercheur ne se décourage et ne sombre dans un état de pessimisme — ce qui ne l’aiderait aucunement — quand il rencontre trop de difficultés au cours de ses pratiques de méditation ou lors de son contact avec le monde extérieur, il est important pour lui de se rappeler que toutes ses possibilités spirituelles existent déjà en lui à l’état potentiel. Il est, sans qu’il ne le réalise au commencement, équipé de tout ce qui lui est nécessaire pour l’amener au bout de sa quête. C’est la façon dont il utilise ses forces qui déterminera l’éventuelle réussite de ses tentatives dans ce domaine.

Pour de très rares êtres, ce voyage mystique peut se révéler mystérieusement rapide et relativement facile, avec même (ce qui pourrait apparaître aux autres) peu de problèmes — tout dépend des niveaux de conscience et d’intelligence de ces aspirants qui semblent arriver dans cette existence préparés d’une manière qui déroute ceux qui entrent en contact avec eux. Pour d’autres, ce sera plus long et assez ardu. Et, pour la majorité (qui ne représente qu’une infime minorité en regard de la masse des êtres humains qui ne sont nullement intéressés par une recherche spirituelle), cette quête s’avérera non seulement très dure, demandant plus de temps avant même de démarrer, mais elle leur réclamera de pénibles efforts de concentration qu’ils devront probablement fournir tout au long de leur vie. Toutefois, quels que soient les échecs qu’ils peuvent essuyer, surtout au début de cette étrange aventure intérieure, il ne faut à aucun prix qu’ils abandonnent.

Lorsqu’on se penche sur la vie de certains grands êtres pour tenter d’appréhender le mystère de leur incarnation, si l’on ne prend pas conscience du fait que tout le génie qu’ils ont manifesté durant leur court séjour sur ce globe était au départ enfoui dans leur être avant de s’extérioriser, on ne peut que demeurer perplexe.

Il est évident qu’avant de se trouver vivants dans le monde phénoménal, avec un corps identique à celui de leurs semblables, de grands génies comme Albert Einstein, Claude Debussy, Beethoven, Michel-Ange et beaucoup d’autres ont été, eux aussi, le résultat de la fusion d’un ovule et d’un spermatozoïde insignifiants. Mais, d’une façon très mystérieuse, les précieuses potentialités qu’ils portaient en eux et qui se sont concrétisées par la suite pour aider l’humanité ne résultaient pas de la rencontre fortuite de l’ovule et du spermatozoïde de leurs géniteurs. En effet, les frères et sœurs de ces êtres hors du commun, qui partageaient avec eux le même patrimoine génétique, démontrent bien, par leur destin généralement banal et inintéressant, que ce n’est pas dans de simples cellules microscopiques que réside le secret de la grandeur — qui demeure quelque chose d’incompréhensible et d’inexplicable par la logique coutumière.

Le chercheur, qui, lui aussi, est issu de l’union d’un invisible spermatozoïde et d’un minuscule ovule (qui, au départ, semblent sans importance particulière avant de se transformer miraculeusement en être humain), peut, sans qu’il ne le sache au commencement, porter en lui toute une gamme de potentialités qui détermineront ce que sera ultérieurement son existence ainsi que ce qu’il pourra apporter au monde.

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Un aspirant sait, ne serait-ce que par expériences répétées, qu’il ne peut agir dans la vie sans avoir eu préalablement dans son mental l’image de la tâche qu’il a l’intention d’accomplir. De même, avant d’être présent d’une façon si troublante et énigmatique dans l’espace, le Cosmos (qui est infiniment plus spectaculaire que toutes les œuvres prodigieuses qu’un homme puisse jamais produire dans sa vie) a dû, au départ, exister dans l’esprit d’un Penseur Insaisissable, à une échelle et avec une ampleur qui dépassent l’entendement humain — une vision qui donne le vertige.

Si l’être humain ne pressentait pas, même inconsciemment, que la vie est en train de s’acheminer vers un but spécifique — qui, dans son état d’être coutumier, lui demeure impossible à appréhender — et qu’il n’est pas seulement constitué de simples cellules qui, par le plus étonnant des hasards, ont réussi, sans plan préalable, à s’organiser (en dépit de leur niveau de conscience limité par rapport à celui de l’homme) pour fabriquer un extraordinaire corps physique avec un cerveau doté d’un certain degré d’intelligence et d’une capacité de réflexion, alors son existence serait non seulement dépourvue de tout sens et d’espoir, mais il ne ferait que vivre dans un état d’angoisse particulière, impossible à imaginer !

