Michel Random : Libres propos sur Stéphane Lupasco


22 Sep 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 2. Mai-Juin 1982)

Peut-on traiter de Lupasco sans Lupasco ? On a beau connaître Lupasco, apprécier l’homme, sa chaleur d’être, la vivacité de son esprit, sa science prodigieuse, et rester bredouille. Au pays de Lupasco, l’homme est nu : tout est simple, si simple, mais êtes-vous sûr d’avoir jamais compris ?

Je suis un amoureux : par tempérament et par vocation sans doute, je suis à l’égard de Lupasco un amoureux contrit : car si comme moi vous allez à travers ses livres à la pêche que de perles n’allez-vous pas ramener. Des perles oui, mais à quel prix. En voici une : « L’univers, toute chose, est un rêve, pour ainsi dire en soi : la trame du monde s’il existe et, chose étonnante, afin qu’il existe, est faite de rêve » [1].

Je crois comprendre : il n’est pas nécessaire que quelque chose soit pour être, ce qui est est comme ce qui n’est pas. Un rêve crée la réalité, la réalité est comme un rêve. Ce qui n’est pas devient, ce qui devient n’est plus. J’ai l’impression d’être plus obscur que Lupasco !

Et pourtant il est indubitable qu’entre le jeu de l’être et du non-être nous tenons le fil d’une définition acceptable de la réalité. Qu’est-ce que le futur ? Ou quelle société future souhaitons-nous ?

Entre tous les maîtres-mots qui pourraient se présenter en voici un : intégration. Qu’est-ce que l’intégration ? C’est tout simplement la roue et le moyeu, les rayons et le centre. Toutes les forces de la périphérie sont par les rayons envoyées au moyeu qui à la fois les reçoit et les répartit instantanément toutes. Le moyeu c’est la force potentielle de la roue, centre qui contient tous les vecteurs, qui incarne tous les possibles. Mais aussitôt que les forces sont reçues les voici réparties. Ce que je reçois je le donne. Mon unité est une action-réaction : un antagonisme apparent, une complémentarité profonde. Personnellement je vois le moyeu comme la roue du monde elle-même, un ying yang à l’échelle humaine, une unité établie par ses contraires. Lupasco préfère lui l’opposition, le jeu des luttes : l’antagonisme. Là où sans doute attiré par la qualité intrinsèque de l’être et du non-être, je vois leur réalisation dans un mariage alchimique, dans une mort et une résurrection, Lupasco préfère lui, garder une distance et faire de ce devenir une opposition créant le mouvement incessant, la création sans fin de ce qui est.

Vers quelle finalité tend donc cette discussion direz-vous ? Que le centre soit intégré ou potentialisé, en quoi cela change-t-il notre réalité ? Et c’est bien toute la question. Je ne sais si au nom du 3e millénaire je puis dire que cette distinction n’est que subtilité ou si elle est déterminante pour l’avenir de notre vie et pour un présent qui s’incarne douloureusement en nous. De bien grands mots après tout qui ont eux pour cible des mots : intégration, désintégration. Entre eux un fil terriblement ambigu est tiré. Le mot intégration sonne juste et fort, où ? Dans toutes les traditions. Une tradition n’est pas une société. C’est à l’intérieur d’une société l’expression d’une connaissance et d’une sagesse. Et cette sagesse est souvent intemporelle, millénaire nous la retrouvons partout dans le monde à travers l’espace-temps, avec des formes à peine variées et constantes. Cette sagesse voit en toutes choses l’expression de qualités de plus en plus fines, s’enveloppant les unes les autres. Les oppositions apparentes, vie et mort, bien et mal, sont des formes, des rêves nécessaires et douloureux car notre point de vue est bas. Plus notre horizon est court plus notre souffrance est grande, plus notre vue s’élargit, s’élève, plus l’harmonie est grande. Plus l’état de rêve apparaît, plus la souffrance disparaît. Ainsi le rêveur qui ne sait pas qu’il rêve est un être extrêmement malheureux, mais le rêveur éveillé voyant la cause et les effets, c’est-à-dire le pourquoi des joies et des souffrances, donne une importance relative à toutes choses, et surtout sait comment agir bénéfiquement sur la vie. C’est le propre du sage qui apporte la vie à la vie, ou qui, mieux, intervient de telle sorte comme dit le maître zen Takuan (voire la sagesse soufi) de telle sorte que le mal se tranche lui-même sur son propre sabre.

Intégrer est donc un mot traditionnel. Désintégrer est un mot moderne. C’est l’homme éclaté, l’homme en miette, la société, l’urbanisme, la vie familiale, la réalité affective, autant de modes pour exprimer ce qui se divise, se fragmente, se dissocie, ce qui n’a plus de centre. Plus j’intègre et plus j’accrois, plus je potentialise, plus j’accrois la conscience. Plus je suis nourri de sèves et de souffles, d’essences et de substances, plus je suis dans le goût et la saveur, plus je désintègre plus ma conscience diminue, plus mes forces faiblissent plus les relations entre les choses se font lointaines puis disparaissent.

