Wei Wu Wei : L'illusion d'être


26 Jan 2009

(Revue Être Libre, Numéros 187-189, Juillet-Septembre 1961)

Traduit de l’anglais

Il ne peut y avoir d’autre réalité que celle que nous interprétons comme telle par nos sens. Il ne peut y avoir aucun objet, ni quoique ce soit de positif en dehors de ce qui est interprété par nous comme tel.

Il ne peut y avoir d’objet sans un sujet, ni d’élément positif sans négatif; par conséquent, au delà de ce dualisme, il ne peut y avoir ni sujet, ni objet, ni positif, ni négatif. Sans un « connaisseur », comment pourrait-il exister une chose qui puisse être connue comme « réalité » ?

Le désir de trouver une réalité est exprimé par un sujet qui est dans l’illusion de trouver une chose positive. Le désir de trouver une « non-réalité » est également exprimé par un sujet qui est dans l’illusion de trouver une chose négative. Il n’y a que ce qui est phénoménal et manifesté qui peut être vu par un observateur ou connu par un sujet connaisseur.

Telle est la raison pour laquelle, métaphysiquement parlant, la recherche de quoi que ce soit, la recherche d’une chose positive nommée « réalité » ou d’une chose négative nommée « non-réalité » se situe dans une mauvaise direction.

Lorsque le Maître de Mumon lui disait de chercher la Grande Ourse dans l’hémisphère sud, il conseillait à son élève de tourner le dos à l’objet afin de réaliser la compréhension qui conduit à l’Eveil. Mais Mumon devait voir également qu’il devait tourner le dos au sujet (qu’il était lui-même). Ceci signifie que le sujet apparent est lui-même un objet. Il est un facteur dans l’ensemble des dimensions du temps. A ce point de vue, toutes choses sont également réelles ou non-réelles. Telle est la raison pour laquelle la formule inlassablement répétée par les Maîtres avait pour but de nous révéler que la Vérité n’est ni réelle ni non-réelle.

Cette formule s’applique à tous les concepts et elle est toujours résumée en parfaite simplicité dans l’expression « rien n’est ou rien n’est pas ». Shen Hui et d’autres décrivait ceci alternativement comme « l’absence d’une absence ».

Il n’est pas difficile de voir que le positif et le négatif ne peuvent exister séparément, et que la réunion du positif et du négatif produit une annulation mutuelle de lumière et d’ombre, qu’un sujet et un objet ne peuvent exister séparément et que la réunion du sujet et de l’objet produit une annulation mutuelle du connaisseur et du connu.

Mais cette annulation ne peut jamais être le résultat d’un acte de volonté. Cela ne peut être obtenu que lorsque les interprétations dualistiques conditionnées par les dimensions du temps sont inopérantes dans le moment présent.

Le moment présent est le point d’intersection auquel les valeurs du temps sont anéanties. Mais ce qui les anéantit ne peut être nommé, car dès l’instant où nous le nommons, nous en faisons un objet ou un sujet et nous sommes dans le domaine phénoménal. C’est en ceci que réside la seule difficulté d’une compréhension parfaite. Certains Maîtres la considèrent comme « Prajna », qui traduite comme « Sagesse » n’est même pas encore assez suggestive; Shen Hui la désignait par Chih, qui traduite par « connaissance » n’est même pas encore une indication. Han Shan nous enseignait que par  « Prajna » le Buddha souhaitait que nous comprenions (les implications) du « sujet ». Ceci est une indication, mais elle ne doit pas être prise comme une chose précise. Il est nécessaire de nous souvenir que ce sujet ne peut devenir un objet et qu’il n’est pas une chose.

Envisageons-le comme l’absence absolue.

Parce qu’il ne peut jamais être un objet, il est ridicule de le penser comme tel, ce qui signifie qu’il est ridicule de le penser de quelque façon que ce soit, car chaque chose que nous pensons devient un objet.

Ceci est certainement la raison pour laquelle les Maîtres considèrent la pensée comme une barrière.

Mais nous pouvons nous rappeler que ce n’est que l’absence absolue à nous, l’absence absolue comme phénomène.

Qu’est-ce que la Réalité ? Elle ne peut jamais être décrite du fait qu’elle n’a pas d’existence objective. Elle doit être nécessairement ce que nous sommes, tout ce que nous sommes, mais il ne peut y avoir de « nous » en elle. Elle est tout ce que toutes les choses sont dans le sens où l’on peut dire que des choses existent.

Nos dimensions de temps et d’espace sont des limitations qui nous conduisent à l’ignorance. Cette ignorance produit la notion d’un sujet individuel s’opposant à ses objets. Aussi longtemps que nous ne nous voyons pas tels que nous sommes, le phénomène que nous « semblons » être (temporellement comme sujet), et que nous connaissons comme « objet », est notre seule réalité. Ce que nous sommes réellement dans le domaine intemporel ne peut pas nous apparaître autrement que comme inexistant.

Parce que cette réalité ne peut être « connue », elle apparaît comme un vide.

Notre conditionnement qui renforce la positivité au dépens de la négativité, nous déséquilibre et nous rend incapables d’envisager la double absence, l’absence absolue de toutes les choses auxquelles nous nous accrochons phénoménalement. Mais cet abandon intégral de toutes choses est le prix que nous devons payer, car c’est finalement nous-mêmes qui devons abdiquer si nous voulons être libres des limitations et nous intégrer à ce que nous sommes réellement.

NOTE. — L’ « absence de pensée », suivant Chen-Houei, est aussi une présence. Wu-nien (l’absence de pensée) est la présence de la subjectivité (« la substance de notre vraie nature »).