Afin que sa recherche spirituelle reste vivante, il importe pour l’aspirant de ne pas considérer sa propre apparition sur Terre ainsi que la Création comme des événements qui ont eu lieu fortuitement, mais comme des nécessités voulues par un Penseur Insondable, dans l’intention de répondre à un dessein précis qui lui échappe pour l’instant.

Ainsi qu’il a déjà été dit, peut-être le chercheur fait-il, lui aussi, partie, comme tous les autres êtres humains qui peuplent cette planète, d’une expérimentation en cours. Or, si cette expérimentation peut paraître sur le plan tangible comme ayant nécessité un processus d’évolution vertigineusement long, peut-être que, vue depuis une dimension supérieure insaisissable à l’homme, n’a-t-elle duré, en raison de la « relativité » qui gouverne le monde manifesté, qu’un très court laps de temps.

Le Cosmos, avec tout ce qu’il contient comme galaxies, comme étoiles et autres astres célestes, n’est-il pas en train de subir, d’une façon inexplicable, une métamorphose perpétuelle en vue de produire éventuellement une forme de vie ayant développé une intelligence et une conscience tout à fait spécifiques, répondant à un besoin impénétrable de l’Esprit Suprême, qui demeure trop obscur pour être appréhendé par l’homme de la rue ?

Antérieurement à la Création du monde, le « Temps » n’existait pas ; il fallait le début d’un mouvement pour qu’il puisse se mettre en branle. Il n’y avait alors qu’un « maintenant éternel ». Aussi, avant de se trouver projetée dans les turbulences de l’existence, la Vie, qui était encore à l’état latent, dormait-elle dans une étrange quiétude indicible, attendant les conditions lui permettant de déployer ses potentialités, à la fois extraordinaires et terrifiantes. Tout était dans un état de félicité paisible, mais sans en avoir conscience !

Il était donc impératif qu’apparaisse une forme de vie qui puisse, suite à la pénible descente dans la matière et à de multiples essais douloureux, parvenir à acquérir un niveau d’intelligence et de conscience très particulier, qui reste inaccessible à l’homme dans son état d’être coutumier. Et c’est précisément le passage par la souffrance qu’implique fatalement cette plongée dans le brasier de l’existence phénoménale qui fournit à l’être humain (à part d’autres buts qui lui demeurent indéchiffrables communément) le moyen de comparaison dont il a besoin pour pouvoir, par la suite, apprécier consciemment cette mystérieuse paix qui existait au départ, lorsqu’il la retrouve.

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L’Univers est habité par un nombre incalculable de corps célestes en fusion. En fait, il n’existe pas un astre qui ne soit un immense brasier incandescent. Lorsque l’énergie d’une étoile s’épuise, son feu s’éteint et, par la même, sa vie est consumée.

Afin que le chercheur parvienne à mieux se connaître et à appréhender la place que l’aspect tangible de son être occupe dans un monde qui, depuis son état d’être coutumier, lui apparaît si énigmatique, éphémère et apparemment dépourvu de sens, il lui faut se rappeler que son corps physique, comme toute création manifestée, implique « énergie » et « feu », et qu’étant composé des mêmes éléments combustibles que les astres dont il est issu, il est soumis aux mêmes jeux de forces visibles et invisibles qui, ordinairement, le dépassent. De surcroît, l’impermanence s’impose comme le sort incontournable de tout ce qui a eu un commencement dans la matière — y compris sa propre personne —, car, avec la naissance de la vie, le spectre de la mort a, lui aussi, fait son apparition !

Aussi est-il nécessaire pour lui d’arriver à savoir, avant la dissolution de son enveloppe charnelle, si l’apparence palpable constitue la seule réalité existant dans le Cosmos.