Voilà que centralité et conscience se conjuguent, Lupasco dirait que plus je potentialise plus j’accrois la conscience. Mais en même temps voici la roue implacable des choses : chaque chose et chaque être doit réaliser sa nature, doit accomplir son essence. C’est la signature, l’ordre impliqué : Lupasco ici découvre le merveilleux principe d’exclusion de Pauli, qui en gros au niveau des particules dit à peu près ceci : pour être ce que je suis, pour que se crée ce que je ne suis pas, je ne puis permettre qu’une entité (une particule) de même nature que moi (qui possède un même quantum) m’approche. Si tel est le cas, dit l’électron placé en orbite dans l’atome, je chasse, j’exclus l’importun sans pardon. Car le principe d’identité est que je suis seul à être ce que je suis. Avez-vous compris ? Si l’on est ce que l’on est c’est-à-dire unique et unique à jamais, unique comme nous l’avons été probablement depuis toujours et comme nous le serons encore de toute éternité, nous le devons à ce fameux principe de Pauli. Un grain de sable, une goutte d’eau voilà des principes uniques, comme vous, comme moi. Lupasco est lui moins intéressé par cette unicité que par les conséquences de cette opposition dont le résultat est la différenciation du vivant. Un esprit traditionnel dirait qu’une différenciation qui n’a pas de centre est précisément une désintégration. Mais, corrige Lupasco, à l’échelle de la réalité le centre existe toujours, la conscience est toujours présente, potentialisée ou englobante en chaque chose. Une réalité c’est un système. Un système c’est un ensemble d’états qui créent une complexité. Une complexité est par définition un ensemble d’événements en interaction constante. Ces ensembles sont des systèmes qui se prolongent et se définissent les uns par rapport aux autres comme systèmes de systèmes. A chaque niveau, il y a conscience, dit Lupasco. La conscience ne disparaît jamais. Ici la conscience c’est l’information orientée, dirigée, programmée, « consciente » en quelque sorte. Et notre conscience c’est la réalité, l’ordre du monde lui-même.

Voilà sans doute l’idée maîtresse de Lupasco : l’antagonisme qui est le jeu des forces complémentaires qui existent en toutes choses engendre en fait une conscience de la conscience (comme une action réfléchie dans un miroir dont les images iraient se reflétant indéfiniment). Mais cette conscience de la conscience ou cette connaissance de la connaissance expriment, engendrent et se confondent avec la nature même.

Qui disait que le troisième millénaire serait métaphysique ? C’était Malraux. Lupasco nous dit qu’il sera conscience. Est-ce à dire qu’enfin nous allons réintégrer, retrouver les forces naturelles de la vie et les associer à nous, faire que la vie soit de plus en plus vie donc conscience et de moins en moins mort ?

Je ne sais si le 3e millénaire ira vers la convergence de la science et de la tradition.  On peut le supposer et il est temps de s’y préparer. A la fois en précisant en quoi consiste la tradition, en retrouvant ses forces vives où que ce soit. En donnant à la science son envergure ultime : une conscience faite science, une science devenant métaphysique, une métaphysique ouvrant de nouvelles voies expérimentales.

Le mot clef de notre temps est énergie. C’est un mot pauvre, ou un mot aux horizons infinis. L’énergie est mécanique, psychique ou spirituelle. Elle est ying et yang. Elle crée la réalité (actualise dit Lupasco) ou la met en réserve (potentialise). Une science consciente des aspects de plus en plus fins de l’énergie, c’est la fin de l’analyse pour l’analyse, d’un monde bloqué, court-circuité, dissocié et  déshumanisé. Nous n’en sommes qu’aux prémices du changement. Quoi qu’il en soit le changement est là. Le hasard a fini de jouer son va-tout. La cohérence, l’harmonie, le sens qualitatif et profond des choses réapparaît. Autrement dit le fil mystérieux et poétique qui nous permettait de comprendre le dialogue de l’homme et de l’herbe, de l’herbe et de l’étoile, réapparaît.

Nous ne sommes plus seuls au monde. Nous voilà fils et frères de cette unité où les antagonismes sont enfin complémentaires. La nouvelle matière, la troisième matière comme dit Lupasco, c’est la conscience, ou plus précisément une réalité psychique, active et activant toutes choses. L’important est de comprendre que l’homme fait partie d’un univers où rien n’est séparé. Il est probable que nous prendrons un certain temps à comprendre ce que cela veut dire. L’avènement de la spontanéité dans la vie fera surgir sans doute un art, une philosophie et un comportement nouveaux.

Nous savons aussi que nous vivons l’infini présent du présent. C’est pourquoi si la conscience est toujours présente, le 3e millénaire commence aujourd’hui.


[1] Les trois matières, p. 136.