Joseph Loyer : Libérer les cellules de leurs mémoires mortifères


29 Oct 2017

Inspirée par Sri Aurobindo et Mère, la Mémoire Cellulaire est un outil thérapeutique qui permet, par des «descentes dans le corps», de s’affranchir des mémoires issues de nos lignées familiales et «engrammées» dans nos cellules. Joseph Loyer (1951-2010) évoque sa pratique de cette méthode, qui l’a aidé à faire du cancer qui l’a emporté un chemin de transformation spirituelle.

Quelle est votre pratique corporelle ?

Après avoir cheminé de nombreuses années selon plusieurs approches de développement personnel, j’ai rencontré la Mémoire Cellulaire. Frappé par la pertinence de cette méthode, fondée par Myriam Brousse [1], j’ai décidé de m’y former comme praticien tout en continuant un travail thérapeutique personnel.

Cette méthode repose sur le fait que des mémoires issues de nos lignées familiales sont «engrammées» dans nos cellules. Tant qu’elles n’ont pas été amenées à la conscience, elles induisent des programmations qui déterminent des schémas répétitifs et nous conduisent à adopter des comportements «aberrants» ou mortifères, c’est-à-dire non adaptés pour vivre de façon juste et vraiment vivante. Nous ne faisons que répéter ce que nous connaissons déjà. Et cette répétition ne doit rien au hasard.

Le travail de Mémoire Cellulaire va consister à repérer ces comportements «aberrants» et à remonter ainsi aux mémoires inscrites dans notre corps. Cette recherche s’effectue à travers les événements de notre vie et le ressenti que notre corps en a éprouvé. Elle a donc lieu dans le réel, concret et vérifiable. Elle comporte trois étapes fondamentales. D’abord, il s’agit de voir en conscience ces schémas répétitifs et leurs conséquences, d’en découvrir l’origine ; il s’agit en quelque sorte de nous «informer» en conscience de notre manière de fonctionner. Ensuite, il s’agit d’accepter ce que nous avons vu : oui, je fonctionne comme cela dans le quotidien et, à chaque fois, cela me met dans telle émotion et je ressens cela à tel endroit de mon corps. Je l’accepte et j’en assume complètement la responsabilité, sans me juger. C’est une prise de conscience «énergétique». Enfin, il s’agit de transformer ces schémas et comportements qui sont autant d’obstacles à l’expression de notre être essentiel, à la croissance et à l’accomplissement de «l’engramme» divin scellé au plus profond de nous.

Cette transformation se réalise dans le corps (et pas dans la tête) grâce à la technique de la « descente dans le corps » propre à la méthode. Cette descente permet de dénouer l’énergie vitale bloquée dans le corps. Elle ouvre à la transformation radicale qui nous conduit vers notre être essentiel. Ce travail a donc une grande dimension spirituelle.

Quel rôle cette méthode a-t-elle joué dans votre propre itinéraire ?

Elle a pris une place très importante, essentielle même, ces dernières années où j’ai été confronté à des situations très douloureuses (accidents, maladies, déprime, etc.). Grâce à elle, touché dans mon corps par un cancer très grave, j’ai pu en accueillir l’annonce dans une paix et une confiance relatives. Je savais que cette maladie avait un « sens » dans ma vie, que je n’en n’étais pas victime. Je savais que mon énergie vitale avait été détournée, qu’elle était bloquée depuis longtemps, et que cela me conduisait – après d’autres événements où je « répétais » – à cette phase ultime qu’est une maladie grave. Mon corps «s’exprimait» d’une manière éprouvante et très risqué pour ma vie… mais il s’exprimait. Je ne pouvais plus me cacher derrière une apparence de «gentil garçon» ! Deux paroles de Myriam Brousse m’ont alors touché en profondeur : «Surtout, ne te laisse pas effrayer par quoi qu’on te dise, quoi qu’on t’annonce !» Et : «La maladie est une “bénédiction”, en sortir une obligation…» Je me souviens que le personnel médical semblait déconcerté devant mon état de sérénité, au regard de la gravité du diagnostic.