La menace de l’impermanence ne cesse de peser sur l’aspirant tout au long de son séjour dans un corps fragile, à la merci d’un monde impitoyable, éphémère et à jamais changeant. Ainsi, en réalisant la précarité de sa vie physique, il doit se montrer d’autant plus vigilant à la façon dont il passe sa journée et qui se révèle vitale pour le but qu’il cherche si douloureusement à atteindre ; car il n’existe pas un jour ou un instant durant tout son passage sur ce globe qui ne soit à la fois unique et un adieu. Aussi, parce que l’opportunité que l’existence phénoménale lui offre pour l’aboutissement de sa quête est limitée, elle doit être utilisée avec le maximum de circonspection et de respect, car un échec dans ce domaine est irrémédiable ! Son attitude envers la Création ainsi que ce qu’elle représente pour lui doivent devenir de constants sujets de réflexion ; il lui faut perpétuellement garder à l’esprit que le temps, qui est inexorable dans sa course, ne s’attarde pour personne.

A l’instant même où il s’incarne dans le monde des sens, l’homme s’évanouit dans le temps et dort en lui. Et, ce qui s’avère dramatique, c’est qu’il ignore de quelle manière il est, avec impuissance, assoupi dans le temps qui l’emporte comme un torrent impétueux durant toute son existence, le maintenant dans une curieuse brume mentale en laquelle il demeure plongé et rêve sa vie au lieu de la vivre. C’est la raison pour laquelle il ne peut ni voir ce qui se présente à ses yeux, ni entendre ce qui parvient à ses oreilles. Par conséquent, il lui est impossible de profiter des expériences que l’existence phénoménale lui procure et qui sont nécessaires pour son évolution à un autre plan d’être.

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Est-il possible d’élucider l’énigme du « Temps ». Existe-t-il véritablement ou dépend-il de l’apparition du monde tangible pour pouvoir manifester sa présence ? Afin de tenter de pénétrer et de comprendre quelque peu ce mystère, il est peut-être possible de considérer l’analogie qu’offre le déroulement d’une œuvre musicale. N’est-il pas évident que ce n’est que lorsque la première note d’une symphonie est jouée que le « temps » surgit soudainement et se met, lui aussi, en mouvement ? Et, quand l’exécution de cette œuvre est terminée, le « temps » ne perd-il pas le support dont il avait besoin pour parvenir à subsister ? De même, c’est au tout début de la naissance de l’Univers que le « temps » a pareillement commencé à exister et, par là même, à faire prendre conscience à toute la Création de l’inexorable loi de l’impermanence!

En effet, une fois mis en branle, le « temps » se révèle être un adversaire impitoyable face auquel on se sent totalement démuni. Avant la Création, il « dormait », pour ainsi dire, attendant que surviennent les conditions adéquates pour lui permettre de s’activer et d’exercer son pouvoir. Aussitôt animé, il semble n’avoir qu’un seul but, la destruction lente ou rapide de tout ce qui a pris forme dans la matière. Ainsi, à peine projetée dans l’espace, la vie se trouve-t-elle immédiatement limitée par cette entité inexorable qui se met à la dévorer au fur et à mesure qu’elle apparaît. Cependant, si, dès le départ, l’existence physique s’avère vouée à l’anéantissement par le temps, elle a aussi, paradoxalement, besoin de lui pour être à même de se manifester !

Afin que les aspirations et, surtout, les pratiques spirituelles du chercheur ne stagnent à aucun moment, il s’avère indispensable pour lui de saisir un fait dont le monde semble ne pas comprendre l’importance, à savoir qu’il n’existe rien dans la Création qui puisse rester statique. S’il n’y a pas une progression délibérée, il ne peut dès lors y avoir que régression ; car la pesanteur est partout à l’œuvre, prête à attirer vers le bas tout ce qui tendrait à demeurer statique. Dans la perspective de cette inéluctable course descendante du temps, l’aspirant ne doit-il pas se montrer particulièrement attentif à ce à quoi il consacre sa vie et prête son attention ? Il faut une fois encore lui rappeler qu’en raison des exigences incessantes du monde existentiel, il s’avère tellement facile pour lui d’oublier que chaque jour qui s’élève et s’évanouit dans sa vie est véritablement unique. Aussi, la façon dont il passe sa journée ne peut qu’avoir une répercussion incontestable sur son existence et son travail spirituel, déterminant ce que le lendemain, la semaine suivante, l’année d’après, etc. seront pour lui.

Un chercheur avisé ne peut nier l’évidence que l’instant même dans lequel il se trouve est indubitablement le résultat de la manière dont il a vécu le moment d’avant; et celui qui va suivre sera inévitablement conditionné par ce qu’il aura fait de lui-même dans le présent.

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L’homme existe-t-il pour Dieu ?

Il est nécessaire de revenir une fois encore au problème que le « doute » peut poser à l’aspirant pour son but spirituel — déjà suffisamment difficile à atteindre sans que ne s’y ajoutent des obstacles supplémentaires. Que la vie soit surgie d’un agrégat d’atomes, d’une substance apparemment inerte ou d’un quelconque autre élément ne change rien au fait que, sans un plan préalable (au delà de la compréhension de l’esprit limité de l’être humain), il aurait été impossible à la Création de déployer sa manifestation dans le Cosmos. Par rapport à l’inconcevable immensité de l’Univers, la quantité de matière qui compose un être humain semble tellement dérisoire qu’il ne peut que disparaître de la scène. Aussi, tout ce qu’il tente d’accomplir durant son bref séjour sur Terre se révèle, en comparaison de l’étonnante splendeur des astres célestes et de l’incroyable nombre de galaxies gigantesques disséminées dans l’espace du Cosmos, si absurdement petit et insignifiant !

Comme il a été dit auparavant, on ne peut nier le fait que quelles que soient les œuvres qu’un homme cherche à accomplir, celles-ci doivent d’abord prendre forme en son esprit avant de pouvoir se manifester extérieurement ; de même, il s’avère inconcevable que l’Univers — avec tout ce qu’il contient comme innombrables variétés de matière et de vie, à la fois si incroyablement différentes et merveilleuses, sans non plus oublier les lois mathématiques d’une inimaginable complexité qui sont invisiblement à l’œuvre en son sein, maintenant d’une manière stupéfiante chaque étoile et ses satellites à la place qui leur revient — ait pu voir le jour sans qu’une intention spécifique ne l’ait précédé.

Il faut, en outre, prendre en considération le fait que le temps n’est pas le même pour une galaxie, une étoile ou un être humain ; par conséquent, la période qui s’est écoulée avant que des hommes et des femmes dotés d’une certaine forme de conscience et d’une capacité de réflexion ne soient apparus sur ce globe, et qui semble une éternité, n’a peut-être duré, à l’échelle temporelle du Cosmos, qu’un bref éclair !

Pour répondre au besoin de quel Penseur Énigmatique, la Création a-t-elle si mystérieusement surgi ? Et vers quel but insondable est-elle en train de s’acheminer avant que, dans un futur très éloigné, le Cosmos ne se transforme tout entier en un immense cimetière empli d’un nombre incalculable de cadavres d’étoiles mortes, plongées dans de profondes ténèbres, leur énergie épuisée et la flamme de leur vie éteinte ?

Dire que Dieu souffre d’une étrange solitude et qu’Il veut que sa Présence soit reconnue afin qu’il puisse sentir qu’Il existe peut sembler une absurdité et une impertinence impardonnables. Pourtant, lorsqu’on réfléchit avec un recul respectueux pour tenter de saisir cette affirmation troublante, il s’avère impossible de ne pas admettre que, s’il n’apparaissait pas dans l’Univers des hommes et des femmes dotés d’une forme de conscience très différente de celle d’un animal, qui puisse leur permettre, suite à une intense pratique spirituelle, de prendre conscience de l’existence de Dieu par une expérience directe et non par une simple croyance aveugle, alors, ce serait comme si Dieu n’existait pas. Le Divin a donc un besoin aigu que surgissent de sa Création des êtres munis d’une forme d’intelligence et d’un niveau de conscience extrêmement élevés pour que sa Sainte Présence soit appréhendée dans le Cosmos, car, en raison de la particularité de Sa Nature, Il ne peut Se manifester de façon tangible aux êtres humains.

Par ailleurs, l’homme non plus ne peut exister pour Dieu que dans la mesure où il parvient à reconnaître, par un aperçu direct, l’existence de son Créateur. Il y a ainsi une interdépendance très mystérieuse entre Dieu et l’homme, un paradoxe difficile à saisir au premier abord.