Grâce à la démarche en Mémoire Cellulaire, j’ai pu voir et comprendre que le blocage de mon énergie vitale avait abouti dans mon corps à la maladie, en se cristallisant dans un ou plusieurs organes : un cancer sur un organe avec des métastases sur d’autres organes (niveau IV lors de la découverte). J’ai aussi découvert que par le travail sur mes ressentis, en revisitant mes schémas répétitifs et mes comportements aberrants, il m’était donné de participer – avec l’aide de l’Esprit – à un retournement qui me conduirait à la guérison. Cela, en prenant la responsabilité de ma vie dans toute sa réalité et sa vérité. Cela m’a redonné une véritable espérance, même si pour moi les choses ne sont pas terminées et que certaines étapes demeurent très rudes à franchir.

En témoignant d’un épisode similaire dans sa vie – qui a été à l’origine de l’élaboration de sa méthode – Myriam Brousse m’a offert de quoi replacer ces événements dans une autre dynamique que celle du drame et du fatalisme, lesquels contribuent en général à accroître l’emprise mortifère de la maladie et aboutissent à l’effondrement.

Je tiens à ajouter que c’est une phase de vie que j’ai vécue en couple, c’est-à-dire à deux. Ma femme et moi avons dû travailler – nous continuons de le faire – à ajuster nos deux problématiques, nos deux histoires familiales et nos deux énergies de vie. La Mémoire Cellulaire s’inscrit dans la dimension du trans-générationnel. C’est une démarche qui nous mène vers nos ascendants, d’une part, et nos descendants, d’autre part. Nous œuvrons pour l’amont et pour l’aval dans nos lignées.

En quoi consiste concrètement le travail du corps ?

Le travail en Mémoire Cellulaire n’a de sens que s’il conduit au corps. Pour y accéder, il s’agit d’abord de faire une lecture de notre propre vie, à travers différents outils comme la «grille des cycles de vie biologiques mémorisés», élaborée par le psychologue clinicien Marc Fréchet. À partir de la date de notre indépendance économique, nous établissons une grille chronologique des événements marquants de notre vie, lesquels s’inscrivent dans des temps précis de notre histoire, avec des débuts (naissances) et des fins de séquences (mutations, passages à autre chose, morts). Lors de ces événements, nos cellules ont enregistré à leur manière (par des ressentis) des «engrammes», c’est-à-dire des impacts, des chocs, des traces. Ces impacts, chocs et autres traces ne sont en réalité que des répétitions d’impacts, de chocs et de traces antérieurs.

La grille nous permet de remonter vers l’origine, et surtout d’aller vers le sens à donner à ces événements. Qu’est-ce que nous sommes venus rencontrer et vivre dans notre existence ? Le corps, lui, le sait. Mais nous ? Nous avons l’impression de savoir avec notre tête, notre intellect, celui qui nous fait tourner en rond… Mais la réalité, notre réalité, où se trouve-t-elle ? Pour la Mémoire Cellulaire, c’est notre corps qui détient notre vérité. Nos émotions et nos ressentis sont uniques, contrairement à nos pensées que nous allons glaner (souvent sans nous en rendre compte) ici ou là. Une pensée ou une action juste (expression du pôle masculin en nous) ne peut émerger que d’une écoute profonde de nous-mêmes, à travers nos émotions « vraies » – car certaines d’entre elles sont « parasites », issues de nos schémas répétitifs – mais surtout à travers nos ressentis dans le corps, le pôle féminin de notre être. Nous sommes, nous Occidentaux, bien souvent des infirmes, tant nous avons relégué notre corps à un stade «inférieur», tant nous n’avons que peu d’intimité vraie avec lui, tant nous sommes peu incarnés…

La méthode nous apprend à détecter nos émotions, à voir si elles sont parasites ou vraies, à les manifester d’une manière juste. Elle nous amène aussi à apprendre à ressentir : où ressentons-nous, dans le corps, l’impact de tel ou tel événement ? Comment décrire ce ressenti pour «aller dedans» au lieu de le fuir ? Ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons re-contacter, puis libérer l’énergie bloquée dans le corps.

Quel a été l’impact de cette méthode sur votre être ?

Ce cheminement avec et dans le corps m’a petit à petit conduit à plusieurs transformations. Sur le plan somatique, je ne suis certes pas encore «guéri», mais j’ai déjà dépassé le délai de survie habituellement accordé à une personne avec un tel diagnostic de départ. Dans le travail avec le corps, nous disons que nous avons à «parler à nos cellules», comme pour les informer différemment, comme pour les ré-informer, les ré-éduquer. Avec la méthode, j’ai appris et vérifié que nos cellules «entendent» : par exemple, lors de moments où la douleur se manifestait violemment, l’écoute des Psaumes dans l’accueil de cette douleur a pu la faire disparaître.