Si deux êtres ne se sont jamais rencontrés, ils ne peuvent exister l’un pour l’autre. En fait, la reconnaissance de l’un ne dépend-elle pas de l’existence de l’autre et vice versa ? Il en est de même pour Dieu et sa Création ; Dieu ne peut reconnaître l’homme qu’en fonction du degré auquel celui-ci Le reconnaît ! Une rencontre directe s’avère ainsi indispensable pour qu’une telle reconnaissance soit réciproque ; aussi, c’est une bien étrange constatation, qui semble à priori perturbante et même inacceptable, lorsqu’on découvre subitement que la reconnaissance de l’existence de Dieu dépend de l’homme lui-même ! Dans quelle situation déconcertante ce dernier se trouve-t-il donc placé et quelle lourde responsabilité lui est-il demandé d’assumer ! Mais n’est-il pas libre de choisir de faire ou non les efforts requis pour tenter de reconnaître, par une expérience directe, l’existence de son Créateur ?

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Chaque être humain subit à sa naissance dans le monde sensoriel le drame de se trouver à son insu plongé par le Temps dans un bien curieux sommeil diurne. A partir de cet instant fatidique, il ne cesse de dormir au sein du temps sans jamais savoir ce qui lui est arrivé ; or, même si, par chance, il parvient à prendre conscience de la gravité de sa situation et entreprend de fournir les efforts requis pour s’éveiller de ce mystérieux état dans lequel il est enseveli, il ne peut rassembler en lui la force nécessaire pour pouvoir rester éveillé.

Depuis son état d’être coutumier, l’homme ne peut concevoir ce qui est réellement impliqué pour lui dans le fait de dormir en lui-même — un bien étrange phénomène dont les conséquences sont difficiles, voire impossibles à saisir au premier abord. En réalité, ce sommeil diurne qui l’emporte presqu’aussitôt incarné sur Terre constitue, sans qu’il ne le réalise ordinairement, la véritable mort. L’être humain passe son existence dans un état qu’on ne peut qualifier que de mort-vivant — un curieux état de torpeur psychique qui s’empare de lui et s’interpose continuellement entre lui et l’Aspect Divin de sa double nature au travers duquel seul il lui serait possible d’appréhender sa situation dans le monde et de commencer à agir d’une manière juste dans la vie.

Dans son état habituel d’être et de se sentir, l’homme ne peut prévoir les conséquences à long terme de ses actes, avec pour résultat de se retrouver continuellement dans des situations de conflit avec ses semblables et son environnement — des conflits qui ne cessent de croître et de lui occasionner des malheurs dans leur sillage.

S’éveiller intérieurement signifie véritablement pour lui s’élever de la mort dans laquelle il est, d’ordinaire, si tragiquement englouti — mais s’élever de la mort pour pouvoir rejoindre son Être Princier, qu’on peut aussi appeler son état Christique, le Grand Soi en lui, ou encore, le Nirvâna.

Il n’est pas nécessaire pour l’homme du commun d’être physiquement mort pour connaître la condition obscure dans laquelle il se trouvera lorsqu’il quittera cette forme d’existence, car il est, en fait, déjà mort. Depuis l’état ténébreux dans lequel il est immergé et passe si pauvrement sa vie, il ne peut réaliser l’importance pour lui de chercher à découvrir la Source d’où il a émergé, qui seule peut donner un sens à son existence et lui permettre, par conséquent, de vivre plus pleinement. Il demeure ainsi un être pitoyable, plongé dans l’obscurité d’un monde irréel qui ne cesse de l’attirer vers l’extérieur, l’aveuglant à la réalité d’un autre univers qu’il porte en lui à son insu — un Univers Sanctifié qui est sa Véritable Demeure et son Sanctuaire.

Lorsque, suite à des pratiques tenaces de méditation, l’aspirant parvient à dépasser un certain seuil en son être pour rejoindre un autre sentiment et état de conscience en lui, qui se situe au delà du temps et de ses pensées confuses coutumières, il devient, par là même, conscient d’un étrange silence qui s’empare de lui, lui permettant ainsi de ressentir, de la manière la plus mystérieuse, la présence en son être de Dieu, de son Monarque Céleste, qui embrasse également le Cosmos entier et imprègne toute la Création.

Le chercheur ne doit pas cesser de se rappeler que sa vie est une véritable course contre le temps. Une pratique spirituelle a précisément pour but de le libérer du déroulement implacable du temps afin qu’il arrive à éprouver un état où le présent ne bouge plus.

Chaque fois qu’après un court ou long moment d’absence à lui-même, une reprise de conscience se produit en l’aspirant, que ce soit durant ses séances de méditation ou lorsqu’il effectue un exercice de concentration dans la vie active, au tout début de ce retour à lui-même, pour une fraction de seconde, il est, sans en être conscient, sorti du temps en rejoignant en lui un autre état qui, au commencement de ce travail sur lui-même, échappe à sa compréhension. C’est la raison pour laquelle la chute, qu’il ne peut éviter de subir dès que ses efforts faiblissent, ne doit pas être considérée négativement, avec une attitude défaitiste ou un sentiment d’auto­-apitoiement ; elle est, paradoxalement, une nécessité qui a sa place dans les tentatives du chercheur pour se connaître — pour connaître ce qu’il porte dans le tréfonds de son être à son insu et sans lequel sa vie ne peut que demeurer stérile et dépourvue de sens ; en effet, cette chute lui donne probablement la seule possibilité de pressentir vers quoi en lui-même il revient si fugitivement, suite à ces moments d’absence intérieure qui, en dépit de sa volonté, l’emportent de manière si inattendue.

Quand les pratiques de méditation et de concentration de l’aspirant s’approfondissent, il peut lui arriver d’éprouver pendant de très courts instants l’étrange sentiment que l’Éternité est, en réalité, un état d’être dans un présent qui n’a ni commencement, ni fin, et en lequel le passé et le futur existent simultanément.

A ces moments privilégiés, il pressentira que le commencement et la fin, ainsi que le passé et le futur convergent mystérieusement dans un présent éternel.

De surcroît, il découvrira que, contrairement à ce que l’on pense d’ordinaire, le passé et le futur n’existent pas en dehors de lui-même ; ce sont, en fait, son propre passé et son propre futur qui sont en question et qui se rejoignent dans cet immuable et éternel présent.

Toutefois, de pareilles expériences, tellement hors du commun, ne durent au début que peu de temps avant de s’évanouir et le chercheur se retrouvera, malgré lui, entraîné à nouveau dans le courant impétueux d’un temps implacable.

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Sans que l’homme n’en ait ordinairement conscience, sa vie passe à une vitesse fulgurante. Par rapport à celle d’une galaxie ou d’une étoile, son existence se résume à un infime éclair, totalement imperceptible, insignifiant et même non existant à l’échelle de l’Univers !

Pour le Soleil, qui n’est qu’une étoile banale en regard de milliards d’autres de taille amplement supérieure, la Terre n’est qu’une tête d’épingle. Que représentent dès lors l’ensemble des êtres humains sur ce minuscule point ? Et qu’en est-il de la durée de vie de chacun d’eux ?

Lorsqu’une cellule microscopique naît et meurt dans son corps, l’homme ne le sait même pas ; c’est un incident qui n’a aucune conséquence ni intérêt pour lui — qui continue à vivre et à agir comme si rien ne s’était produit. L’apparition et la disparition de cette cellule ne constituent pour lui qu’un épisode insignifiant parmi des milliards d’autres !

De manière analogue, la naissance et la mort d’un homme passent totalement inaperçues et n’ont aucune importance dans l’immensité écrasante du Cosmos ; ce sont des évènements qui n’ont de sens que pour lui seul, tout en restant un mystère qui le dépasse.

En fait, la naissance et la mort d’un être humain ne peuvent avoir de signification pour le Cosmos que dans la mesure où il parvient, par les efforts les plus soutenus dont il soit capable, à atteindre un degré d’évolution spirituelle tellement élevé qu’une reconnaissance tout à fait spéciale puisse s’effectuer entre eux deux, entre le plus petit et le plus grand !

Cette reconnaissance tout à fait particulière, qui se situe au delà de la dualité, constitue une énigme que la logique ordinaire ne peut saisir et que Maître Eckhart tentait d’exprimer en ces termes : « Le regard par lequel je connais Dieu est le regard par lequel Dieu me connaît. »