Sur le plan spirituel, la notion du «Verbe fait chair», du Dieu incarné en Jésus-Christ, a pris toute sa force, alors qu’auparavant elle était surtout une adhésion intellectuelle. Dès lors, la lecture des textes bibliques est devenue comme une expression vivante du divin ; elle me fait souvent vibrer dans ma chair.

Sur le plan relationnel, la méthode me conduit à plus de paix avec les autres. J’apprends peu à peu à ne plus me confronter à des propos qui blessent. Le fait d’exprimer mon ressenti à l’autre – plutôt que de critiquer ou de donner des conseils – est un moyen de faire baisser la tension. Pouvoir affirmer : «Quand tu me dis ceci ou quand tu te conduis comme cela avec moi, j’éprouve ceci ou je ressens cela» est une prise de responsabilité, l’inverse d’une condamnation.

Pour donner un exemple concret, la méthode m’a permis d’être en mesure d’accompagner ma mère dans la maladie et sa fin de vie, avec une plus grande compréhension et compassion. Étant donné la nature de ma relation à elle depuis toujours, je savais intellectuellement que la seule voie possible était le pardon, mais je n’y parvenais pas existentiellement. Parce que la Mémoire Cellulaire est un travail où le corps, ré-informé, participe à la transformation de l’être, ce pardon est devenu une réalité incarnée. Comme le disait Mère, la compagne de Sri Aurobindo : «Savoir pour le corps, c’est pouvoir faire.»

La Mémoire Cellulaire considère-t-elle le corps humain comme un espace de «surprenance» ?

Tout ce chemin me montre – avec toujours le même étonnement et le même émerveillement – la capacité du corps à restituer ses mémoires dans toute leur vérité : le corps sait. Il y a ici une dimension que l’on pourrait qualifier au premier abord de somatique et psychologique, mais cette démarche va plus loin. Pour moi qui suis chrétien, ou plutôt qui cherche à suivre le Christ, j’y trouve une dimension infiniment sacrée du corps.

À travers cette méthode, le corps vient nous «sur-prendre», le praticien et la personne accompagnée. Il le fait d’une façon qui parfois semble être sans limites, car hors du champ de l’intellect. Le corps connaît son histoire, parce qu’il l’a enregistrée dans ses propres cellules dès la conception et pour tout le temps que dure notre pèlerinage sur terre, notre « chemin » vers l’accomplissement de notre personne.

Le corps parle quand il veut. Mais quelle qualité d’écoute sommes-nous en mesure de mettre en place ? Parfois cela ne peut se faire : le corps est comme muet. Nous avons à respecter ce temps. La méthode parle de «temps du corps». Il s’agit alors de respecter le corps. Dans ces moments, il ne faut pas surtout pas le «violer» en voulant, d’une certaine manière, le forcer à nous livrer ce qu’il sait. C’est en cela que la méthode a un caractère sacré. Nous sommes, lors de cette pratique, comme dans un sanctuaire. Le corps devient véritablement le temple de l’Esprit. Pas seulement le corps, d’ailleurs, mais la totalité de notre personne réunifiée dans toutes ses dimensions – corps, âme et esprit – et reliée à son Un divin. Il s’agit bien d’une dynamique de vie, d’une croissance de notre personne, dans le sens de croître, faire croître, «augmenter».

Oui, c’est dans notre corps, et non dans notre tête qu’est inscrite la clé de la transformation de notre personne, la possibilité de devenir un « individu » comme disait Jung, c’est-à-dire un être non divisé, un être libre, debout. «Quitte ton pays et va vers toi!» est-il dit à Abraham dans la Genèse (12, 1).

Entretien réalisé par Michel Maxime Egger le 01.04.2010 et emprunté à son site trilogies

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1 De culture et tradition chrétienne, Myriam Brousse a fondé la méthode de la Mémoire Cellulaire à partir des travaux du sage indien Sri Aurobindo et de sa compagne Mère. Ces derniers ont été des pionniers dans la recherche sur la place de la conscience au cœur de la cellule. Myriam Brousse a publié notamment Le Corps ne le sait pas encore (Aubagne, Éd. Quintessence, 2002), La descente dans le corps (Aubagne, Éd. Quintessence, 2007) et Votre corps a une mémoire (Paris, Fayard, 2007 et Paris, Marabout, 2009).